SUARD AU PRINCE DE BEAUVAU
« Mon prince ,
» Tout ce qui est juste, généreux et noble vous est si naturel, et je suis si accoutumé à vos bontés, que les moindres marques que j'en reçois, ne peuvent rien ajouter au respect, au dévouement et à la reconnoissance que je vous dois depuis longtemps ; mais elles touchent vivement mon cœur ; je ne puis pas m'empêcher de regarder ces bienfaits comme des preuves d'estime, et en les recevant, j'aime à m'en croire digne. En vérité, mon prince, si je ne considérois que moi dans la petite persécution que j'éprouve, je n'y verrois qu'un triomphe infiniment plus flatteur que celui dont on me prive : cette réclamation publique, et l'intérêt si actif et si touchant qu'y met tout ce que je respecte, j'honore et j'estime le plus au monde, ne me laisse à regretter qu'une seule chose, c'est le plaisir dont j'ai joui d'avance un moment, d'être reçu par vous-même dans un corps où l'honneur de vous approcher de plus près et plus souvent, étoit un des motifs qui m'avaient fait plus particulièrement désirer d'y être admis.
» Mais l'intérêt de l'Académie, celui des gens de lettres et des lettres mêmes qui en est inséparable, me touche bien plus que le mien propre ; notre exclusion m'a paru le signal d'une persécution, et j'ai cru que c'étoit le feu mis à la mèche pour faire sauter la mine. Heureusement le secours a été prompt, et j'espère qu'il sera efficace. L'Académie vous doit et à M. le duc de Nivernois son salut ; et si le zèle, le courage et l'adresse de
deux si puissants négociateurs ont le succès que j'ose en attendre, l'Académie vous devra peut-être un degré de considération qu'elle n'a pas encore. Vous aurez eu une occasion d'éclairer la religion du roi qu'on avoit surprise, et d'attaquer par le principe, les dispositions futures qu'on avoit inspirées à S. M., sur des sujets très-zélés et très utiles. J'aime à croire que ce malheur réparé en aura prévenu un plus grand.
» Comment est-il possible qu'on ait pu faire, un moment, regarder comme dangereuse ou suspecte une société qui n'est jamais et ne peut jamais être occupée que de littérature et de grammaire? Quel ouvrage hardi est jamais sorti de l'Académie? Quand il paroît un livre contre la religion ou contre le gouvernement, une épigramme ou une satyre contre les gens en place, il est presque démontré que ce ne peut être d'un de ses membres. Si l'on vouloit sûrement enchaîner la plume de l'incrédule et du frondeur le plus audacieux, il n'y aurait qu'à l'appeler à l'Académie.
» [Comment peut-on craindre la liberté dont jouit l'Académie? Cette liberté honore les lettres, sans pouvoir jamais intéresser en rien l'ordre public. On ne risque rien dans une monarchie de donner la plus grande liberté possible à une société littéraire. Il est impossible d'en abuser, et elle sera toujours minutieusement subordonnée à la moindre volonté, simplement présumée du monarque. Mais il est trop aisé et trop inutile d'avoir raison contre des gens qui ne veulent pas l'entendre.]
» lime semble, mon prince, que le meilleur mémoire en faveur de l'Académie, est dans la liste même de ses membres. En comparant les deux partis, si je fais attention au nombre, j'en trouve vingt d'un côté et dix d'un autre ; si je pèse les noms et les titres, je trouve du côté du plus grand nombre les hommes de la cour les plus distingués par leur probité, leurs lumières, leur amour pour les lettres ; si j'examine le caractère, les principes de religion et de morale, je vois du même côté les
hommes de la piété la plus exemplaire, du caractère le plus sage et le plus modéré ; si je cherche les talents, je trouve encore du même coté tous les gens de lettres, à l'exception d'un seul. J'ai toujours été si frappé de ce contraste, que je ne conçois pas qu'il ne nous fasse pas l'effet d'une démonstration. Qu'est-ce qui pourroit réunir à la même cause les grands seigneurs et les prélats les plus éclairés, les hommes de lettres les plus religieux, et ceux qu'on accuse de l'être le moins, si ce n'étoit un lien commun à tous, l'honneur de l'Académie? A la simple inspection de ces deux listes, il me semble que, sans savoir un mot de ce qui divise les deux partis, il n'y a pas un honnête homme, un seul homme d'esprit et de sens, qui put balancer un moment sur celui dont il voudroit se ranger. Mais malheureusement, il est aussi aisé qu'inutile d'avoir raison contre des gens qui ne veulent pas l'entendre.
>■> Il est bien plus aisé d'accréditer le mensonge que la vérité. Chaque jour enfante de nouvelles imputations contre moi, mais toutes aussi absurdes l'une que l'autre. On m'accuse d'avoir été l'auteur, le traducteur , l'imprimeur , le colporteur de plusieurs livres contre la religion ; je ne réponds à ces infamies-là qu'en les répétant tout haut. Mais en même temps qu'on m'accuse d'avoir traduit des livres que je n'ai pas même lus, on me dispute la traduction dont je suis l'auteur. M. de St-Lambert vient de m'écrire ce que vous lui avez écrit à ce sujet. Il étoit déjà prévenu de cette ridicule imputation. Dans toute autre occasion, j'aurois sans peine abandonné l'honneur d'une traduction dont je ne fais guère de cas, à quiconque auroit voulu s'en emparer; mais dans les circonstances actuelles, j'ai été forcé de répondre publiquement, et j'ai déjà envoyé, il y a quinze jours, au Mercure, une lettre qui sera publiée dans le volume prochain. Voici ce qui concerne M. Letourneur. Pressé par mon libraire et craignant d'être prévenu par quelque traducteur hollandois, j'avois voulu l'associer à la traduction de Charles V; il avoit
traduit en conséquence environ un volume in-12 du milieu de l'ouvrage; mais sa traduction étoit si inexacte par le sens et si platte par le style, que j'ai été obligé de la refaire entièrement. J'ai pour preuve son manuscrit et ses lettres. D'ailleurs il m'a donné par écrit un désaveu du bruit qui s'est répandu. C'est un fait, mon prince, dont vous pouvez faire l'usage que vous jugerez convenable.
» M. de St-Lambert me demande quel est le chancelier qui a eu cette chage à 35 ans : quoique je sois persuadé du fait, je ne sais où je l'ai vu. Cela peut se vérifier dans le Mercure ou l'abrégé du président Hénaut ; mais je suis à la campagne et je n'ai point ces livres.
» Je suis avec, etc. »
Dans cette lettre, Suard a semé toutes les fleurs de la rhétorique; mais ce n'est pas sans mélange de ces parasites qui déparent quelquefois le parterre le plus soigneusement cultivé. Les sophismes s'y montrent à côté des bonnes raisons, et ce qui n'est que spécieux y gâte ce qui est vrai. En ne séparant pas sa cause de celle de l'Académie, Suard fait un acte qui témoigne de sa reconnaissance envers la compagnie qui lui a ouvert ses rangs, et rien n'est plus naturel et ne lui était plus recommandé. Mais il n'y avait peut-être que lui dont on pût croire, et particulièrement le prince de Beauvau, qu'il était plus touché de l'affront fait à ce corps que de celui qu'il recevait luimême. Un pareil désintéressement est en général au-dessus des forces de notre amour-propre, et s'il est d'usage de l'afficher dans de telles circonstances, c'est autant par courtoisie que par calcul. Cependant Suard pouvait bien, être sincère, sa loyauté véritablement chevaleresque le portant toujours, quand il avait sa part dans l'adversité
d'autrui, à ressentir moins vivement les peines souffertes par lui qu'à cause de lui. Je crains seulement qu'il ne s'abuse, en mêlant les lettres à la persécution dont il était l'objet. Louis XV, sans doute, les aimait médiocrement, mais son indifférence et son apathie ne lui permettaient d'en apercevoir les avantages ni les dangers. D'ailleurs presque tout ce qui l'entourait et qui vivait de ses grâces, ses courtisans et la plupart de ses ministres, soit qu'ils cultivassent les lettres, soit qu'ils se piquassent seulement de les protéger, en recevaient un tel honneur et y trouvaient de si charmants avantages, qu'encore qu'ils eussent donné les mains à la répression de l'abus, ils n'eussent jamais été d'avis qu'on en supprimât l'usage. De plus, ils n'ignoraient pas que la persécution tourne au profit du persécuté, dont elle justifie quelquefois les excès. Ceux donc parmi eux qui avaient conseillé ou approuvé la mesure contre Delille et Suard, n'avaient ni pensé, ni voulu attenter aux lettres; seulement, ayant vu l'Académie, malgré les ménagements incroyables qu'on avait pour elle, s'engager dans une voie de plus en plus hostile aux personnes dont ils étaient ou les égaux ou les appuis, ils avaient cru devoir se séparer d'elle un moment et souffrir qu'on lui infligeât non pas un châtiment mais une leçon.
En ce sens seulement, Suard avait raison de plaindre l'Académie plus qu'il ne se plaignait lui-môme, la considération infinie dont on l'entourait, les regrets flatteurs qui adoucissaient sa disgrâce et la tournure excellente que prenait de jour en jour sa réhabilitation académique, ayant dû lui apprendre qu'on avait moins voulu l'atteindre personnellement que ceux qui l'avaient nommé.
D'un autre côté, lorsqu'il se demande quel ouvragchardi est sorti de l'Académie, ne se laisse-t-il point aveugler par la reconnaissance? La question est au moins naïve, et il est à regretter que le prince de Beauvau, dans la réponse qu'il fit à Suard, et qu'on verra plus loin, n'ait pas donné son avis sur ce point délicat. Mais parmi tous ceux que la question intéressait, si je ne nomme que Voltaire, j'entends déjà le malin vieillard répondre comme, dans des circonstances analogues, il répondait aux Thiriot, aux de Mouhi et aux Damilaville : « Mentez, mes amis, mentez; je vous le rendrai dans l'occasion. » (A Thiriot, 28 octobre 1736.) On peut toutefois savoir gré à Suard de la restriction qu'il fait à l'égard des livres irréligieux et hostiles au gouvernement; il admet qu'il est presque démontre' qu'ils ne peuvent être d'un des membres de l'Académie. Mais ce presque en dit plus'qu'il n'est gros, et il eût un peu soulagé ceux qui, vu l'état de leur conscience, eussent trouvé trop lourde la robe d'innocence dont il plaît à Suard de les accommoder.
La remarque que, si l'on voulait enchaîner la plume d'un incrédule ou d'un frondeur, il n'y aurait qu'à l'appeler à l'Académie, est spécieuse; ou, si elle est vraie, elle n'est ni conforme à la morale, ni flatteuse pour l'amourpropre de ceux qui en sont l'objet. Car, outre qu'elle implique que les pires voies sont les meilleures pour arriver à l'Académie, elle semble supposer cette compagnie elle même capable d'une faiblesse qu'on qualifierait plus justement de lâcheté ; elle montre ceux qui eussent été redevables de leur élection à des livres condamnables, les désavouant, une fois leur but atteint, et par ce désaveu témoignant tout ensemble une estime tardive pour une
compagnie qu'ils eussent subjuguée ou surprise, et un mépris singulier pour cette indépendance qui eût fait leur fortune. Le besoin donc de louer l'Académie et les académiciens a entraîné Suard beaucoup trop loin.
Sa théorie surlepeu de crainte à avoir d'une société littéraire libre de tout contrôle est tellement hasardée, que Suard a cru devoir la supprimer de sa lettre; carie passage où il expose cette théorie, que j'ai mis entre deux crochets, a été biffé dans le brouillon. Je ne relèverai donc pas ce paradoxe qu'il a reconnu lui-même et paru condamner.
Il n'y a pas plus de vérité dans la conclusion qu'il tire du dénombrement et de l'état des partis dans l'Académie. Il est bien évident qu'à l'exception du prince de Beauvau, du duc de Nivernais, et peut-être du prince de Rohan- Guéméné, tous les grands seigneurs et les prélats appartenant au parti qu'il porte à vingt voix, n'avaient pas voté pour lui, et cependant, il compte dans ce parti les prélats les plus éclairés, les hommes de lettres les plus religieux, les esprits les plus tolérants ; c'est se montrer bien généreux envers des personnages qui lui avaient été trèscertainement hostiles ; mais c'est aussi se montrer habile, et Suard l'était souvent.
Sa justification au sujet de la traduction de l'Histoire de Charles-Quint ne peut donner lieu à aucune remarque. Suard ne dit ici que l'exacte vérité. Seulement, comme sa lettre au Mercure peut y ajouter quelque force, je demande la permission de la rapporter :