LA PRINCESSE DE BEAUVAU A SUARD
« La lettre du roi est écrite à peu près comme on la vouloit : elle lève l'exclusion et ne met point de distinction entre vous deux. Ainsi, monsieur, vous pouvés vous dispenser de parler à M. de Sartine, comme nous vous l'avions conseillé. Si cela est déjà fait, il n'y a point d'inconvénient; il peut vous paroître inutile, mais il ne peut jamais être embarrassant pour vous d'avoir à parler de vous.
» M. de Beauvau ne se sent plus de sa colique. Nous sommes
tous deux aussi persuadés de votre intérêt et de votre amitié
que vous devés l'être, monsieur, des sentiments avec lesquels je
suis pour la vie votre très humble et très obéissante servante,
» chabot, princesse de beauvau. »
En effet, le 28 juin suivant, le roi, par une lettre qui a été rapportée plus haut, avait mandé à l'Académie que, comme le compte qu'on lui avait rendu de MM. Delille et Suard était favorable, il trouverait bon qu'elle les lui proposât lorsqu'il vaquerait des places. Par là, Louis XV entendait évidemment une réélection dans les formes, et non pas une réception, ainsi que le prince de Beauvau s'était flatté de l'obtenir, et c'est ce qui fait dire à la princesse que la lettre du roi n'était écrite qu'à peu près comme on le vouloit. Le roi avait bien voulu rabattre quelque chose de la rigueur de son premier jugement, mais non pas le casser tout à fait.
Si l'on a lu avec quelque attention ces deux dernières lettres, on a dû en remarquer la politesse affectueuse, la simplicité cligne, et dans celle de la princesse, surtout, l'affabilité singulière et la grâce. C'est bien là le ton de la haute société du xvme siècle, la plus spirituelle, la plus aimable et la plus polie avec délicatesse, qui ait fleuri à cette époque, non-seulement en France, mais dans tous les pays où l'on se piquait d'imiter la France. Ce n'est pas qu'elle n'eût les mêmes qualités sous Louis XIV, mais, en ce qui regarde la politesse, elle paraissait tenir cet avantage moins du sentiment que du devoir, moins de la nature que de l'étude. L'étiquette de Versailles influait sur les actes, les démarches et les discours de chacun , et donnait aux relations de la société aristocratique quelque chose de guindé et de théâtral. Mais sous Louis XV, cette société s'humanisa par le contact des gens d'esprit, surtout des gens de lettres, et non-seulement par le contact, mais par un véritable mélange avec eux. Elle devint plus affectueuse, plus simple, plus tolérante à proportion du plaisir qu'elle trouva à les cultiver et du soin qu'elle mit à ménager leur amourpropre. Suard lui fut cher plus qu'aucun autre, parce que, indépendamment de son titre d'homme de lettres, il avait dans les mœurs et dans les dehors je ne sais quoi de fier et de délicat qui le rapprochait d'elle, et qu'elle avait moins de pas à faire pour aller à lui. Et cependant Suard avouait que « son état ni son goût ne l'avaient destiné à vivre avec les gens de cour. » Son état, je le comprends ; mais son goût, je crois qu'il le portait là plus que Suard ne veut bien le dire. Il y a, pour parler comme les chimistes, propension sympathique, affinité entre les corps
de même nature, et Suard était attiré vers les grands de la même manière que les grands étaient attirés vers lui. Il ne faut donc pas se payer de la raison, très- forte en effet, que, dans une note écrite par lui et oubliée dans ses papiers, il donne de l'éloignement qu'il aurait pu avoir pour les grands. Voici cette note; elle a pour titre « Gens de cour et gens de lettres. »
« Mon état ni mon goût ne m'avoient destiné à vivre avec les gens de cour ; j'aurois pu être excusable d" avoir un éloignement invincible pour eux. Trois ans de poursuites judiciaires, d'emprisonnement arbitraire, de déportation, en vertu de lettres de cachet! J'ai cependant vu de près les hommes de cour, et c'étoient parmi les gens de cour, qui jouissoient de plus d'estime et de considération par leur caractère comme par leur esprit; c'étoient des Beauvau, des La Rochefoucauld, des Nivernois, des Choiseul, des Montesquiou. S'ils avoient méprisé les gens de lettres, ils ne m'auroient point accueilli, et certes je ne les aurois pas recherchés. »
« Ils ne m'auroient pas accueilli, » dit Suard; il les rechercha donc le premier, car on ne fait accueil qu'à ceux qui le sollicitent. Et véritablement, il était aussi impossible à Suard de ne pas les rechercher, "qu'à eux de ne pas le prévenir, s'il ne les eût prévenus lui-même. Il s'en trouva toujours bien, et, dans la circonstance présente, mieux que jamais. On peut dire que c'est aux seuls personnages de la cour les plus considérables et les plus respectés, qu'il dut d'échapper à une exclusion absolue, comme aussi c'était pour lui seul qu'ils se donnaient tant de mal, faisaient mouvoir tant de ressorts afin de le sauver. Pas un d'eux peut-être ne se fût agité à ce point, s'il n'eût été question
que de Delille. Obscur professeur de troisième jusqu'au moment où sa traduction des Géorgiques vint répandre sur lui un si grand éclat, il ravit plutôt qu'il ne reçut les suffrages de l'Académie; aussi put-il rendre grâce à ses seuls talents d'un honneur que Suard avait dû presque tout entier à sa personne, et, pour le reste, à ses opinions. Il parut d'ailleurs ne s'être ému de la perte de son siège que comme il seyait à un philosophe pratique, dont l'âme garde son équilibre dans la bonne ou dans la mauvaise fortune, et est toujours à la hauteur de l'une et de l'autre. Il profila du savoir-faire et des relations de Suard, mais il avait, jusqu'à un certain point, le droit de ne lui en savoir aucun gré, ne l'ayant ni sollicité dans celte occasion, ni môme soutenu.
Quoi qu'il en soit, candidats désormais inévitables, et d'autant plus assurés de leur fait que, posé le cas où l'Académie eût voulu changer d'avis à leur égard, la lettre du roi l'en eût empêchée, Delille et Suard attendirent la double vacance dans une attitude respectueuse. Mais ce respect môme avait je ne sais quoi de menaçant, et la menace visait surtout aux académiciens âgés et valétudinaires. Il leur semblait, je pense, n'occuper plus déjà que le plus petit coin de leurs fauteuils ; Delille et Suard en possédaient les trois quarts; le vif avait saisi le vif.
Suard ayant écrit à Morellet, qui était alors en Angleterre, le résultat de cette fameuse intrigue, Morellet lui répondit pour l'en féliciter. Je ne rapporterais pas cette réponse, s'il ne s'y agissait que de félicitations, mais elle contient une anecdote et des détails sur le marquis de Brunoy, si singuliers que je me ferais scrupule d'en priver le lecteur. Voici donc cette réponse :