‹ Mémoires et correspondancesChapitre 51 sur 97 · MORELLET A SUARD · texte numérisé non relu

MORELLET A SUARD

« Londres, le 11 août 1TT2.

» Je suis charmé que nos déjeuners ne soient dispersés que par les voyages. J'espère que je serai de celui de septembre, et, en tous cas, je vous prie de le remettre au 2e dimanche du mois. Je vous vois à St-Cioud travaillant comme feu Saumaise et en perdant le boire et le manger. Je vous dirois volontiers comme le diable de Papefiguière au manant : Travaille, vilain ! travaille ! Travailler est le fait de la canaille. Je ne sais pourtant s'il ne vaudroit pas mieux, par le temps qui court, planter des raves et des choux comme le manant de Rabelais. Je suis charmé qu'on ait enfin découvert que vous étiés de bonnes mœurs et de saine doctrine dans vos écrits. J'espère que la route étant désormais aplanie de ce côté Là, vous n'éprouverez plus d'obstacles. M. de Brunoy est ici incognito et en prince déguisé, car il n'a pas le sou, faute d'avoir mis dans sa valise 2 ou 3 cent mille francs. L'ambassadeur m'a conté que lui ambassadeur (foin de moy pour le tour de cette phrase; quand vous serés de l'Acad., je vous prie de créer une ie personne, car cette 3e est bien incommode, parce qu'elle est toujours équivoque), l'ambassadeur donc lui a demandé, non, a demandé à M de Brunoy comment il n'avoit pas pris plus de précautions et qu'il seroit ici entre les mains des usuriers et des juifs : « Des Juifs ! M. l'ambassadeur, j'en serois bien fâché; Notre Seigneur J.-C. ne s'en est pas assez bien trouvé pour que je veuille m'y fier. » Que ditesvous de cette facétie dite très sérieusement? Au reste, si vous voulés savoir pourquoy il est icy : « M. le Mis de Brunoy a tant de goût pour les cérémonies de l'Église qu'il est venu icy pour connoître celles de l'Église anglicane et les comparer aux nôtres. » C'est mot à mot ce qu'a dit à l'ambassadeur le prêtre qui l'accompagnoit, car il voyage avec son prêtre et son payeur. Cela rappelle M. d'Assoucy qui n'avoit pourtant pas de

prêtre. Vous savés qu'il ne fait pas bon icy pour ces messieurs ; on en pend un aujourd'hui ou demain sans doute, un certain capitaine Jones dont l'affaire a fait beaucoup de bruit. »

Ce marquis de Brunoy était un original un peu fou, mais dont la folie avait malheureusement pour effet de transformer en spectacles mondains, sinon en farces, les cérémonies du culte catholique. Il ressemblait assez aux enfants qui jouent à la messe; il jouait aux processions, s'y ruinait et causait souvent du scandale. A la Fête-Dieu de 1772, il en avait organisé une à Brunoy dans laquelle il s'était établi grand-maître des cérémonies, et qui ne comptait pas moins de cent cinquante prêtres défrayés par lui et rassemblés de plus de dix lieues à la ronde. Il avait, en outre, donné des chapes à quantité de paysans, de sorte que le cortège ecclésiastique seulement s'élevait à plus de quatre cents personnes. Le nombre des reposoirs était de six, ornés de vingt-cinq mille pots de fleurs. Le cérémonial d'usage fut si bien dirigé qu'il n'y eut, dit-on, pas une révérence d'omise, le marquis se piquant d'en savoir, sur ce chapitre, plus que pas un des ecclésiastiques les plus anciens de la procession. Tout alla bien jusquelà. Mais après la procession, ce magnifique seigneur ayant réuni, dans un banquet de huit cents couverts, les prêtres, les chapiers et un grand nombre de paysans, on y but et mangea avec plus d'appétit que de dévotion, et plus d'un convive séculier ne regagna son logis que la jambe avinée et en chanfant autre chose que le Lauda, Sion, salcatorem.

Il paraît qu'à la connaissance des cérémonies de l'Église romaine, le marquis avait voulu joindre celle des céré-

monies de l'Église anglicane, afin de les comparer; c'est pourquoi il était allé à Londres dans Le temps que Morellel j était aussi, et il avait oublié d'emporter de l'argent. Cette distraction, dans le marquis de Brunoy, était d'autant plus excusable qu'il était alors à peu près ruiné, et qu'il est permis de croire qu'on a toujours la bourse pleine, quand on y a puisé si longtemps sans en trouver le fond.

Je ne quitterai pas cette lettre sans faire une remarque sur la pbrase qui la termine. Comment l'abbé Morellet, un prêtre catholique, ose-t-il parler avec cette légèreté de l'intolérance dont ses confrères étaient l'objet en Angleterre? «On en pend un aujourd'hui,» dit-il, comme il dirait d'un chef de voleurs. Il est vrai qu'il ajoute immédiatement : «un certain capitaine Jones; » mais il est difficile de croire que ce soit là le nom du piètre qu'on allait pendre : à moins pourtant qu'il ne s'agisse ici de quelque coquin fameux qui exécutait ses méfaits à la faveur d'une robe de prêtre, et qui aurait été pris sous ce déguisement. La phrase est obscure ou mal construite, et sans doute il vaut mieux l'entendre ainsi, à la décharge de Morellet.

Il s'écoula deux ans avant que Delille et Suard ne fussent réélus. Au mois de février ITTi, La Condamine mou- . rut, et Delille fut nommé à sa place ; quelques mois après l'abbé de La Ville suivait La Condamine, et Suard prenait possession de son fauteuil. Pour que la réparation fût complète, il n'y manqua que la présence de Louis XV; mais ce prince venait de mourir, laissant à son successeur le soin d'achever ce qu'il avait commencé.

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