‹ Mémoires et correspondancesChapitre 52 sur 97 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

SUPPRESSION DES ACADÉMIES. — CRÉATION DE L'INSTITUT. — RÉTABLISSEMENT DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE SOUS L E T I T R E DE DEUXIÈME CLASSE DE L' INSTITUT.

Plus l'Académie se montrait partiale, exclusive dans le choix de ses membres, plus elle devenait impopulaire. Il n'est pas un écrit du temps, ami ou ennemi, qui ne l'atteste. Les classes les plus hautes de la société pensaient, à cet égard, coin nu la bourgeoisie, et tous ceux qui, sortis de celte dernière classe, avaient embrassé la profession des lettres, les uns pour y trouver de quoi vivre, les autres un moyen de s'élever, la jalousaient et la diffamaient à l'envi.

En 1772, le parti philosophique, après avoir, au nom de la tolérance, demandé et obtenu quelques places à l'Académie, en était arrivé à ce point que, sans en user encore comme la lice et dire avec elle,

Je suis prête à sortir avec toute ma bande. •

L"i vous pouvez me mettre hors,

il occupait déjà la moitié du logis, et épiait les occasions île s'emparer de l'autre. Enfin,

Ses petits étant déjà forts,

mais pas assez néanmoins pour entreprendre d'expulser ses hôtes, il se reposa de ce soin sur' la mort, qui multipliait les vides parmi eux, comme si véritablement elle eût été d'intelligence avec lui. Cependant , il faisait bonne garde à l'Académie, et tout ce qui n'avait pas son mot de passe, il le laissait se morfondre aux portes, et, bientôt, il ne les ouvrit plus qu'à ceux dont les principes et les opinions étaient résolument conformes aux siens.

Il fit plus : non content d'exercer sa domination dans le sein de l'Académie, il voulut l'étendre au delà, et comme il était plus particulièrement choqué de la critique dont il était l'objet dans les journaux, il se rappela les bons amis qu'il avait dans le ministère, et il invoqua leur appui pour persécuter et dépouiller les journalistes. Ce qui ajoutait à la tyrannie de ces procédés, c'est que le parti philosophique comptait dans ses rangs, à l'Académie, nombre de journalistes, et que leur titre d'académicien était en quelque sorte un titre à l'impunité. Le plus fameux était La Harpe. Par sa polémique acre et provocante, il donnait lieu à des répliques où l'Académie était fort malmenée, y avant une sorte de justice à ce que les représailles atteignissent ceux qui semblaient avoir toléré sinon commandé les attaques. Linguet, dans son Journal de Politique et de Littérature, ayant persiflé La Harpe, à l'occasion de son discours de réception, l'Académie eut la faiblesse de de-

mander qu'on supprimât le journal de Linguet ; et nonseulement le journal fut supprimé, mais Linguet eut le déboire de s'y voir remplacé par La Harpe lui-même pour 'la partie littéraire, et par Fontanelle pour la partie politique.

Au lieu d'être honteux de ces dépouilles, La Harpe s'en para comme d'un ornement qui rehaussait sa nouvelle dignité; son insolence s'en accrut, et bientôt il devint si hargneux que la plume ne parut plus à ses victimes une arme suffisante pour se venger de lui. Par exemple, on fit courir, en 1777, la pièce qui suit, laquelle, pour n'être qu'une plaisanterie, n'en est pas moins une allusion à quelque fâcheuse aventure dont La Harpe avait été en effet le héros :

« Je, soussigné, Jean F....rançois La Harpe, reconnais qu'hier, 27 du courant, entre onze heures et minuit, comme je revenais d'un souper de philosophie bourgeoise, un quidam, qui a refusé de dire son nom, d'ailleurs dénué de goût, de gaîté et de toute idée de saine littérature, m'a soudain, avec une brutalité digne du seizième siècle, délivré, assuré et fourni en espèces sonnantes, sur l'une et l'autre épaule, sans retenue du dixième ni du vingtième, et sans préjudice du courant, la somme bien comptée de deux cents coups de bâton , pour une demi-année de la rente viagère qu'on vient de me faire, provenant, disait-il, de mes écritures. En foi de quoi , à genoux et l'épée au coté, étant de ce véhémentement requis, j'ai signé comme de raison.

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