L'ÉLÉPHANT ROI
« Un jeune éléphant de bonne race régnait, il n'y a pas longtemps encore , dans les belles forêts du Gange , sur un peuple nombreux d'animaux célèbres par leur industrie. Ce roi juste fit bienfaisant tout ensemble (ce roi vaut bien, je crois, qu'on parle un peu de lui), persuadé que la liberté est la mère des grandes choses, permettait à chacun de ses sujets de dire, faire et écrire tout ce qui ne blessait ni les mœurs, ni les lois, ni les personnes. Aussi usait-on amplement de la permission. Quelquesuns même se donnaient les airs d'endoctriner le prince, de lui
dénoncer publiquement ce qu'ils appelaient les abus de son gouvernement, et le prince, né débonnaire, lisait sans se fâcher leurs exagérations, tout prêt à faire usage de ce qu'elles pourraient avoir d'utile au bien commun, car il avait lu quelque part : Qu'un sot quelquefois ouvre un avis important.
» Lecteurs, vous trouvez ce prologue un peu long ; vous avez tort; il é(ait nécessaire.
» Notre éléphant vit paraître un jour à son audience un chien de basse-cour à la mine rogue, un bœuf à la tête forte, un chathuant à plumage bariolé, et un cheval d'assez belle encolure. Ces quatre animaux s'étaient 'associés pour se plaindre de deux ou trois lynx dont l'œil perçant avait surpris en eux des défauts mêlés à de bonnes qualités. Ils s'avancèrent vers le roi et lui dirent :
» Le cheval. Des lynx ont osé publier que je courais assez bien un mille , mais que je manquais d'haleine pour fournir une route entière.
» Le bœuf. Ces mêmes lynx trouvent que je ne fais point mal mon sillon ; mais ils me souhaitent une marche moins pénible et moins lourde.
» Le chat-huant. Je sais fort bien, avec tout l'univers, que mon plumage a des traits caractéristiques qui n'appartiennent qu'à moi seul; mais pourquoi trouver ma voix sans douceur et sans harmonie? Il faudrait peut-être, pour leur plaire, que mon gosier devînt une flûte.
» Enfin , le chien de basse-cour. — Assurer que , fidèle gardien de la maison, je sais aboyer et montrer les dents à qui n'a pas le droit de s'y introduire , c'est me rendre justice sans doute ; mais soutenir qu'en un jour de fête, quand tous les animaux sont rassemblés sur la place publique, je ne suis point né pour faire des tours qui imitent les actions des hommes, pour faire entendre un langage qui intéresse , attendrisse et fasse verser des larmes de plaisir :
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C'est insulter à la nature, Qui des plus riches dons m'a comblé sans mesure. « Sire, qu'il plaise donc à Votre Majesté D'imposer à ces lynx un éternel silence.
Quand, par le droit de la naissance, Vous reçûtes l'autorité, Ce fut pour empêcher de dire ce qu'on pense. » Et que répondit l'éléphant?
Il partit d'un éclat de rire ; Et puis il ajouta : Sur moi, sur mon empire, Je vous laisse, je crois, jaser très-librement, Souffrez donc que sur vous j'en laisse faire autant.
Sans bruit que chacun se retire Et retienne ce mot plein de sens et de goût : Soyez, si vous pouvez, admirables en tout, Si vous voulez qu'en tout on vous admire. »
La plupart des lecteurs du Journal de Paris ne regardèrent vraisemblablement cet apologue que comme un hommage, rendu sous une forme ingénieuse au roi Louis XVI, pour la tolérance et l'équité dont il usait en général à l'égard des gens de lettres. Il ne vint à l'idée d'aucun d'eux que l'auteur eût pu être inspiré par un autre sentiment. Mais les clairvoyants, et ceux qui pénétraient le fond des choses, ceux principalement qui avaient quelques raisons de croire que la leçon de l'éléphant était à leur adresse, reconnurent, au premier aspect, que le but du fabuliste avait une portée beaucoup plus longue. Ils présumèrent que les quatre citations, rapportées dans la lettre qui sert de préambule à la fable, n'étaient pas amenées naturellement par la pensée qui les précédait, mais qu'au contraire elles étaient l'occasion de cette
Blême pensée; en d'autres termes, que le préambule avait
été fait pour les citations et non les citations pour la lettre. Ils conclurent que les quatre poêles xités efcnommés, pouvaient bien avoir du rapport avec les quatre animaux demandeurs. Frappés d'ailleurs des ressemblances qui existaient entre le rôle que la fable fait jouer à ceux-ci et les habitudes, la conduite et le ton particulier de ceux-là, ils reconnurent dans le cheval, Ducis; dans le bœuf, Marmontel; dans le cbat-buant, La Harpe, et dans le cbien de bassecour, Lemierre. Et comme ils se rappelaient que tous les quatre avaient été, il n'y avait pas longtemps, députés par leurs confrères auprès de M. de Breleuil, pour le supplier d'imposer silence à quelques journalistes, tels que l'abbé Royou, l'abbé Aubert, etc., que M. de Breteuil leur avait ri au nez, en leur parlant à peu près dans les mêmes termes que ceux de l'affabulation de l'apologue indien, ils virent que l'élépbant était le ministre lui-même et les lynx les journalistes. Tels étaient, en effet, les personnages que l'auteur de la fable avait voulu mettre en scène, et cet auteur était l'abbé Aubert. Ce fut là toute la vengeance qu'il lira des dénonciations réitérées de l'Académie contre les journalistes, ses confrères, et contre luimême. Seulement, de plus mal intentionnés que lui assurèrent que l'animal représentant La Harpe n'aurait pas dû être nommé cbat-buant, mais chal-hué.
Outre le tort considérable de fatiguer le pouvoir de ses exigences, outre la honte d'en appeler sans cesse à lui pour panser les égratignures de la presse, l'Académie avait le malheur d'être défendue quelquefois par des académiciens journalistes avec un zèle qu'elle n'eût peut-être pas exigé d'eux, mais dont elle était tenue, par respect
pour l'esprit de corps, de leur savoir au moins quelque gré. C'est ainsi qu'elle approuvait qu'ils refusassent d'insérer dans leurs feuilles les réparations demandées par des tiers intéressés, pour peu qu'elles portassent sur des faits qui n'eussent point été entièrement à l'honneur de quelqu'un de ses membres. L'abbé Delille, durant son séjour à Constantinople, avait écrit à madame de Vaisne une lettre où, rendant compte de son passage à Malte, il disait y avoir été parfaitement bien reçu, et toutefois se permettait quelques plaisanteries fort légères sur l'Ordre, sa constitution et ses mœurs. Cette lettre fit du bruit; elle circula et parvint même jusqu'à Malte, où elle ne surprit pas médiocrement. Le bailli de Frelon, colonel du régiment de Malte, écrivit de cette île à un confrère qui était à Paris, pour justifier l'Ordre des imputations du poète et pour lui faire sentir doucement à lui-même qu'il n'était pas seulement un rapporteur léger et injuste, mais encore un hôte oublieux et ingrat. Et véritablement Delille avait été tout cela.
C'était en 1 785 ; Suard dirigeait alors le Journal de Paris. Voyant l'existence de ce journal plus compromise chaque jour par les chicanes que lui suscitait l'Académie, les propriétaires avaient eu l'esprit et le bon goût de demander Suard pour directeur et réviseur de cette feuille, comme étant, quoique académicien, l'homme dont la sagesse et la bonne foi convenaient le plus au gouvernement qui surveillait, et aux journalistes qui étaient surveillés. Et cependant, chose étrange, mais qui atteste bien le despotisme et l'aveuglement de l'esprit de corps, Suard, l'honnête et impartial Suard, refusa tout net l'insertion de la lettre du bailli, sous prétexte qu'il était défendu au
Journal de Paris d'insérer quoi que ce soit contre un membre de l'Académie. Suard disait peut-être la vérité; mais il faut convenir qu'il abusait un peu du droit d'inviolabilité presque royale conféré aux membres de l'Académie; la simple équité lui commandait d'autant plus d'y déroger en cette circonstance, que la lettre du bailli est écrite avec la plus grande modération, et que l'Ordre de Malte étant une puissance qui avait des ambassadeurs auprès de presque toutes les cours de l'Europe, il était bien téméraire à un journaliste de traiter cette puissance comme il aurait fait un simple particulier. Le gouvernement français le sentit, car sur la plainte de l'ambassadeur de la religion, le ministre de Paris, dit Bachaumont t. xxix, p. 159), ordonna au directeur du journal d'insérer la lettre.
Ces faits, je le répèle, et bien d'autres que j'omets, avaient porté de profondes atteintes à la considération de l'Académie, et déjà même ce n'était plus seulement un ministre, comme naguère le chancelier Maupou, qui s'élevait contre elle et parlait de la supprimer, c'était l'opinion publique tout entière, soutenue à cet égard par les nouvellistes à la main, dont laplupart étaient le rebut des concours académiques et des lettres elles-mêmes. Les plus modérés se contentaient de dire que l'Académie française était inutile et demandaient qu'on la réunit à l'Académie des inscriptions. Ici, du moins, disaient-ils, on a un but et un travail, dont le résultat est constaté par des Mémoires. C'est le sentiment qu'exprimait déjà, quarante ans auparavant, un des membres les plus respectés de l'Académie française elle-même. «En vérité, écrivait l'abbé d'Olivet à un de ses collègues, c'est pitié que la vie de ces
gens-là. Comment et quand voulez-vous qu'ils travaillent? Ils se lèvent à neuf heures, travaillent une heure ou deux, s'habillent, sortent, et en voilà pour toute la journée. Ainsi vivent aujourd'hui les Quarante... Il va paraître à Pâques deux volumes de l'Académie des belles-lettres. Cela fait sans cesse répéter au public que nous ne faisons rien. » (Lettres de l'abbé d'Olivet au président Bouhier, 16 mars et 31 mai 4 786, inédites.) Il est sûr du moins que l'Académie des belles-lettres était alors, comme elle l'a été depuis, l'objet d'une estime considérable dans le public, qu'elle la méritait à tous égards, et que si cette docte et laborieuse compagnie eut alors la gloire d'exciter la jalousie de sa sœur aînée, elle n'eut pas le bonheur d'exciter son émulation.
Aussi, plus la révolution approchait, plus les dénonciations contre l'Académie étaient vives et fréquentes. La première, je crois, qui fut portée d'une manière sérieuse et avec une certaine solennité, le fut par un homme de lettres, je veux dire Palissot. Il fit, en 1790, à l'Assemblée nationale, une adresse, qu'il imprima dans la Chronique de Paris, pour demander la suppression de l'Académie française, sous prétexte qu'elle était un reste d'aristocratie. L'année suivante, sous ce même prétexte et sous beaucoup d'autres plus absurdes et plus mal fondés, Chamfort demanda la même chose dans un rapport que Mirabeau devait lire à l'Assemblée nationale, et qui ccncluait à la destruction, non pas seulement de l'Académie française, mais de toutes les Académies. Monument d'impertinence, d'ingratitude et de lâcheté, ce rapport, dis-je, n'est, d'un bout à l'autre, qu'un tissu de sophismes et de grossiers mensonges. L'auteur y viole insolemment les plus simples
convenances sociales; il y prodigue l'insulte à ce qu'il a honoré; il y déverse le mépris sur un corps dont il avait souhaité passionnément d'être membre et sur des occupations qu'il s'était fait gloire de partager. Je le dis à regret, mais il fallait être fou ou le dernier des hommes pour oser seulement concevoir l'idée d'un pareil écrit, et Chamfort a montré qu'il était l'un et l'autre. En effet, entré de bonne heure et sans obstacles à l'Académie, toujours applaudi aux assemblées publiques, bien traité des gens de lettres, des gens de cour et des gens de place; lecteur du comte d'Artois et bibliothécaire de Madame, ayant bien, à ces différents titres, de sept à huit mille livres de rentes, il décrie les personnes à qui il devait son pain et celles qui aidaient à sa réputation avec une ingratitude, une impudence et une méchanceté dont il serait difficile de rencontrer deux exemples.
Le 28 août 1793, la Convention, s'appuyant des motifs mêmes allégués par Chamfort, supprima les Académies. Trois jours avant, l'intrépide Morellet, directeur de l'Académie française en exercice, et, de plus, chargé des fonctions de secrétaire perpétuel, en l'absence de Marmontel, avait eu l'heureuse inspiration d'emporter chez lui la plupart des registres de l'Académie française, et principalement le manuscrit de la future édition du Dictionnaire. Ce n'est pas qu'il ne craignît fort qu'on n'en fît la recherche et qu'on ne l'obligeât à les restituer; mais il n'en eut que la peur. Les commissaires de la Convention, Dorat-Cubière et le grammairien Domergue, se bornèrent à le sommer de livrer la copie du Dictionnaire. C'était beaucoup sans doute, surtout pour Morellet, qui regardait le Dictionnaire de l'Académie comme sa chose et presque
comme son œuvre personnelle. Néanmoins il obéit; mais les registres, les procès-verbaux, les lettres patentes de l'établissement de la compagnie, etc., ne lui furent pas redemandés, et il ne les offrit pas. Ce trait de piété courageuse fait grand honneur à Morellet. Cependant Morellet eut le bon goût de ne pas s'en vanter; en quoi il est d'autant plus louable qu'il n'est pas habituellement discret, et est volontiers le héraut bruyant de ses propres exploits. A la manière toute simple dont il le raconte dans ses Mémoires, on dirait presque qu'il veut le diminuer; il semble du moins ne pas y attacher beaucoup d'importance. Il dit seulement qu'il attendit une séance publique, celle de la réception de Lacretelle aîné, en 1805, pour rendre ses titres à l'Académie. Ajoutons que la compagnie lui vota des remerciements, et que Morellet ne fut pas autrement récompensé.
Environ vingt-sept mois après la suppression des Académies, le Directoire fonda l'Institut [25 octobre 1795). Mais l'Académie française n'y fut pas représentée. Elle était morte tout entière, excepté son impopularité, si profonde encore et si tenace, qu'on osait à peine prononcer son nom. En 1800, Lucien Bonaparte, ministre de l'intérieur, songea pourtant à la rétablir. A ce sujet, il fit sonder Suard et Morellet, qui accueillirent cette ouverture avec la joie la plus vive, et qui promirent leur concours au ministre. Lucien voulait qu'on pût lui faire le compliment d'avoir été le restaurateur de l'Académie française; il voulait pouvoir s'en vanter lui-même. On ne lui laissa pas ignorer qu'il rencontrerait de vives oppositions, principalement dans le sein de l'Institut, et que les membres de ce corps auraient soin d'indisposer le premier
consul, leur collègue, contre la restauration projetée. Mais il se faisait fort d'aplanir tous les obstacles; il était sûr, disait-il, du consentement de son frère, qui s'honorerait d'être sur la liste; lui-même se mettrait sur les rangs avec le troisième consul, Lebrun, et Talleyrand. Laplace, et quelques autres membres des plus distingués de l'Institut, se présenteraient aussi, et, par là, l'opposition de ce grand corps serait considérablement affaiblie. Il demanda donc à Suard et à Morellet un plan, un projet, qui leur donnât l'air d'avoir sollicité eux-mêmes leur rétablissement; ils se prêtèrent volontiers à ce petit mensonge, rédigèrent leur projet, et l'envoyèrent à Lucien, qui leur répondit en ces termes :
LE MINISTRE DE L'INTÉRIEUR AUX CITOYENS SAINT-LAMBERT, BOUFFLERS, MORELLET, DAGUESSEAU, GAILLARD, DUC1S, R0- QUELAURE, SUARD.
« Paris, le 29 prairial an vin de la République française une et indivisible.
» Vous me demandés, citoyens, l'autorisation nécessaire pour vous réunir et former une société littéraire ; vous me présentés quelques-uns des articles qui doivent faire la base des règlements que vous comptés vous donner, et vous témoignés le désir que je vous assigne un local où vous tiendrés vos séances.
» Le gouvernement verra sans doute avec plaisir des gens de lettres estimables réunis par les mêmes goûts et les mêmes habitudes, former une association dont le but et l'objet seront de conserver la tradition des bons écrivains et de préserver notre langue d'un néologisme qui finirait par la rendre inintelligible.
» Je seconderai vos vues, citoyens, autant qu'il sera en moi, et je vous annonce que je fais mettre à votre disposition un local où
vous pourrés vous réunir, quand vous le trouvères convenable. » Je vous salue. » l. Bonaparte.
» P. S. Je viens de donner ordre au citoyen Raimond, architecte du Louvre, de tenir à votre disposition une salle dans ce palais , je l'ai chargé de la tenir prête pour le 5 messidor; vous pourrés donc vous y réunir le 6. »
Le ministre, en effet, ne perdit pas un moment pour réaliser ses offres. Il fit travailler à déblayer les anciennes salles du Louvre, devenues un des dépôts des archives, et où, dit Morellet, on faisait le triage de cette immense quantité de titres enlevés aux communautés et aux particuliers, la plupart destinés à être livrés aux flammes. Il assigna, en attendant, à ces messieurs, une salle dite des Amis des arts, petite société d'artistes et d'amateurs qui s'assemblaient au Louvre, et il leur écrivit à ce sujet le billet suivant, que Morellet ne donne pas, parce que, dit-il, «je ne l'ai pas sous la main » :
LE .MINISTRE DE L'INTÉRIEUR AUX CITOYENS RÉUNIS EN SOCIÉTÉ LITTÉRAIRE, (MEMBRES DE LANCIENNE ACADÉMIE FRANÇAISE).
<• Paris, le 4 messidor an vin de la République française une et indivisible.
» Je vous remets, citoyens, copie de la note que vous m'avés fait passer, signée de vous. Je vous engage à vous occuper des objets qui y sont indiqués. — Le citoyen Raimond, architecte du Louvre, est chargé de disposer une salle pour vous; en attendant qu'elle soit prête, il vous fera ouvrir la salle de la société des Amis des Arts, où vous pourrés vous réunir. Je vous réitère que je vous y verrai avec plaisir. Je vous salue.