‹ Mémoires et correspondancesChapitre 58 sur 97 · A LUCIEN BONAPARTE, MINISTRE DE L' INTÉRIEUR · texte numérisé non relu

A LUCIEN BONAPARTE, MINISTRE DE L' INTÉRIEUR

« Fructidor an vm » Citoyen ministre,

» J'ai eu communication de la lettre que vous avés adressée le 28 du mois dernier aux citoyens réunis en société libre de littérature. J'y trouve une nouvelle preuve d'un zèle aussi ferme qu'éclairé pour l'intérêt des lettres, d'un zèle qui ne se laisse ni atteindre par des préventions étrangères, ni refroidir par les difficultés. Comme homme de lettres, je ne puis voir sans reconnaissance ce que vous avés voulu faire pour préserver la langue et le goût de la décadence presque inévitable dont ils sont menacés.

» Mais, permettez-moi de vous le dire, citoyen ministre, cette société littéraire que vous nous invités à former aujourd'hui, ne me paroît pas propre à remplir le but que vous vous étiés proposé; et persuadé que je ne pourrois y être d'aucune utilité, je ne puis prendre part à cette nouvelle association. Je vous dois compte des motifs qui déterminent plus particulièrement ma résolution.

» Une société littéraire formée dans son principe par les membres de l'Académie françoise qui restent en France, et recomposée par eux suivant l'esprit républicain qui faisoit le caractère et le mérite de cette Académie, auroit vu réfléchir sur la nouvelle institution une partie de la considération dont jouissoit l'ancienne, considération qu'elle devoitàcent cinquante ans d'existence, à la suite non interrompue des noms illustres qui ont honoré la liste de ses membres, à l'éclat de ses séances publiques, à l'émulation extraordinaire que le désir d'y être admis entretenoit non-seulement parmi les gens de lettres, mais encore parmi les personnes les plus illustres de l'Etat.

» Il falloit tendre au même but, et pour cela procéder autant qu'il se pouvoit par les mêmes voyes.

» Une société littéraire destinée à conserver, à fixer la tradition des vrais principes du goût et de la pureté du langage, ne peut remplir cet objet que par une grande influence sur l'opinion : elle ne peut avoir d'autorité que par la considération dont elle jouit et qu'elle ne peut devoir qu'au bon choix des membres qui la composent.

» Cette société ne pourroit manquer de soulever contre elle beaucoup d'intérêts particuliers ; elle auroit encore besoin de force pour résister à la malveillance, et dans un tems de factions, elle n'auroit pas trop de la protection ouverte et déclarée du gouvernement.

» Elle auroit besoin encore d'une surveillance imposante qui s'exerçât dans son sein même, afin d'y prévenir les effets de quelques dissentiments d'opinions presque inévitables.

» L'inscription seule du nom du premier consul et de ceux de quelques autres chefs du gouvernement, sur la liste de la société, auroit produit tous ces bons effets ; en présentant le gage d'une protection efficace, cette affiliation auroit imprimé une excellente direction aux esprits et répandu un éclat imposant sur l'institution. Ni les deux consuls nommés, ni vous, citoyen

ministre, ne jugés convenable d'entrer dans cette association. 11 ne m'appartient pas d'examiner vos motifs ; mais je vois avec regret échouer par là le projet d'un établissement qui auroit honoré le gouvernement, encouragé l'essor des talens, et concouru utilement à l'instruction publique.

» Le refus des consuls et le votre, citoyen ministre, entraîneront, je n'en puis douter, celui de plusieurs citoyens inscrits sur la liste qui vous a été remise. Ces refus multipliés ne pourroient manquer de jeter sur la société dédaignée, non-seulement de la défaveur, mais peut-être même une teinte de ridicule, poison mortel pour toute institution à laquelle la considération est si nécessaire.

» Au reste, citoyen ministre, ces observations qui d'ailleurs ne sont que mon opinion individuelle, ne peuvent s'appliquer qu'à la nouvelle association qui nous est proposée, et qui, ainsi dégradée aux yeux du public, se présenteroit cependant encore avec la prétention de remplacer l'Académie francoise. Sans doute , les mêmes inconvénients ne pourroient frapper une société littéraire qui, conçue sur un plan nouveau, sans aucune relation avec l'Académie francoise et fondée sous vos- auspices, s'occuperoit de travaux propres à ranimer la culture des lettres et à propager les bons principes de la langue et du goût. Cette société seroit évidemment utile, et pourroit exercer une grande et salutaire influence, si elle étoit composée d'hommes qui réunissent le zèle aux talens et aux lumières, et si elle étoit encouragée, dirigée, soutenue par le gouvernement. Un tel établissement est digne de vous, citoyen ministre, et il n'y a pas d'ami des lettres qui ■ ne le vît avec joie se former, et qui ne concourut, au moins de ses vœux, à son succès.

» Vous nous rappel es, citoyen ministre, les petites calomnies que répandent avec affectation contre nous les ennemis des lettres. Je sais que c'est une puissante ligue que celle de l'ignorance et de la sottise ameutées par l'esprit de parti : nous ne

devons y opposer que le silence et le mépris. Ceux qui nous accusent de prendre le titre à' académiciens français, d'avoir voulu conserver sur la liste de la nouvelle Académie les noms des cardinaux de Rohan et Mauri, ne le croient pas eux-mêmes, ou sont trop absurdes, s'ils le croyent. Il ne faut disputer ni avec l'absurdité ni avec la mauvaise foi.

» Quant au rétablissement de l'Académie françoise, je l'ai cru, je l'avoue, très utile est très praticable. 11 seroit étrange que le pouvoir souverain qui a détruit par une loi les académies, comme des corporations incompatibles avec le régime républicain, n'eût pas le droit de les rétablir par une autre loi, mais sous une autre forme compatible avec ce même régime. Pourquoi une société littéraire ne s'appelleroit-elle pas Académie? Et si cette société, instituée en France, étoit particulièrement occupée de la langue françoise, pourquoi ne s'appelleroit-elle pas Académie françoise ? Des hommes qui ne voient le patriotisme que dans les mots, et la république que dans des noms, appercevroient-ils donc quelque influence dangereuse et anti-républicaine dans la dénomination & Académie françoise ? Trouveroient-ils plus patriotique qu'on lui donnât un nom grec, comme ceux de Portique, de Lycée, etc. ? C'est avec cette habitude de confondre les mots et les choses qu'on est parvenu à obscurcir toutes les idées et à dénaturer la langue.

» Excusés la longueuï de ces détails. Les gens qui n'ont qu'une affaire sont sujets à eu parler longuement. Vous, citoyen ministre, qui eu avés -de grandes et de multipliées, vous n'avés pas de momens à perdre : mais l'intérêt que vous avés mis à celle qui fait l'objet de cette lettre me répond de votre indulgence. J'ose ici vous répéter que ni mes collègues, ni moi, ne pourrons jamais oublier le zèle avec lequel vous avés défendu la cause des lettres et la bienveillance que vous nous avés témoignée.

» Salut et respect. » suard. »

Ainsi, Lucien Bonaparte a l'honneur d'avoir songé le premier à rétablir l'Académie française, mais il manqua de prévoyance, en augurant bien des dispositions de son frère et de l'esprit des membres de celle compagnie ellemême. C'est ce qui résulte évidemment de la correspondance qui vient de passer sous les yeux du lecteur. J'aime à croire qu'en ne mettant sur leur liste le premier consul qu'au septième rang, et le troisième consul au neuvième, les anciens académiciens n'eurent pas le dessein d'otïenser les puissances; mais leur procédé, je le répète, était au moins maladroit. Si le premier consul était trop grand pour en ressentir les atteintes, son devoir lui prescrivait du moins* de faire respecter l'autorité dans sa personne, d'autant que la leçon d'égalité qui semblait ressortir du rang qu'occupait son nom sur la liste, ne venait ni des amis de l'égalité, ni des siens propres. Il ne serait donc pas surprenant qu'une question frivole en apparence, la question de forme, eut alors décidé du sort de l'Académie, puisqu'on a vu quelquefois le sort des empires euxmêmes dépendre de questions analogues.

Quoi qu'il en soit, ce rétablissement de l'Académie fut une affaire manquée, et nianquée avec éclat. Le ministre de l'intérieur en eut quelque dépit, et il est permis de croire que cet échec fut pour quelque chose dans les motifs qui le déterminèrent, peu de temps après, à quitter le ministère. Tout projet de cette nature fut donc abandonné. C'est en vain queMorellet, de concert avec Suard, proposa un autre plan plus restreint, et le présenta à Chaptal, successeur de Lucien; il n'obtint aucune réponse. Il crut dès lors avortés tous les plans conçus pour restaurer l'Académie française, et il dut se résigner, comme Piron, à n'être

rien, pas même académicien. Je cite ses propres termes.

Cependant, au commencement de janvier 1803, on reprit le projet de Lucien, et, celte fois, avec le ferme propos de le faire aboutir d'une manière satisfaisante. Le premier consul s'était laissé persuader à cet égard par quelques membres très-estimables de l'Institut, et il avait, sur leur demande, nommé une commission de cinq d'entre eux pour lui proposer un plan. Ils se mirent à l'œuvre et conclurent a la division de l'Institut en quatre branches, lesquelles reprendraient les noms d'Académie des sciences, d'Académie française, d'Académie des inscriptions et d'Académie des beaux-arts. L'Académie, ou plutôt la classe des sciences morales et politiques, était supprimée.

Dans chacune d'elles entreraient de plein droit ceux qui en avaient fait partie ci-devant. On leur rendait à toutes leurs statuts, leurs règlements. Chaque académicien avait un traitement de douze cents francs, des droits de présence s'élevant à trois cents, et pouvait être membre de plusieurs académies. Trois académies avaient chacune un secrétaire perpétuel à six mille francs; celle des sciences seulement en avait deux.

Mais les partisans du nom ^Institut, connaissant la puissance des mots sur les opinions, et que c'était, dit Morellet, avoir accompli à plus de moitié l'œuvre du rétablissement de l'Académie française, que d'en avoir fait revivre le nom; présumant d'ailleurs (en quoi l'événement montre encore tous les jours qu'ils se sont trompés) que rien ne pourrait faire oublier plus promptement et plus efficacement le nom d'Institut, que le retour de ceux des anciennes compagnies, ne voulurent de ces noms à aucun prix. Leur plan différait de celui qui avait été proposé, en

cela d'abord, et en beaucoup d'autres points. Ils y gagnèrent le premier consul, qui le transforma en décret. C'est celui de la ré organisa lion de l'Institut (3 pluviôse an xi, ou 24 janvier 1803).

Morellet n'en fut pas content. La condamnation récidivée du nom d'Académie française l'indigna sans doute, mais il vit avec colère supprimer la classe des sciences morales et politiques, la seule innovation qu'il pardonnât au premier Institut. Il se sentit blessé dans sa dignité d'économiste. Aussi déchargea-t-il toute sa mauvaise humeur sur le premier consul. Toutefois, il se remit à l'œuvre pour rassembler de nouveau ses anciens collègues ou disséminés, ou récalcitrants. Il y réussit au gré de Suard, qui l'en remercia avec effusion :

« Mille remerciemens , mon cher confrère, de vos bons et inespérés avis ; ils me trouvent étendu dans mon lit avec la plus violente et la plus douloureuse attaque de goûte aux deux pieds. Ainsi, à vue de pays, je ne pourrai, près d'un mois d'ici, aller à Paris. Tout ce que je puis vous dire ici, c'est que je ne me séparerai jamais de vous, ni de tous les noms que vous me citez, et qu'en si bonne compagnie, je serois, je crois, entré jusque dans l'Institut. République, soit, puisque c'est le mot convenu, la vraie république, la république vraiment libre telle qu'elle peut exister en France, c'étoit l'Académie françoise, telle qu'elle existoit. J'ignore quel changement la forme actuelle du gouvernement peut exiger à cet égard; mais, au nom de Dieu, point de sermens, point de fonctionnaires publics qu'on puisse, à commandement, faire assister à des cérémonies publiques qui ne seroient pas de leur goût ; surtout (et ceci me paroi t de la plus haute importance), point de compte à rendre de nos tra-

vaux au gouvernement. Nous n'en rendions aucun au roi ni aux ministres ; et ce qui me fait surtout regarder l'Institut comme un troupeau d'esclaves, c'est qu'ils se sont soumis à rendre compte, à des époques fixes, de leurs travaux à des gens nécessairement plus ignorants qu'eux et peu capables d'en juger, qui croyoient seulement qu'on avoit bien travaillé et bien mérité son salaire, quand ils voyoient bien de la besogne faite : Las ! que cela foisonne. Nous devons être seuls arbitres de ce que nous avons à faire, de la manière de faire, du temps qu'il faut y mettre. Je vous soumets ces idées, mon cher confrère, à vous l'éternel partisan d'une liberté honnête et raisonnable, à vous le deffenseur de l'Académie françoise d, indignement calomniée par un de ses membres, à vous qui avez forcé l'iniquité même à restituer les biens de tant d'innocentes victimes 2 , à vous qui avez pensé lui sauver l'opprobre de l'abominable loi des pères et mères s; je vous soumets, dis-je, ces idées.

» et j'estime, .

» Que ce peu que j'ai dit est l'avis de Maxime.

Vous userez de ma réponse selon votre sagesse et votre amitié ; je vous répète que je ne me refuserai à rien de ce qui aura l'approbation de mes confrères, quoique je ne sache plus comment m'y prendre pour redemeurer à Paris, où je n'ai plus ni appartement, ni pied à terre, ni meubles, ni livres. Quant à cela, c'est mon affaire particulière, je tâcherai d'y pourvoir. »

Ici, la fierté de Suard est un feu outrée. Le décret qui réorganisa l'Institut est à peine rendu, que déjà le royaliste

» De l'Académie françoise, par Morellet, en réponse à un écrit de Chamfort, conti'e les académiciens. 1791.

2 Le Cri (les familles, par le même, 179/i.

3 La Cause des pères, par le même

se révolte contre les chaînes dont il craint qu'on ne charge l'académicien, et que la perspective d'être obligé de rendre hommage au chef du nouveau gouvernement le fait revendiquer, avec véhémence et avec plus d'imprudence que de raison, les prérogatives républicaines de l'Académie française. Mais son grand usage du monde et la nécessité qu'il sent déjà, quoique à son insu, d'accorder quelque chose au siècle, le feront plier doucement, d'autant plus que son élection au secrétariat perpétuel sera ratifiée par le premier consul, et que lui-même, malgré son royalisme, jouira de l'estime particulière de ce grand homme, aussi longtemps que les destinées de la France demeureront entre ses mains.

Parmi ceux qui hésitaient, qui se refusaient même à reprendre leur place dans la deuxième classe, il faut compter La Harpe et Gaillard. Morellet les gourmandait tous deux. Il triompha des répugnances de Gaillard, qui toutefois ne reprit sa place qu'à l'Académie des inscriptions; mais La Harpe ne fut pas si docile, et s'il céda enfin, ce ne fut point sur les instances ni à la considération de Morellet.

MORELLET A MIGXERET, IMPRIMEUR.

« Je vous prie, monsieur, de redemander à M. de La Harpe mon Mably, ainsi qu'un volume du Sénèque de La Grange, in-12, que je crois lui avoir prêté, et de jeter un coup d'oeil sur ses livres, pour voir s'il n'en a pas quelqu'un encore. On m'a appris hier qu'il refusoit de concourir de son consentement au rétablissement de l'Académie françoise, que le ministère a en vue et

qu'il a proposé à quelques-uns des anciens membres. J'avoue que je m'étonne de son refus. Lorsque ce gouvernement-cy répare une injustice et une sottise, ce n'est pas à ceux à qui l'injustice a été faite à s'y opposer. Il n'est question que de rétablir l'Académie telle qu'elle étoit, aux différences près que nécessite l'état actuel. Elle ne sera qu'un corps littéraire sans relation au gouvernement ; ses élections n'auront pas même besoin de la confirmation du premier consul. On parle de donner des pensions aux dix plus anciens ; ce qui ne seroit qu'une indemnité bien légitime de la spoliation qu'ils ont éprouvée. Je ne vois à cela pour aucun de nous, non plus que pour M. de La Harpe, aucun renoncement aux principes politiques, moraux ou religieux auxquels nous pouvons tenir. Je serois bien aise que vous causassiés un moment sur ce point avec lui, et que vous me fissiés connoître quelle raison l'arrête. Je vous serois bien obligé de venir un moment chez moi, si vos affaires vous amènent dans notre quartier. Je vous salue de tout mon cœur.

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