MORELLET
» Le 20 prairial. »
A la suite de cette lettre, on lit cette réponse écrite de la main de La Harpe :
« Les livres sont là-bas et en reviendront bientôt.
» Quant à l'Académie, sans entrer ici dans aucun détail particulier, je me borne à déclarer que je suis fort loin de blâmer ni ce qu'on fait, ni ce qu'on veut faire, encore plus loin de m'opposer à rien : ce qui serait ridicule. Je demande seulement qu'il me soit permis de n'y être pour rien. Quand je n'aurais d'autre raison que de vouloir à tout prix me conserver pleine et entière
l'indépendance de mon plan de vie et de mes principes de conduite, c'en serait assés pour n'entrer dans aucune corporation quelconque, puisqu'il n'y en a point qui n'exige quelque assujettissement, qui ne prenne quelque portion de temps, et en deux mots, j'ai un besoin absolu de tout mon temps et de toute ma liberté. Il ne s'agit donc que de trouver bon que je ne sois rien, et assurément il serait dur qu'on me refusât cette permission.
Malgré cette protestation malhonnête, La Harpe reprit sa place à l'Académie, consentant, comme avaient fait les autres, à être membre de la seconde classe, et faisant son deuil du mot pour l'avantage d'être en possession de la chose. C'est donc à tort qu'Alissan de Chazet, dans ses Mémoires (t. i, p. 310), rapporte que La Harpe s'était toujours montré désireux de se réunir à ses anciens collègues, et qu'il lui prête un mot conforme à ce sentiment. Ou La Harpe parlait autrement qu'il écrivait, ce qui est peu probable dans la circonstance solennelle dont il s'agit, ou l'auteur que je cite a été mal renseigné. Dans tous les cas, la lettre de La Harpe le condamne si formellement qu'il n'y a pas à hésiter, ce me semble, entre le témoignage de l'académicien et celui de son biographe.
La Harpe ne jouit pas longtemps de sa réintégration. Moins de quinze jours après la publication du décret qui réorganisait l'Institut, il mourut âgé de soixante-quatre ans, usé, dit-on, par les fatigues du travail et par le chagrin. Saint-Lambert l'avait précédé dans la mort de deux jours seulement, et bientôt Devaisne les y suivit l'un et l'autre, laissant une troisième place vacante à l'Académie.
Je trouve dans les papiers de Suard des marques curieuses de l'ardeur avec laquelle ces places furent immédiatement sollicitées. La cendre des défunts était à peine refroidie que Suard recevait presque simultanément les lettres de six compétiteurs, Saint-Ange, Noël, Philipon de la Madelaine, Daru, Mathieu Dumas et Maret. Saint-Ange expose ses titres avec une vanilé crue, et sa lettre est moins une demande qu'une sommation fort peu respectueuse ; Noël est aussi modeste que plat; Philipon delà Madelaine est naïf, et semble espérer que l'Académie prendra au sérieux sa broutille littéraire; Daru est digne; Mathieu Dumas s'exprime rondement, un peu à la militaire et en sabrant l'orthographe; enfin Maret parle en homme qui est en possession du pouvoir, et qui, à cause de cela, est dispensé de faire valoir des titres littéraires, que d'ailleurs il a peut-être lui-môme oubliés.