A MONSIEUR LE COMTE DE CHOISEUL AMBASSADEUR A VIENNE
A Fernex, par Genève, 15 aoust 17GO.
« Panglos avait assurément grand tort avec son : Tout est bien. Votre Excellence doit penser au moins comme Martin après notre désastre, et il faut avoir la patience de Socrate pour voir de sang-froid tout ce qui arrive. Cette fausse aventure n'ùtera rien à la considération personnelle que vous avez dans la cour où vous êtes, mais elle vous sera aussi sensible qu'elle est cruelle. Je ne sais si vous m'avez rendu encore meilleur Français que je n'étais, et si vos bontés et celles de M. le duc de Choiseul ont échauffé mon patriotisme au milieu des Alpes, mais la défaite de notre armée me pénètre de douleur. Si les
1 II succéda dans ce ministère, en octobre 1761, au duc de Choiseul, son cousin, connu d'abord sous le nom de comte de Stainville.
Russes sont battus par le roi de Prusse, je fais jeter dans le feu toute l'histoire de Pierre le Grand.
» Vous voicy dans un moment de crise bien violent; peutêtre a-t-on donné une bataille vers l'Oder. Si le R. D. P. * la gagne je connais des gens qui diront :
Dieux, qui le connaissez, Est-ce donc sa vertu que vous récompensez?
Et s'il la perd, j'assure Votre Excellence quune certaine nièce, très sensible à l'honneur de votre souvenir, se consolera, et moi peut-être aussi. Je vous soupçonne fort de savoir certaines choses très-étranges et uniques dans leur espèce qui seront de bonnes anecdotes pour la postérité. Pourquoi suis-je vieux, malingre et Suisse? Il me semble que j'irais passer huit jours dans un faubourg de Vienne pour vous faire ma cour. J'espère au moins avoir l'honneur de vous envoyer un des premiers exemplaires de Y Histoire de Pierre le Grand, pour vous délasser pendant quelques heures de vos importantes et épineuses occupations. J'ai bien peur qu'elles ne prennent sur votre santé. On m'a parlé d'un mal au pied, d'un érésipèle.
» Ah ! Monsieur, les affaires du monde entier, les honneurs ne valent pas la santé. Conservez la vôtre pour jouir de tout le reste. Je fais mille vœux pour votre bonheur du fond de ma douce retraite, et je vis pénétré de la plus respectueuse et de la plus tendre reconnaissance pour toutes vos bontés.
» La Marmotte des Alpes.
Le désastre dont parle ici Voltaire est la bataille de Varbourg, que les Français perdirent contre le roi de Prusse,
1 Le roi de Prusse.
ou plutôt contre le prince héréditaire de Brunswich, qui y commandait les troupes de Frédéric.
La bataille sur l'Oder fut livrée, en effet, le 15 août, c'est-à-dire le jour même où Voltaire, qui la prévoyait, y faisait allusion dans sa lettre. Etait-ce de sa part un simple pressentiment, ou le résultat d'un avis à lui donné par Frédéric? Celte dernière conjecture est d'autant plus probable que la correspondance entre ce prince et Voltaire, bien que ralentie, n'en subsistait pas moins, et que Frédéric y dévoilait parfois ses projets avec une indiscrétion calculée en vue des relations intimes de Voltaire avec le chef du cabinet de Versailles. Quoi qu'il en soit, la bataille eut lieu à Leignitz, sur l'Oder, et Frédéric y vainquit les Autrichiens. Madame Denis en fut fâchée; elle n'aimait pas le roi de Prusse, qui le lui rendait bien. Pour Voltaire, il semble être dans le doute s'il partagera ou non les sentiments de sa nièce. Ce doute s'explique par la crainte de paraître s'intéresser à l'Autriche plus qu'il ne convenait à un sujet du roi de France, comme aussi par le faible que les philosophes, et Voltaire le premier, avaient pour un prince infatué de leurs doctrines. « Nous mettions un tendre intérêt, dit Morellet dans ses Mémoires (t. I, p. 83), aux succès du roi de Prusse, consternés quand il avait fait quelque perte, et radieux quand il avait battu les armées d'Autriche. Nous étions indignés de cette réunion des puissances européennes contre un roi que nous appelions philosophe, et qui était en effet plus favorable qu'aucun autre de ses frères les rois, à l'établissement des vérités que nous regardions comme utiles. » Morellet a une foule de naïvetés de ce genre, expression de son cosmopolitisme humanitaire et de celui de trois ou
quatre de ses amis. Il n'a pas tenu à eux qu'on ne rayât du dictionnaire les mots de patrie et de patriotisme.
Par ces choses fort étranges, dont Voltaire soupçonne M. de Choiseul d'être instruit, il faut entendre, je pense, ces anecdotes sur les princes et leurs cours, qu'un personnage placé comme l'était alors M. de Choiseul, connaissait d'autant mieux qu'il avait pu les recueillir à leur source. Il en savait notamment plus d'une concernant le czar Pierre, que les courtisans de Marie-Thérèse ne s'étaient pas fait scrupule de lui communiquer. Or, Voltaire écrivait alors l'Histoire de Russie, et, ce qu'il avait fait dans un autre temps pour le Siècle de Louis XIV, il le recommençait à l'occasion de cet ouvrage; il ne se contentait pas de demander des renseignements à presque tous les hommes d'État de l'Europe, il s'adressait même aux souverains :
« Dites-moi, je vous prie, lui répondait à ce sujet le roi de Prusse, de quoi vous avisez-vous d'écrire l'histoire des loups et des ours de la Sibérie? Et que pourrez-vous rapporter du czar, qui ne se trouve dans la vie de Charles XII? Je ne lirai point l'histoire de ces barbares; je voudrais même pouvoir ignorer qu'ils habitent notre hémisphère. » (31 octobre 1760.)
Il y a, dans cette sortie de Frédéric, plus de jalousie, et sans doute plus de haine que de dédain. Ce n'est pas que, appliqué à l'époque dont il est question, ce jugement ne fût vrai, mais il cessa de l'être en moins d'un siècle, et Frédéric n'eût pas même attendu jusque-là pour le modifier. La politique, qui amena le partage de la Pologne, dut lui prouver que les loups et les ours de la Sibérie étaient déjà au moins aussi raffinés que lui.
A MONSIEUR LE COMTE DE CHOISEUL1, MINISTRE SECRÉTAIRE D ÉTAT DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.
« Monseigneur,
» Vous donnez la bonne année à la France en lui donnant l'Espagne. Cela vaut ma foi mieux que le Droit du seigneur. » Je vous recommande Luc.
» Agréez les tendres respects d'un vieux radoteur du pays des
Alpes.
» Aux Délices, 28 décembre 1701. »
Ce don de l'Espagne à la France est le Pacte de famille, signé le 15 août 1761 , entre les rois de France, d'Espagne, des Deux-Siciles et le duc de Parme. Après toutes les pertes que les Anglais nous avaient fait essuyer dans l'Inde, en Afrique et en Amérique, le duc de Choiseul, qui était alors à la tête du ministère français, forma et exécuta le projet d'une alliance intime entre les diverses branches de la maison de Bourbon, union qui fût en état de balancer la prépondérance que les Anglais avaient acquise, principalement par leur marine. M. de Wall, Irlandais de naissance, et ministre du roi d'Espague, était contraire à ce projet, mais la persévérance du duc de Choiseul et l'adresse du marquis d'Ossuna triomphèrent de tous les obstacles. Un des motifs qui influèrent le plus sur les résolutions de Charles III, fut la crainte que la France, abandonnée par ceux qui avaient le même intérêt à s'opposer à l'ambition
1 II était comte de Choiseul et fut créé plus tard duc de Praslin,
de l'Angleterre, ne finît par faire la paix, et n'abandonnât à son tour l'Espagne, qui ne pouvait pas se flatter de l'emporter à elle seule sur l'Angleterre, dans ses démêlés avec cette puissance. L'alliance consommée, le duc de Choiseul espérait pouvoir venger sur les Anglais l'honneur blessé de la France, car, en même temps qu'il créait dans le midi, et à notre profit, la puissance fédérative, un des éléments nécessaires à l'accomplissement de ses espérances, il s'efforçait d'y joindre la puissance militaire, en réorganisant le matériel et le personnel de notre marine. Faire expier aux Anglais le mal que nous en avions reçu, fut la passion dominante du duc de Choiseul, tant qu'il resta au ministère. Mais, par des motifs qu'il serait trop long de déduire, le traité de 1761 n'eut pas les résultats qu'on en attendait. Les événements de 1789 le rompirent, et il ne fut pas rétabli en 1814.
Voltaire en fut d'abord tout joyeux, mais cette joie ne dura guère. Le i janvier 1762, il écrivait h d'Argental :
« L'alliance, le pacte de famille, le plaisir de me voir tout d'un coup Catalan, Napolitain, Sicilien, Parmesan, m'ont d'abord transporté ; mais si l'Espagne n'attaque pas les Anglais avec cinquante vaisseaux de ligne, je regarde le traité comme des compliments du jour de l'an. Je veux qu'on brosse les Anglais et Luc, et qu'on ne siffle ni Zulinie, ni Cassandre (Olympie). »
Luc, c'est Frédéric. Wagner dit que Voltaire appelait ainsi le roi de Prusse, parce que ce prince l'avait mordu, comme un singe qui s'appelait Luc. D'autres donnent à ce nom une interprétation obscène, tirée des goûts honteux qu'on attribuait à Frédéric.