WIELAND AUX ACADÉMICIENS FRANÇAIS
« A Weimar, 20 juillet 1803.
» Messieurs,
» J'ai reçu la lettre par laquelle vous m'annoncez que l'Institut national, dans sa séance générale du 25 jauvier 1803, a daigné me faire l'honneur dem'aggrégerau nombre de ses associés étrangers pour la classe de littérature et beaux-arts. Infiniment sensible d'appartenir à ce titre à la société qui réunit en son sein tout ce qu'il y a de plus illustre parmi ceux qui, en France et aureste de l'Europe, ont le plus contribué aux progrès des sciences et des beaux-arts, je ne regrette que de me voir réduit, par un âge trop avancé, à l'impossibilité de prouver, par de nouveaux efforts, combien je désirerois de me montrer digne d'un titre que je regarde comme la plus glorieuse des récompenses auxquelles le talent et le mérite peuvent aspirer. Voilà, Messieurs, les sentiments dont je vous supplie de vouloir bien être les interprètes auprès de l'illustre Institut national.
» Agréez mes respectueuses salutations, » wielaxd.
» J'ai besoin de toute votre indulgence pour excuser l'étrange retardement- de cette lettre. Elle devoit vous être présentée par un des plus chers amis qui me pressa de lui procurer cet honneur, et qui se proposa de faire, au commencement du printemps, le volage à Paris avec un vieux gentilhomme anglois d'un mérite
distingué qui réside à Weimar depuis plusieurs années. Malheureusement, ce voiage se trouva retardé d'un mois à l'autre par un enchaînement de circonstances imprévues jusqu'à l'époque où cette fatale guerre qui vient de tromper encor les vœux de l'humanité affligée, a mis mes amis dans la nécessité de remettre le voiage projette à des tems plus heureux. »
La difficulté, pour toute assemblée nouvelle, est de se régler, de prendre une assiette. Jusque-là, elle est livrée à toutes les agitations, à tous les tiraillements de la faiblesse. Les prétentions s'y dévoilent d'abord avec candeur, puis y éclatent avec bruit ; une sorte d'anarchie est le gouvernement qui lui est propre, jusqu'à ce que enfin les membres de cette assemblée, se connaissant les uns les autres, s'appréciant et se classant d'eux-mêmes, se font des sacrifices mutuels qui ramènent insensiblement l'ordre et la paix.
Le spectacle de cette anarchie, à laquelle la deuxième classe paya son tribut, attristait Morellet et le faisait même douter que le nouvel établissement pût se maintenir. Il versait ainsi sa douleur dans le sein de Suard :
« Je m'afflige aussi beaucoup de ne pas vous voir; mais le temps est si mauvais que je n'ose sortir de chez moi. Je suis tout décomposé sans être malade. Je crois que j'ai une petite humeur de goutte qui se porte çà et là, et même un peu à ma tête et à mes yeux. J'étois notamment hier de cette disposition. Oui, vraiment, nous avons besoin de causer. Je rentre à trois heures de mon conseil, et je ne sortirai pas'de la journée, non plus que demain. Je vous renvoyé le projet tel qu'il est, parce que c'est celui que
nous avons lu hier et auquel j'ai fait les changements demandés. » Je n'attends rien de cette monstreuse composition d'assemblée. Je crois fermement que telle qu'elle est, elle ne subsistera pas un an, parce que son inutilité, son incapacité, sera trop notoire. Je me repens presque, d'après cette prévoyance, d'avoir fait revenir hier sur l'article des lectures préalables à la classe, qui étoit si ridicule, surtout en s'appliquant au récipiendaire. Chéron m'a paru croire que vous ne désapprouviez pas le plan de Rœderer. Je voudrois savoir vos raisons, car je ne suis pas de cet avis jusqu'à présent. Avez -vous vu un Colin plus Colin que ce Colin? Et cette chenille d'Andrieux, peut-on avoir l'esprit plus tortu? Parbleu, nous sommes bien encanaillés. J'avois reçu de Gaillard une lettre où il refuse absolument de se présenter chez nous, et où il m'annonce aussi qu'il ne veut pas même entrer dans la 3e classe. Je lui ai répondude bonne encre, et je l'ai prêché si bien et si beau que je l'ai déterminé à accepter la place à laquelle il a été appelé sans la demander. Quant à l'autre, je n'ose insister, parce qu'il est vraisemblable qu'il éprouveroit un refus. Mais je n'y renonce pas, et je crois que c'est une bonne pièce dans notre sac pour éliminer quelque aspirant ridicule. Hélas ! j'ai bien peur que notre pauvre de Vaisnes ne laisse bientùt une troisième place vacante. Voilà le pire des maux de la vieillesse : voir disparaître ses amis. Je vous embrasse de tout mon cœur et votre femme aussi.
» Ventôse an xi. »
Il y a dans cette lettre un fait qu'il ne m'a pas été possible d'éclaircir : c'est l'article des lectures préalables. Le reste n'a pas besoin de commentaires. On y voit l'esquisse de quelques académiciens, peu flattée et même un peu grossière. C'est ainsi qu'en usait habituellement Mo-
rellet à l'égard de ceux qui n'entraient pas dans ses vues. Et comme il était de sa nature taquin, opiniâtre et bouillant, qu'il n'exposait jamais ses opinions et n'ouvrait jamais un avis sans paraître ne pas douter qu'ils ne fussent les meilleurs, il rencontrait naturellement plus de contradicteurs qu'il ne faisait de prosélytes, et l'on était sot, incapable ou factieux, du moment qu'on ne pensait pas comme lui.
J'ai dit que Suard avait été nommé secrétaire perpétuel de la deuxième classe. A cette occasion, il reçut de Fontanes une lettre fort aimable, qu'on sera bien aise de lire ici :
« L'Académie en se recréant, monsieur, devait chercher d'abord un modèle de goût, de grâce et de bienséances. Son choix devait donc se fixer sur vous. Je n'exagère rien en vous disant qu'une victoire de ce genre m'eût affligé. Les personnes qui, dans cette occasion, m'ont donné des marques d'estime auxquelles je dois être sensible, n'ignorent pas le fond de ma pensée, et savent que vous aviez tous mes vœux. Je me ferai un devoir de prendre vos avis, de les suivre avec soin et de respecter les traditions de cette ancienne Académie dont vous êtes le représentant. Comptez sur le zèle et le dévouement d'un collègue qui veut vous aimer autant qu'il vous estime et qu'il vous respecte. » fontanes.
» 7 février, lundi (1805).
» P. S. Je crois que les vues du gouvernement sont conformes aux vôtres. Je puis vous dire entre nous qu'on verra sans
peine les quatre classes reprendre le titre des quatre Académies. On pense aussi que l'usage des discours de réception doit être rétabli.
» A M. Suard, secrétaire perpétuel de la deuxième classe de l'Institut. »
Cette lettre est à la fois un compliment et une excuse. Fontanes avait été porté, en concurrence avec Suard, pour la place de secrétaire perpétuel, et il demande pardon à son heureux rival avec autant de grâce que de sincérité ; car il n'avait point sollicité les suffrages qui s'étaient détournés sur lui, et son désintéressement était connu de ceux-là mêmes qui n'en avaient tenu compte. Peut-être aussi que sa candidature avait été provoquée par le gouvernement; le premier consul l'avait déjà distingué, et il en avait obtenu des gages. Au contraire, Suard ne tenait par aucun lien au nouvel ordre de choses, et cette indépendance pouvait porter de l'ombrage à une autorité jalouse ajuste titre d'avoir un peu les mains dans toutes les affaires. Mais, ainsi que je l'ai déjà dit, la haute estime que le premier consul avait pour le caractère de Suard triompha de ces scrupules, si par hasard Bonaparte les eut en effet.
Bientôt d'ailleurs, le gouvernement, comme le disait Fontanes, vit sans peine les quatre classes reprendre le titre des quatre Académies, et l'Académie française l'usage des discours de réception.
Dès que la deuxième classe de l'Institut, que je nommerai désormais l'Académie française, se fut complétée et installée, elle s'occupa de son budget, et de la distribu-
tion de ses travaux, entre autres, du Dictionnaire. Dans les trois lettres qui suivent on trouve des détails intimes fort curieux sur le long enfantement et sur l'organisation de la commission qui fut nommée à cet effet :
MORELLET A SDARD.
« Je vous envoie, mon ami, le projet que vous pourrés censurer avant de le remettre à M. de Ségur. J'y ai conservé les honoraires des membres à 3,000 fr., dans la supposition où l'on demanderoit 18,000 fr., car, en ce cas, je crois qu'il y auroil de grands inconvéniens à réserver, comme vous le proposiés, 2,000 écus. Croyés-moi, cet emploi seroit embarrassant et un sujet de querelles continuel. Je crois même que si nous avions 18,000 fr., il vaudroit mieux avoir un commissaire de plus. Quant aux frais de copiste et de bureau, 3,000 fr. sont parfaitement suffisants. Je pense aussi que si on ne nous accorde que 15,000 fr., nous pourrons fort bien nous contenter de 2,400 fr. chacun, et le reste en frais de copie et de bureau. Il faut que nous convenions aussi de la manière dont se fera la nomination des commissaires. Si c'est par la classe, nous n'en sommes pas sûrs ; si c'est par l'empereur, il est probable qu'il approuvera la liste qui lui sera présentée. Mais, dans la suite, comment se rempliront les places vacantes? Est-ce par la commission ellemême ou par la classe? Et puis, quels seront les membres? Il me semble qu'on est convenu de vous, moi, Sicard, Arnaud, Boufflers. Mais M. de Boufflers sera-t-il assidu? Quant à Domergue, si nous avons deux grammairiens, la chose n'ira pas. Pensez à cela ; si vous pouviez venir me voir chez madame de Souza cette après-dîner, nous en causerions. Bonjour. »
« Mon cher ami, vous m'avés paru hier bien froid sur l'article d'un secrétaire pour la commission. Vous m'avés même dit
un mot qui me donne à penser, en me prévenant que si l'on disoit que cette fonction vous regarde comme secrétaire (perpétuel), vous n'opposeriés rien à cette observation. J'ai besoin de connoître bien vos intentions à ce sujet, car je ne veux point être en concurrence avec vous. Je pense que si je puis être à la commission de quelque utilité, si j'ai mérité cette confiance et cette petite place par le zèle avec lequel j'ai travaillé jusqu'à présent, et travaillé plus que personne et presque seul, c'est à vous à me proposer et au ministre et à la commission. Si la chose ne réussit pas, j'en ferai facilement mon deuil, car je crois que le travail sera grand et le profit mince. Quand on assigneroit au secrétaire mille écus, un commis à 1,500 fr. et des frais de bureau, on ne lui laisseroit que bien peu de choses (en suppo sant la commission se tenant chés moi). Et quant au travail, je crois qu'il y en aura beaucoup à préparer les feuilles, pour être portées en état à l'assemblée du mercredi, de manière que la besogne puisse marcher. Vous vous faites peut-être une idée différente de ce travail; quant à moi, voilà la mienne. Je ne puis non plus m'empêcher de penser que nous trouverions un avantage extrême à tenir chés moi les séances de la commission, à raison des secours en livres, des commodités pour le travail, de la tranquillité, etc. Il n'y a d'inconvénient que pour Sicard, pour qui nous pourrions user d'indulgence, lorsqu'il nous enverroit du travail tout fait, s'il lui étoit trop difficile d'être d'une assiduité rigoureuse : car je pense que malgré les belles phrases de notre ami, il ne faudra pas penser à établir des droits de présence et une feuille à signer; car la présence et le travail seront toujours deux choses distinctes et facilement séparables1, et ce n'est pas les droits de personne qui feront faire le travail.
1 Réflexion très-juste: ceux-là ne sauraient trop la méditer qui, chargés de la police intérieure d'un corps ou d'une association quelconque, estiment que plus on y est assidu, plus on a de mérite; plus l'assiduité est forcée, plus on fait de besogne.
Après tout, si la commission ne se tient pas chés moi, et si je n'en suis point secrétaire, ce sera, comme disent les Italiens: Main n fa/ica. Je fournirai aisément mon cinquième du travail, et je ne sacrifierai pas au Dictionnaire le peu de temps qui me reste pour mettre en ordre mes travaux: particuliers, sacrifice auquel je me serois résigné. Voilà mes dispositions : mandés-moi ce que vous en pensés, et donnés-moi vous-même un sage conseil. Je vous embrasse. » morellet. »
« J'avois prévu votre réponse dans tous ses points, et j'en suis content, parce qu'elle est raisonnable , la seule chose qu'il faille et que je veuille chercher en cette affaire. Il seroit ridicule à moi de me mettre en avant pour faire un travail qu'on regarderoit avec raison comme imposé naturellement au secrétaire, et qui se feroit dès lors, sans émoluments particuliers, économie qui est d'un grand prix aux yeux des gens qui se mêlent de tout cecy ; et je conçois fort bien alors comment ce n'est pas à vous à vous y opposer. Je laisserai donc débattre la chose; mais je doute qu'il faille porter cette question à la classe. Il me semble que c'est à la commission une fois nommée à faire cet arrangement avec le ministre pour le mieux. Ce que vous dites du copiste estjuste, si l'on suppose qu'on n'a besoin de lui que pour les jours de séances; mais, toujours d'après l'idée que je me suis faite du travail, l'arrangement propre et net de huit, douze ou seize pages du Dictionnaire, pour être porté à l'Académie, etc., demande un travail suivi. Au reste, je puis me tromper en cela. Ayant à tenir la commission chés moi, je comprens qu'il peut y avoir quelque opposition; mais celle qui viendroit de la classe seroit fort déplacée, car ce point ne peut intéresser que les commissaires dont trois se déclarent pour, et que Sicard seul peut combattre; de sorte que si la commission se forme à notre gré, la difficulté disparoîtra. Je dirai d'ailleurs que je n'ai proposé d'avoir la commission qu'à défaut d'un établissement pour elle au Louvre même; mais la vérité est que nous ne pouvons trouver
au Louvre, d'ici à longtemps et peut-être jamais, une pièce dans laquelle puissent rester sous notre main, et notre travail fait, et les instruments de notre travail ; car la salle actuelle des commissions ne nous donnera pas cette commodité. Quant à la quotité des émoluments, je crois qu'il faut les faire modiques; mais je pense que si l'on suppose 1,200 fr. pour un copiste et 300 fr. de frais de bureau, et 1,500 fr. pour le secrétaire-rédacteur comme tel, on ne fera rien de trop, et que tout au plus pourroit-on réduire le tout à 2,400 fr. Ce n'est véritablement qu'à cette condition que je pourrai prendre sur moi cette servitude et ce travail, et en supposant la commission chés moi. Si tout cela souffre difficulté, je serai tout simplement de la commission et je ne ferai plus que le cinquième de la besogne commune. Rœderer viendra et suivra notre plan. Parlés ou écrives à qui vous pourrés. Bonjour. »
Que d'agitations, que d'inquiétudes! Que de si, de mais et de pourquoi! Comme toute objection au plan qu'il propose est prévue et parée, et combien Morellet serait à plaindre si, avec tout cela, la place de secrétaire de la Commission du Dictionnaire venait à lui échapper! Heureusement qu'il n'en fut rien. Cette place tant désirée, Suard la lui laissa; il la demanda même pour lui, et demeura, selon l'usage encore observé aujourd'hui, membre né de la commission, comme secrétaire perpétuel de la compagnie.
J'ignore si l'abbé Morellet se trouva bien de sa nouvelle charge : je ne sais comment il gouverna ses collègues, ni jusqu'à quel point il leur imposasa discipline. Cequejesais, c'est qu'il mourut avant d'avoir vu la terre promise, c'està-dire l'achèvement du Dictionnaire, l'édition qu'il en préparait n'ayant été publiée qu'en 1836. Mais jusque-là, du
moins, ses voeux avaient été comblés, ses services reconnus et payés, et jamais il n'eut l'occasion plus belle de montrer pour le travail cette grande passion qui le dévorait.
Quand je parle de services payés, -je prie le lecteur de ne pas attacher à ces mots un sens satirique et offensant pour l'abbé Morellet. Outre qu'il était le plus honnête homme du monde, il était encore le plus laborieux de l'Académie, et personne n'y était plus désintéressé que lui. En voici une preuve :