‹ Mémoires et correspondancesChapitre 69 sur 97 · GARAT A SUARD · texte numérisé non relu

GARAT A SUARD

« Mardi, 51 décembre 1811.

» Voilà encore ma maudite migraine. Elle me fatigue depuis trois ou quatre jours. L'accès a été très-violent.

» Dites-moi donc, mon cher secrétaire perpétuel, pourquoi l'abbé Morellet prend tant d'humeur à la moindre observation que je me permets sur les articles qu'il nous présente? Que j'aie tort ou raison, j'ai bien le droit peut-être de faire des observations, comme son collègue et comme membre de sa classe. Il est impossible aussi que j'y mette quelque expression désobligeante ; j'aimerais mieux ne jamais me mêler du Dictionnaire que de faire la plus légère peine à ceux qui en préparent ou qui en font la rédaction.

» L'abbé Morellet veut surtout repousser la métaphysique. Où est-ce qu'il veut donc qu'on la fasse intervenir? Est ce dans un morceau de poésie ou d'éloquence? Je l'aurais crue à sa place tout à fait dans un travail sur les langues, dans un dictionnaire et dans des définitions.

» Vouloir faire un bon dictionnaire de langue sans beaucoup de bonne métaphysique, ou vouloir mesurer l'étendue sans géométrie ou sans algèbre, c'est précisément la même chose.

» Il ne faudrait pas terminer une longue vie toute philosophique par ces préjugés que la frivolité du monde et la pédanterie des collèges ont toujours opposés aux progrès de la philosophie. »

La.prétention de Garât à introduire dans le Dictionnaire de l'Académie beaucoup de bonne métaphysique était

insoutenable, sinon absurde. La première condition d'un ouvrage de ce genre est de donner des définitions claires, si claires, qu'elles soient aussitôt comprises du premier venu, pourvu qu'il sache lire. Avec le système de Garât, on eût fait du Dictionnaire de l'Académie une espèce de livre sibyllin, qu'il eût fallu confier à la garde d'un pontife, qu'on n'eût consulté que sous son bon plaisir, et duquel, seul, il eût eu la clé. D'ailleurs, Morellet était d'autant plus fondé à tenir ferme contre Garât qu'il connaissait la métaphysique de son confrère, le plus affecté, le plus musqué, le plus nébuleux des métaphysiciens.

L'exécution du Dictionnaire avait paru d'ailleurs le plus grand souci de l'Académie française à peine restaurée. Elle voulait y joindre même une grammaire, une prosodie, que sais-je? C'est dans le temps qu'elle travaillait avec le plus d'ardeur à ces projets divers, qu'elle reçut de Lalande la proposition suivante :

LALANDE, DE L'iNSTITUT NATIONAL, A SES COLLÈGUES DE LA LANGUE ET DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE.

« Au Collège de France, le 19 vendémiaire. » Citoyens collègues,

» L'Académie française annonçait que ses droits se réduisaient à attester l'usage; mais elle y pouvait influer, et elle le dominait dans les choses visiblement défectueuses. Je propose à la classe d'essayer son pouvoir dans une chose qui embarrasse les étrangers, souvent les Français, et l'Institut lui-même ; le

mot vent se prononce comme tant, et nous ne savons pas si notre confrère Ventenat s'appelle Vintenat ou Vantenat. Ne pourriez-vous pas annoncer que vous écririez par a ce qui se prononce comme a. L'exemple servirait d'autorité, et vous rendriez service aux Français.

» Si vous ne daignez pas me faire réponse, permettez-moi du moins d'imprimer ma demande.

» Salut et respect. » lalaxde. »

Lalande reçut-il réponse, ou s'il n'en reçut pas, eut-il permission d'imprimer sa demande? Je ne saurais le dire; mais cela n'importe guère. Ce qu'il faut considérer ici, c'est l'objet de la lettre et le ton dont elle est écrite. L'objet en est si futile qu'il est difficile de croire que Lalande n'ait pas voulu se moquer de l'Académie, et le ton en est si impoli, la formule finale surtout marque si évidemment la mauvaise humeur, qu'on suppose volontiers que l'accord de l'orthographe avec la prononciation n'a pas été en cette circonstance la principale préoccupation du signataire. La vérité me paraît être que, blessé de n'avoir pas été compris dans la nouvelle Académie, Lalande imagina ce plaisant prétexte pour tirer d'elle une petite vengeance, et sa lettre est autant l'inspiration du dépit que l'expression de l'orgueil du savant qui pense honorer fort de simples grammairiens en les consultant.

Je ne sais si c'est à l'année 1809 ou à l'année 1810, époques auxquelles il ne fut décerné ni prix de vers, ni prix de prose, qu'il faut rapporter la pièce suivante où la date a été omise, et qui n'est pas de la main de Suard :

« Un membre de la classe a cru devoir rappeler l'attention de ses confrères sur un des objets les plus importants dans ce moment, dont ils puissent s'occuper.

» Le parti que la classe a pris de n'adjuger ni le prix de poésie, ni le prix d'éloquence la met dans une situation dont il est urgent d'examiner toutes les circonstances.

» Elle doit tenir au commencement du mois prochain une assemblée publique pour la distribution de ses prix. Cette assemblée est de rigueur ; car elle est prescrite par .le décret constitutif de l'Institut.

» Mais la classe n'ayant ni discours, ni pièces de vers à présenter au public pour remplir la séance, et aucun de ses membres ne s'offrant d'y suppléer par la lecture de quelque ouvrage de sa composition, elle se trouve dans la nécessité ou de ne pas tenir sa séance, ou de la tenir sans avoir rien à lire qui puisse mériter l'attention du public.

■» Ne pas annoncer de séance publique, seroit manquer à un devoir prescrit et à un usage constamment observé. C'est à la classe à examiner si cette violation d'une règle n'aura pas quelque inconvénient grave à l'égard du gouvernement et même à d'autres égards.

» D'un autre côté, n'y auroit-il pas des inconvénients également graves à appeler le public dans la salle de l'Institut pour ne lui offrir que la lecture du programme des prix?

» La classe n'a de communication avec le public que par le moyen de ses séances publiques, elle n'a de moyen d'influer sur la littérature que par le prix qu'elle propose et par les lectures des ouvrages particuliers de ses membres. Si elle ne tient pas d'assemblées, si elle n'y distribue pas de prix, si ses membres ne communiquent aucunes de leurs productions inédites, que sera-t-elle aux yeux du public et des gens de lettres ? Quel sujet de triomphe pour les ennemis des lettres, et pour les ennemis de l'Académie en particulier ! Cet air de stérilité ou d'insouciance

ne la mettra- t-il pas dans un rapport de comparaison peu honorable avec les autres classes de 1 institut ? Ne pourroit-on pas répéter cette question de la malveillance : A quoi sert une Académie d'où l'on ne voit rien sortir?

» Plus on y réfléchira, plus on se convaincra que la classe n'a qu'un seul moyen de se tirer de ce mauvais pas : c'est de revenir sur la décision qu'elle a prise au sujet du prix d'éloquence, d'adjuger le prix au Discours n° 18, qui avoit d'abord eu le suffrage de la majorité de ses membres, et à qui on ne l'a refusé ensuite, à ce qu'il paroît, que pour donnera l'auteur le temps de le revoir, d'en supprimer ce qui a été jugé répréhensible, et de le perfectionner de manière à le rendre plus digne de l'importance du sujet et de l'intention de l'Académie.

» Ce retour sur un premier jugement a quelque inconvénient, sans doute; mais quelle comparaison peut-il y avoir entre cet inconvénient et ceux qui résultent de la situation où se trouvera l'Académie si elle persiste dans sa première décision ?

» Elle n'a aucun compte à rendre sur la manière dont elle dispose de ses prix. Le gouvernement lui laisse à cet égard toute liberté, et le public ne peut lui demander que d'être juste.

» D'ailleurs, la première décision de la classe n'a aucune publicité et n'a été annoncée dans aucun journal ; et quand la révocation de ce premier jugement seroit connue, on ne pourroit que lui en savoir gré, puisqu'il en résulteroit une séance honorable pour un talent distingué, encourageante pour d'autres talents, intéressante pour tous les amis des lettres.

» On pourroit garantir le succès du discours couronné, parce qu'il a particulièrement ce qui produit de l'effet à une lecture publique. Le sujet offre une grande variété de vues et de tableaux, et le style a du mouvement, de la chaleur et une sorte d'éclat.

» Pour répondre aux objections que l'on peut faire encore sur le mérite du discours, la classe peut charger son secrétaire de

motiver dans son rapport le jugement qu'elle a porté sur la difficulté du sujet et sur les vains efforts que l'on a faits dans les deux premiers concours pour le traiter dignement. Elle peut aussi exiger de l'auteur de supprimer la partie de son discours qui a été généralement improuvée et l'inviter à le corriger, à le perfectionner d'après les observations qui lui seront communiquées.

» Ces réflexions ne sont dictées à l'auteur que par un zèle bien sincère et bien pur pour l'intérêt des lettres et l'honneur de la classe. Il prie ses confrères de les prendre en considération et de peser dans leur sagesse les inconvénients et les avantages du parti qui leur conviendra de prendre. »

Il ne paraît pas que l'Académie ait été touchée de ces motifs, puisque, comme je l'ai déjà dit, elle ne décerna ni prix de poésie, ni prix d'éloquence. Mais quelques membres se dévouèrent et lurent des morceaux de leurs écrits, pour sauver à l'Académie la honte de n'offrir au public que la lecture du programme de ses prix.

L'Académie était à peine délivrée de cet embarras qu'elle tombait dans un autre. En 1811, elle fut fort émue par un événement considérable qui l'obligea de suspendre un moment ses travaux de littérature et de grammaire, et qui tint l'abbé Morellet relégué jusqu'à nouvel ordre à l'arrière-plan.

Chénier était mort à la fin de 1810. Un homme, un seul alors, semblait appelé à lui succéder. Sa gloire littéraire était immense; son nom était dans toutes les bouches. Mais M. de Chateaubriand était royaliste, et donner un royaliste pour successeur à un régicide, dans une corn-

pagnie où, en prenant possession d'un siège, on était tenu de louer celui qu'on y remplaçait, était une entreprise bien délicate pour les électeurs, le récipiendaire et le mort. On conçoit donc que L'Académie hésitât et détournât autant qu'elle pût ce calice. Cependant, Napoléon, qui n'avait pas à se louer de M. de Chateaubriand, fut le premier à faire sentir à l'Académie la convenance d'appeler dans son sein l'auteur du Génie du Christianisme. M. de Chateaubriand fut élu. Mais la commission, chargée d'examiner son discours, décida qu'il ne pouvait être prononcé. Outre que l'auteur y flétrissait le vote du %\ janvier, il y discutait aussi les questions les plus ardues de droit public, et y condamnait entre autres la révolution. Est-ce à dire que l'anathème pesait également sur l'empereur, le plus illustre des fils de cette révolution? Quoi qu'il en soit, blessé de ce discours, Napoléon déclara que l'Académie ne l'entendrait point. Suard eut à ce sujet avec le ministre de la police une conférence dont il rendit compte en ces termes à sa compagnie :

« Messieurs,

r » Vendredi dernier, j'ai reçu de la part du ministre de la police générale une invitation de me rendre chez lui le lendemain dans la matiuée. Je m'y suis rendu. Le ministre, après être entré dans quelques détails sur le discours de il. de Chateaubriand et sur l'effet qu'il avait produit, m'a déclaré que l'intention expresse de S. M. l'empereur était que l'Institut, dans les discours publics comme dans les conversations particulières, s'interdît toute espèce de discussion sur les matières de politique et Je gouver-

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neinent, et m'a chargé de faire part à la classe de cette injonction. J'ai répondu en substance au ministre que la classe dont j'ai l'honneur d'être membre a prévenu à cet égard les intentions du gouvernement ; que depuis sa création j'ai assisté régulièrement à ses séances, que jamais aucune question politique n'a été le sujet ni d'une discussion, ni même d'une conversation; qu'elle n'a pas d'ailleurs assez de temps à donner aux travaux littéraires qui lui sont prescrits par son institution, pour être tentée de s'occuper d'objets qui lui sont étrangers. J'ai ajouté que je rendrais compte à la classe des communications que m'avait faites Son Excellence.

» Je me suis acquitté de ma mission. Je demande à la classe d'examiner si ces détails doivent être consignés dans le procèsverbal. »

L'élection de M. de Chateaubriand n'était pas la seule obligation récente qu'il eût à l'empereur. Lorsque l'Académie eut à examiner les œuvres qui devaient concourir pour les prix décennaux, elle ne fut point choquée qu'on lui proposât d'y comprendre le Catéchisme universel de Saint-Lambert. On sait que ce livre a pour objet de former les enfants au culte de la morale. Dieu en est exclu, comme une superfluité banale; son nom n'y est pas même prononcé. La présentation de cet étrange livre avait eu lieu sous les auspices de trois ou quatre vieux contempteurs de la morale chrétienne, qui estimaient Jésus- Christ trop raffiné, l'Evangile trop austère, et qui ne reconnaissaient d'autres devoirs que ceux de l'homme envers soi-même et envers les antres hommes. Ils aimaient ce catéchisme, exact et pesant résumé de leurs principes, et où l'athéisme a je ne sais quel faux air intéressant, sj.

non respectable. Près de lui pâlissait le Génie du Christianisme; aussi n'en fut-il pas même dit un mot dans le rapport. Cette omission n'échappa point à l'empereur; il voulut qu'elle lût réparée. Alors s'éleva dans l'Académie une discussion des plus vives. Regnault de Saint-Jeand'Angély s'y distingua pur la véhémence avec laquelle il condamna la politique de l'auteur. Il crut même devoir rédiger par écrit son opinion et en exiger l'insertion au procès-verbal. Suard, effrayé, y demanda quelques adoucissements, et le fit dans les termes qui suivent :

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