‹ Mémoires et correspondancesChapitre 77 sur 97 · LE PRÉSIDENT DE LA MARCHE A VOLTAIRE · texte numérisé non relu

LE PRÉSIDENT DE LA MARCHE A VOLTAIRE

« A Dijon, le 16 novembre 1755.

» Croiroit-on , monsieur , que l'homme du monde le plus digne et le plus sur de l'immortalité eût encore besoin de médecin? Lorsque Apollon vous a révélé tous ses secrets sur la poésie, vous auriés bien dû le prier de ne vous rien cacher sur la médecine. C'est une bagatelle que vous auriés facilement obtenue par-dessus le marché. Vous auriés alors effacé tous les Tronchins du monde, comme vous avés éclipsé tous les poètes de l'univers. Vous n'avés pas mieux traitté les historiens et les philosophes, et vousserés toujours leur modèle et leur fléau. Je disois, il y a quelques jours, chez M. le cardinal de Tencin, en bonne et nombreuse compagnie, qu'on trouveroit aisément en vous, monsieur, toute l'étoffe suffisante pour trouver de comptefait une douzaine complète de grands hommes. C'est bien domage qu'un composé si singulier et si beau ne puisse produire un seul atlethe. Quelle joye pour moi si j'étois le témoin d'une telle métamorphose ! Elle seroit déjà faite si la vigueur et les forces du corps répondoient à celles de l'esprit. Le vôtre m'étonne et m'enchante. C'est un avantage dont je joiiis depuis longtemps, et je me vois digne, au moins par le cœur, d'en jouir encore longtemps, et de sentir jusqu'au dernier moment tout ce que vous vallés. Aimés-moy donc aussy, je vous supplie, et regardés-moy du moins comme un vieux admirateur de

vos aimables et rares talens qui ne vieillissent point ; c'est le moyen de n'être jamais un vieux radoteur, et ce petit coin de raison me mettra toujours fort au-dessus de vos vils et méprisables contradicteurs.

» Je pars tout à l'heure pour Paris et je vais m'y livrer à la plus délicieuse de toutes les jouissances, à la vision béatifique de vos deux anges. J'iray souper avec eux en arrivant. Dieu sait si votre santé sera bien célébrée ! Votre présence assurément le seroit encore beaucoup mieux. Plût à Dieu que vous vinssiés nous surprendre ou que nous allassions tous vous trouver dans cette terre maudite où vous avés rencontré le paradis terrestre ; car, je n'imagine pas qu'à votre âge, et par conséquent au mien, vous y vouliés chercher celuy de Mahomet. Je me fâcherois fort en vérité de vous voir Turc, ce qui pis est hérétique. Biais fussiés-vous tout cela, je ne cesserois jamais d'être avec mon ancien et éternel attachement, Monsieur, votre très-humble et trèsobéissant serviteur, » de la marche. »

On n'a pas lu le tiers de cette lettre qu'on est tenté de la prendre pour une pure ironie, tant la louange y est quintessenciée et outrée; mais, en poursuivant, on reconnaît bientôt que le président est de bonne foi, et qu'il admire sincèrement son ancien condisciple au collège de Clermont. Je ne sais pas ce que pensait Voltaire de pareils compliments, mais ils durent lui l'aire trouver bien fades ceux qu'il reçut depuis. C'est en vain que Gaillard, ainsi qu'on l'a vu ailleurs, rivalisa à cet égard avec le président, sa louange était intéressée et sans esprit, ce qu'on ne peut pas reprocher à M. de la Marche ; elle ne chatouilla pas Voltaire au delà de l'épiderme.

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