VOLTAIRE A. D ARGENTAL
« Divins anges, daignez me renvoyer icelle, quand vous l'aurez lue. Je n'ay que cet exemplaire.
» Ce maître Ledain est un maître fat.
» Et mes prêtres ! qui me chicannent sur des os de morts. Ah ! je les mènerai bon train ; je leur apprendrai à respecter la piété d'un bienfaiteur de l'Eglise. »
Icelle est une brochure .sur le théâtre anglais, qui avait pour titre : Procès du théâtre anglais ou Appel à toutes les nations de /' Europe, eu réponse à deux articles du Journal encyclopédique; l'un, du 15 novembre 1760, intitulé : Parallèle entre Shakespeare et Corneille, traduit de rang lai&; l'autre, du Ier novembre suivant, intitulé : Parallèle entre Oticai et Racine, littéralement traduit de l'anglais. Voltaire dit ici qu'il n'en a qu'un exemplaire. Cette simple indication m'a révélé la date de la lettre; car, comme il allègue la même chose dans une lettre à Damilaville, du 8 mai 1761, il s'ensuit que celle-là est à peu près de la même époque, c'est-à-dire aussi du mois de mai.
Cette brochure était une petite vengeance que tirait Voltaire de « l'outrecuidance anglaise », une justification de Corneille, un plaidoyer contre Shakespeare ; c'était aussi, disait-il, « le seul procès que nous pussions gagner
alors contre Albion, » victorieuse de nos armes, et dont la flotte prenait Bellisle environ un mois après. Il y a tant d'esprit dans cetle brochure, et surtout tant de bon sens, qu'il était impossible, même à ceux qui n'eussent pas eu de goût, de n'y pas applaudir, au moins par patriotisme. Malheureusement, il n'y avait que l'esprit, le bon sens et le goût qui triomphassent ici des Anglais ; Tépée les vengeait ailleurs suffisamment.
Mais le triomphe même de Voltaire fut un peu troublé par les érudits, lesquels, quand l'érudition est en jeu, ne se laissent pas aisément aveugler par le patriotisme. Voltaire, dans sa brochure, ayant cru trouver l'occasion de jeter, en passant, un peu de ridicule sur les anciens prédicateurs, avait cité, en témoignage de l'indécence de leur langage, un fragment tiré des Sermojies festici d'Urceus Codrus, discours que, sur la foi du duc de La Vallière, de qui il tenait ce fragment, il avait pris pour des sermons. Pour comble de disgrâce, l'imprimeur avait mis Codret au lieu de Codrus ; ce qui ne rendit pas la critique plus indulgente. Mais la générosité du duc de La Vallière coupa court aux railleries. La brochure avait paru en mars 1760. Dès le 9 avril, le duc écrivait à Voltaire pour lui déclarer qu'il l'avait induit en erreur, et lui faire toutes sortes d'excuses obligeantes. Cependant, quel exemple pour les écrivains légers ou paresseux qui, voulant s'épargner ou ne sachant pas faire des recherches, s'en reposent à cet égard sur la complaisance et sur les secours d'aulrui !
L'épithète de fat, appliquée à maître Ledain (lequel s'appelait Dain tout court), bâtonnier des avocats, était justifiée par sa conduite envers maître Huerne de la Motte, auteur, inspiré de Clairon, d'un mémoire contre l'excom-
munication des comédiens. Par son discours prononcé du côté du greffe, Dain avait fait rayer son confrère du tableau, pendant que, sur le réquisitoire de M. Joly de Fleury, le mémoire « détestable, inlisible », mais au fond très-innocent et très-tolérant de maître Huerne, était condamné à être lacéré et brûlé par la main du bourreau. Cette affaire fit dans le temps beaucoup de bruit. Elle attira principalement de la part de Voltaire, sur maître Ledain et l'ordre des avocats, une grêle de sarcasmes qui piquèrent l'ordre au vif, mais ne lui firent rien rabattre de ses prétentions hautaines.
Comme cette affaire arrivait dans le temps même où Voltaire bâtissait une église à son château de Ferney, il ne parle pas de l'un qu'il ne parle aussi de l'autre, et il en farcit sa correspondance. Son obstination à ne pas remplir les formalités ecclésiastiques nécessaires avant de commencer la construction de cette église, avait indigné le clergé. Un procès fut entamé qui enflamma la bile de Voltaire et lui fit perdre toute mesure. Ce sujet revient dans toutes ses lettres de cette époque, et c'est toujours avec accompagnement d'injures contre le culte et les prêtres, avec des quolibets grossiers, aussi ennemis du bon goût que contraires au respect qu'on a pour les morts chez tous les peuples du monde.
« Je bâtis, écrit-il au même d'Argental, le 21 juin 1761, une église assez jolie, dont le frontispice est d'une pierre aussi chère que le marbre ; je fonde une école, et, pour prix de mes bienfaits, un curé du village voisin, qui se dit promoteur, et un autre curé qui se dit officiai, m'ont intenté un procès criminel pour un pied et demi de cimetière et pour deux côtelettes de mouton qu'on a prises
pour des os de morts déterrés. On m'a voulu excommunier pour avoir dérangé une croix de bois et pour avoir abattu insolemment une partie d'une grange qu'on appelait paroisse. Comme j'aime passionnément à être le maître, j'ai jeté par terre toute l'église, pour répondre aux plaintes d'en avoir abattu la moitié. J'ai pris l'autel, les cloches, les confessionnaux, les fonts baptismaux ; j'ai envoyé mes paroissiens entendre la messe à une lieue. Le lieutenant-criminel, le procureur du roi, sont venus instrumenter; j'ai envoyé promener tout le monde; je leur ai signifié qu'ils étaient des ânes, comme de fait ils le sont... Je crois que je ferai mourir dedouleur mon évèque, s'il ne meurt pas avant de gras fondu. » Quelle mansuétude, et surtout quelle tolérance !
On sait la passion que montra Voltaire dans sa défense des Calas; on sait avec quel zèle il sollicita de toutes parts des informations pour établir l'innocence du chef de cette famille, combien d'écrits, de mémoires et de plaidoyers, aussi honorables pour son talent que pour son cœur, sont sortis de sa plume à cette occasion. Parmi les correspondants dont les informations lui furent le plus utiles, il cite avec honneur M. Audibert, négociant de Marseille, et secrétaire de l'Académie de cette ville.