AUDIBERT, SECRÉTAIRE DE L'ACADÉMIE DE MARSEILLE, A VOLTAIRE
« M. le marquis de Saint-Tropez, qui se trouve à présent en Bretagne, a consenti à me faire passer dorénavant à Marseille la rente viagère de 540 livres que j'aurai soin de vous faire
tenir exactement à Genève. Puissiez-vous la recevoir aussi longtemps que je le désire ! Et pour combler les vœux de toute la nation, que ne vous est-il aussi facile d'éterniser votre vie comme d'immortaliser votre nom !
« J'ai lu, monsieur, les lettres de la veuve Calas et de son fils ; j'y ai reconnu cette touchante humanité, cet esprit de philosophie et de tolérance que l'on admire clans vos procédés, vos discours et vos écrits. Il est impossible de lire ces lettres sans être vivement ému, sans prendre parti contre les juges, et sans se pénétrer des mêmes sentiments qui vous animent. Rien n'est plus propre à exciter l'attention publique sur cette malheureuse affaire, oubliée et presque ignorée à Paris et à la Cour, que de répandre un grand nombre de ces pièces originales. Il en naîtra une fermentation dans les esprits, qui peut produire d'heureux effets. Il est fâcheux que ceux des sujets du Roy, qui par leur religion auraient un intérêt pressant et personnel d'élever la voix contre un jugement si atroce, soient forcés par ménagement de rester dans le silence pour ne pas compromettre leur état.
» J'ai voulu connaître et voir de près cette femme si digne de pitié ; je n'ai pu que gémir avec elle ; elle est continuellement accablée par les souvenirs cruels qui la déchirent. Son mari, à qui elle était unie depuis trente ans , expirant dans un affreux supplice, son fils aîné se donnant une mort qui le couvre d'ignominie, ses deux autres fils errants, ses deux filles enfermées de force dans des couvents, toute sa famille dispersée, tous ses biens en séquestre, son honneur attaqué, les horreurs de la prison, enfin tous les malheurs possibles rassemblés sur elle, la plongent dans un abattement dont rien au monde ne peut la faire sortir. Elle demande la mort ou la réparation qui lui est due.
» Voici les deux particularités les plus intéressantes que j'ai pu recueillir de ce premier entretien.
» 1° Dans la recherche des motifs secrets qui peuvent avoir
déterminé Calas fils à se tuer, sa mère n'en présume pas d'autre que celui d'une ambition mécontente. Il était d'un caractère indépendant, mélancolique ; ses goûts et ses talents le portaient à la méditation et à l'étude. Il s'était distingué dans des examens. Il avait pris le grade de bachelier. On ne voulut pas le recevoir avocat à cause de sa religion. Ce fut pour lui une grande mortification. Il voyait avec envie des amis plus riches et moins habiles que lui posséder des charges ou remplir des emplois dont il avait la douleur de se voir exclu.
» 2° Ce ne fut que quatre jours après l'exécution de Calas que des prêtres l'annoncèrent à sa pauvre veuve, et depuis cet instant, ils la tourmentèrent pendant onze jours de suite, pour la préparer à la mort et la forcer à changer de religion, dans l'espoir d'obtenir sa grâce ; les conséquences de ce fait sont aisées à déduire.
» On prévoit bien des difficultés pour obtenir la communication des pièces; il est cependant essentiel de ne point la regarder comme impossible, et de la poursuivre comme absolument nécessaire ; c'est déjà beaucoup que d'avoir préparé les personnes qui ont de l'autorité à ne point s'opposer aux démarches qu'on fait en faveur de ces opprimés.
» Pour attaquer directement les preuves de la procédure, il serait important de se procurer le rapport du chirurgien sur le corps du délit; cette pièce n'est point secrète, et elle doit être répréhensible en plusieurs points.
» Je n'ai pu parler encore au jeune Lavaisse, il a changé de nom, et on le tient caché ; j'ai insisté fortement pour qu'il fît cause commune avec la veuve ; leurs sollicitations en auraient plus de force ; leur conseil est composé de gens éclairés, remplis de zèle et dignes du choix que vous avez fait d'eux. Les protections puissantes que vous procurez chaque jour à ces infortunés, achèveront sans doute un ouvrage qu'il vous est si glorieux d'avoir entrepris. Mais quand même les hommes qui sont
ou trompés ou trompeurs refuseraient de les croire innocents, il est bien consolant pour eux qu'un aussi grand homme ait pris leur défense. Bientôt La réparation qui leur serait accordée passerait avec le bruit du crime qu'on a osé leur imputer. Mais leur malheur, immortalisé par votre nom, s'il ne touche pas leurs contemporains, sera du moins plaint par la postérité.
» Je ne sais quelle main bienfaisante soutient cette pauvre veuve ; on m'a assuré qu'elle ne souffrait d'aucun besoin ; ellemême me l'a confirmé. Je lui ai offert mes secours et ceux de plusieurs amis dans diverses villes du royaume, dont je connais les intentions. Je la presserai davantage de les accepter lorsque je serai mieux en état déjuger de ce qui pourrait lui manquer. Il me sera bien doux de lui rendre tous les services qui seront en mon pouvoir, et d'y faire concourir tous ceux qui, en admirant vos bontés et vos généreux soins pour cette famille infortunée, s'honoreront de pouvoir imiter tant de vertus.
» Je suis avec le plus profond respect, monsieur, votre trèshumble et très-obéissant serviteur, » d. audibert.
» Paris, ce 20 juillet 1762.
» J'ai eu occasion de faire remettre à M. le comte de Choiseul un exemplaire des lettres originales, par une personne qu'il honore de sa confiance et qui s'est chargée d'obtenir sa protection en faveur de la pauvre veuve. »
Deux lettres de Voltaire, l'une en date du 30 juin, l'autre du 9 juillet 1 762, donnèrent lieu à celle-là. Voltaire en fit usage dans le Mémoire de Donat Calas (t. xl, p. 523, éd. Beuchot), où l'on retrouve les détails de la lettre d'Audibert sur le caractère, les goûts et les déceptions du suicidé, exprimés à peu près dans les mêmes termes. Quoique
ce mémoire ne soit au fond qu'une pièce de procédure, il ne laisse pourtant pas d'émouvoir et d'attendrir aussi profondément que si les faits y étaient dégagés de l'embarras des preuves, lesquelles répandent toujours une certaine sécheresse sur cette sorte d'écrits. Mais j'avoue que la lettre toute simple, tout unie d'Audibert me -touche bien davantage. Un des traits de cette lettre que Voltaire, pour des motifs qui se conçoivent suffisamment, n'a pu consigner dans le Mémoire, est l'indifférence des coreligionnaires de Calas, ou plutôt le silence forcé où les retient la peur de compromettre leur état. Il n'est personne qui, en lisant ce passage, ne se mette à la place de ces malheureux, et ne souffre des douleurs de cette horrible compression. Mais ne pourrait-on pas dire, soit pour rassurer son propre égoïsme, soit pour justifier un silence qu'on pourrait taxer jusqu'à un certain point de pusillanimité, que les ténèbres où l'on s'efforçait d'ensevelir cette affaire, ôtaient aux protestants les moyens de se convaincre de l'innocence de Calas, et que, dans le doute, ils n'osaient se prononcer? Je crois, pour ma part, que cette considération influa beaucoup sur leur conduite. Peut-on faire d'ailleurs un tableau plus vrai, plus simple et à la fois plus pathétique de la situation de la veuve Calas dans sa prison, de l'ingénuité avec laquelle elle donne sur son fils des renseignements qui expliquent la fin de cet infortuné, sans l'excuser ni l'absoudre? Et s'il était vrai (car on répugne à croire à des essais de prosélytisme aussi hors de saison) que des prêtres catholiques tourmentèrent cette femme pendant onze jours de suite pour la préparer à la mort, ou la forcer à abjurer dans l'espérance d'obtenir sa grâce, quel oubli de la mansuétude et des préceptes du
Christ, et quelle misère de penser qu'une conversion opérée en vue d'une récompense temporelle pût être agréable à Dieu.
Les pièces originales dont Voltaire est ici remercié sont : 1° un Extrait de la lettre de la dame veuve Calas; 2° une Lettre deDonat Calas fils à la dame neuve Calas, sa mère. Elles se trouvent dans le volume des œuvres de Voltaire indiqué plus haut (page 499).