‹ Mémoires et correspondancesChapitre 80 sur 97 · VOLTAIRE A D ARGENTAL · texte numérisé non relu

VOLTAIRE A D ARGENTAL

» 18 juin,

» Je ne sçai, mes chers anges, si j'aurai le temps de vous dire un mot touchant la lettre ci-jointe. La poste va partir. Je viens d'écrire à M. Damilaville, qui m'a envoyé la lettre de M. de Hullin. J'écris à M. de Hullin en conformité, et je vous supplie de pejmettre que je vous adresse la lettre.

» Je supplie instamment les sages qui travaillent à la Gazette littéraire de me garder soigneusement le plus profond secret. »

C'est au mois de juin 1764 que Voltaire écrivit cette lettre. L'autre qu'il recommande à d'Argental et qui est adressée à M. de Hullin, résident français à Genève, alors à Paris, avait trait à la souscription aux œuvres de Corneille commentées par Voltaire, dans laquelle Stanislas figurait pour vingt-cinq exemplaires. Le roi de France avait souscrit pour le même nombre, mais il s'était contenté de n'en recevoir que la moitié. Voltaire lui-même

s'était réduit au tiers de sa part. Sans ces précaytions, il n'eût pas été possible à l'éditeur de remplir ses engagements, les exemplaires tirés n'égalant pas le nombre des exemplaires souscrits. C'est pourquoi Voltaire voulait que Stanislas fît comme le roi son gendre, « comme lui chétif, » et qu'il ne prît que la moitié des exemplaires qui revenaient à Sa Majesté. « Il faudrait, écrivait-il à Damilaville (16 juin 1764), une cinquantaine d'yeux pour lire vingt-cinq Corneille; le roi de Pologne n'en a que deux comme moi, et encore ne sont-ils pas meilleurs que les miens. J'ai l'honneur d'être affligé de la vue comme lui. » Et le même jour il chargeait d'Argental d'entamer cette négociation près de Stanislas, de concert avec M. deHullin. Le profond secret qu'il demande ensuite aux sages de la Gazette littéraire, Suard et l'abbé Arnaud, regardait un article qu'il y avait fait insérer le 6 juin, sur les Mémoires de Pétrarque, publiés par l'abbé de Sade. Il craignait que le jugement qu'il y porte sur Pétrarque et son génie ne fit du chagrin à l'abbé de Sade, pour qui il avait de l'amitié, et par ce motif, il ne voulait pas être nommé. « Je ne fais pas grand cas, écrit-il à d'Argental '22 juin 1764 des vers de Pétrarque; c'est le génie le plus fécond du monde dans l'art de dire toujours la même chose; mais ce n'est pas à moi à renverser de sa niche le saint de l'abbé de Sade. » Mais la Gazette littéraire végétait, quoique écrite avec talent; un article de Voltaire pouvait la relever; il ne s'agissait que de le faire savoir au public, sans désobéir à l'auteur : ce qui n'était pas difficile, la défense de Voltaire, prise au pied de la lettre, ne portant que sur l'énoncé de son nom. L'abbé Arnaud ne manqua donc pas de faire précéder l'article sur Pétrarque de cette note :

« La lettre que nous insérons ici respire le goût et décèle la main d'un grand niaitre. » Voltaire en fut trèsmécontent. « Je crois, dit-il à d'Àrgental (30 juin 1764), que la Gazette littéraire m'a brouillé avec l'abbé de Sade. Ce n'est pas que je me reconnaisse à la main d'un grand maître, dont l'abbé Arnaud a désigné l'auteur des Remarques sur Pétrarque; mais enfin, vous savez que j'avais demandé le plus profond secret. Je vous supplie de gronder l'abbé Arnaud de tout votre cœur. Encore une fois, je n'aime point Pétrarque, mais j'aime l'abbé de Sade. » C'est ainsi qu'il arriva une fois à Voltaire, dans le cours de sa vie, de s'appliquer le proverbe qu'il cite lui-même textuellement quelque part : « On n'est jamais trahi que par les siens.

Trois ans après celte lettre, Laharpe, étant à Ferney, écrivait à Suard :

« Au château de Ferney, 19 (1767.)

» J'ai fait voir au papa grand homme l'endroit de votre lettre qui le regardait, et il m'a paru très-sensible au suffrage d'un aussi bon juge. Vous recevrés bientôt de sa part les bagatelles dont vous semblés envieux. Il faut envoyer des agnus et des chapelets aux dévots, et il recommande à votre zèle la propagation de la foi. La lettre contre Warburton a été supprimée par l'auteur comme trop forte, et il n'y en a pas un exemplaire dans la maison. Nous attendons des homélies. Vous en aurés incessamment, et vous serés content de ce Chrisostome.

» Voulés-vous bien faire tenir à Mme la comtesse du Rumain en son hùtel, rue des Saints-Pères, faubourg Saint-Germain, un paquet que vous recevrés en même temps que cette lettre,

adressée à M. le directeur de la Gazette? Vous m'obligerés infiniment. Je suis très-flatté de l'éloge que vous donnés à mon discours, et je voudrais bien pouvoir me persuader qu'il n'y entre pas beaucoup d'indulgence. A l'égard de ce degré de chaleur que vous y désirés, oserais-je vous faire observer que c'est Charles V, un sage, un législateur, un homme de cabinet dont il est question ; qu'une raison supérieure, de grandes vues sur ce siècle rapproché du nôtre, étaient peut-être ce que j'ai dû chercher? Devais-je faire l'éloge de Charles V comme je ferais celui de Henri IV ? Et vouloir mettre de la chaleur à tout propos, n'est-ce pas tomber dans cette déclamation, défaut de presque tous nos écrivains modernes ? Vous me dites que la multitude veut être étonnée ; mais malheur à qui étonne ! On n'étonne pas deux fois, et je remarque que tous ces écrivains qui veulent jeter feu et flammes ne sont jamais relus.

Et franchement, tout bien considéré, J'aime encor mieux être lu qu'admiré.

Rousseau.

» Je vous propose mes doutes ; c'est à vous de m'éclairer. Mais soyez sûr que l'éloge de Henri IV, proposé par l'Académie de La Rochelle , et auquel je compte travailler, sera fait d'une autre manière.

» Voulés-vous bien offrir mes respects à M. Saurin et me rappeller au souvenir de vos amis et me conserver votre amitié.

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