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AU PREMIER CONSUL

Fragment.

« Personne n'a un dévouement plus sincère pour le

gouvernement1. Afin doter tout prétexte à d'injustes soupçons, il a renoncé à la rédaction du journal ; il a présenté au ministère de la police un nouveau rédacteur qui a été agréé et qui ne peut avoir aucun autre intérêt que celui de conserver cette place et de plaire au gouvernement. Quelqu "important que soit pour moi le succès du Publieiste, je n'ai pas voulu me charger de la rédaction, afin de ne pas fortifier les préventions déjà exis-

1 Allusion à l'un des rédacteurs du Publieiste ; je ne devine pas lequel.

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tantes par celles que pourraient y ajouter des inimitiés personnelles.

» J'ai lieu de craindre, général, qu'on ne vous ait insinué une idée peu favorable de mes sentiments politiques. Permettez-moi d'y répondre par une déclaration parfaitement sincère.

» Je ne tiens par aucun intérêt à l'ancien régime et par aucune théorie à telle ou telle forme de constitution. Mes réflexions m'ont appris que le gouvernement était une chose d'expérience et de pratique. Le passage de l'anarchie à l'ordre est toujours accompagné de tant de maux que je respecte tout gouvernement par cela seul qu'il est établi; je l'aime dès qu'il m'offre tranquillité et sûreté. Je trouve ces deux biens dans votre gouvernement; je lui dois d'ailleurs mon retour au sein de ma patrie et de mes amis. Tous mes sentiments se réunissent donc pour en désirer la stabilité et le perfectionnement que la paix seule peut amener. Permettez-moi, général, de vous dire toute ma pensée : les vrais amis, les appuis les plus solides de votre gouvernement ne sont pas les hommes de parti, quels qu'ils soient, ce sont ceux qui, comme moi, étrangers à tout esprit de parti, ne veulent qu'un gouvernement juste et protecteur des personnes et des propriétés; ceux-là n'entrent jamais dans aucune intrigue pour le miner, dans aucun complot pour tâcher de le renverser ; et si les vues de l'administration se tournaient vers le moyen d'éclairer et de diriger l'opinion de manière à former un véritable esprit public, on verrait que les hommes dont je parle composent la presque totalité de ceux dont l'opinion mérite d'être comptée pour quelque chose.

» Les sentiments que je viens de vous exposer, général, dirigèrent constamment la rédaction de notre journal. Si vous daignez nous faire donner une instruction précise sur ce que vous jugerez à propos de nous prescrire ou de nous interdire, nous nous y conformerons scrupuleusement. Mais il est impossible qu'il n'échappe quelques négligences, quelques erreurs

de fait inévitables dans un travail de tous les jours. Il est aisé aussi d'empoisonner les choses les plus innocentes, même le silence, en y prêtant des intentions de malveillance. Permettezmoi de vous citer un exemple : Un journal a annoncé dernièrement une descente des Anglais sur une cote de Hollande ; nous avions reçu le même avis et nous n'avions pas osé l'imprimer. L'avis était faux. Si nous l'avions publié les premiers, on aurait relevé la complaisance avec laquelle nous recueillions les plus mauvaises nouvelles, quand elles étaient favorables à nos ennemis. Mais comme on ne peut suspecter les intentions des auteurs de l'autre journal, on n'a vu dans cette annonce que ce qui y était, une erreur très-innocente. Des exemples semblables se présentent chaque jour.

« Le vœu, l'espérance, la prière des propriétaires du Publiciste, citoyen premier consul, c'est de n"avoir que vous pour juge des accusations qu'on pourra former contre eux. Ils auront dans votre justice une confiance égale à celle qu'ils ont dans la pureté de leurs intentions.

» Vous ne voudrez pas que d'honnêtes citoyens qui jouissent d'une propriété acquise à prix d'argent, sous la garantie des lois existantes, qui exercent une industrie légitime, utile au commerce et très-profitable au trésor public, vivent dans la perpétuelle crainte de se voir dépouillés du seul moyen d'existence qui leur reste, lorsqu'ils ne troublent point l'ordre public, qu'ils respectent le gouvernement, veulent le servir et ne violent aucune loi. »

Une pareille profession de foi n'est pas celle d'un Brutusni d'un Caton. Aussi bien, Suard n'était-il ni un républicain, ni un disciple du Portique. L'éclectisme de l'Académie était mieux son fait. Le malheur est que ses ennemis l'obligèrent souvent à renouveler ces protestations : ce qui en affaiblissait nécessairement la valeur. Il avait trop de modération pour qu'on eût foi dans sa fermeté; il ac-

ceptait de trop bonne grâce tous les gouvernements pour qu'ils se flattassent d'en être beaucoup pleures, le" jour où ils viendraient à mourir.

A quelque temps de là (je ne puis préciser les époques, Suard ayant gardé copie de toute cette correspondance, sans en rappeler les dates), il adressait à Bonaparte, alors consul à vie, ce second apologétique :

« Citoyen consul,

» On vient de me prévenir que le gouvernement avait été blessé d'un article de Berlin, imprimé dans le Publiciste, et dans lequel on a cru voir 1 intention de provoquer un rapprochement satirique. On m'a dit encore que c'était sur moi personnellement qu'on cherchait à faire tomber le blâme de cet article.

» Quelque résigné que je sois aux injustices grandes et petites, j'avoue que celle-ci a de quoi m'étonner. Daignez, citoyen consul, lire avec indulgence l'explication que je vais vous soumettre.

» L'article dont il est question a été envoyé de Hambourg par un correspondant qui traduit pour le Publiciste les journaux du Nord. J'ai l'honneur de vous envoyer le bulletin original de ce correspondant. Il paraît que la lettre de Berlin est traduite du Mercure d'Altona. Vous ne croyez pas , citoyen consul, que l'auteur du Mercure allemand, ni le correspondant qui nous a traduit cet article, ait pensé faire une épigramme contre le gouvernement de France.

» Ce n'est pas moi qui suis le rédacteur du Publiciste, c'est le citoyen Masignie qui est chargé de ce travail ; c'est lui qui fait le dépouillement des correspondances et gazettes étrangères, et qui livre à l'impression les extraits qu'il en tire. À l'exception des nouvelles d'Angleterre que je rédige d'après un bulletin par-

ticulier, je ne lis d'ordinaire les nouvelles du Publiciste que lorsqu'elles sont imprimées.

» Le citoyen Marignie d est connu pour un homme sage, sans esprit de parti et très-dévoué au gouvernement. On demandera comment un homme d'esprit n'a pas senti l'allusion qu'on pourrait tirer de l'article du roi de Prusse, puisque d'autres ont saisi ce rapprochement. Je répondrai que depuis l'impression de l'article, j'ai vu heaucoup de monde de toutes les classes, je me suis trouvé avec plusieurs mernhres du gouvernement, officiers de cour, citoyen consul, et que personne n'en avait fait la remarque. Un trait malin dans un journal, qui échappe à tant de lecteurs, n'est pas bien dangereux.

« Il est très-simple que les personnes attachées au gouvernement aient sur tout ce qui peut l'intéresser un coup d'oeil plus prompt, un tact plus délicat que la plupart des lecteurs qui ne voyent en général dans ce qu'ils lisent que ce qui y est. Mais pour un rédacteur de journal, qui tous les matins parcourt un fatras de gazettes et de lettres, lit avec dégoût, écrit en hâte, fait imprimer à mesure qu'il écrit, ce serait lui imposer une rude tâche que d'exiger qu'il prévît toutes les inductions que la malignité et l'esprit frondeur peuvent tirer d'un fait simple et innocent. C'est bien assez qu'il ne laisse passer aucune assertion qui ait en soi de l'inconvénient.

» Je crois que j'aurais pu lire avec attention le passage qui a scandalisé, sans prévoir un tel scandale : ce qu'on y dit du roi de Prusse est un simple fait et non un éloge. J'ai vu moi-même le roi et la reine de Prusse se promener dans un jardin public, sans gardes et suivis d'un seul valet de pied ; mais j'ai vu aussi

* Massignie, ou Marignie, ou Marigny. Ce nom n'est pas écrit nettement dans le manuscrit ; mais il rappelle involontairement un certain Carpentier de Marigny qui fat ardent frondeur, et publia divers pamphlets contre Mazarin On lui attribua le fameux traité : Tuer va tyran n'est pas un crime, li>.">8.

des gens sensés lui reprocher ce dédain de l'étiquette et prétendre qu'en négligeant cet éclat extérieur qui frappe l'imagination des hommes, il affaihlissait le principe de l'obéissance des peuples, dans un moment où il fallait au contraire le renforcer.

» Lorsqu'un gouvernement s'entoure d'appareil, il a des raisons qu'il n'a aucun intérêt à dissimuler. Ce qui est bon ou indifférent dans tel pays ou dans tel moment, cesse de l'être dans d'autres circonstances. Le roi de Prusse est un bon prince, mais n'est pas un modèle de gouvernement.

» Je ne puis assez m'étonner que quelques personnes paraissent craindre qu'un gouvernement aussi fort que le vôtre puisse recevoir la moindre atteinte des petits commentaires qu'on fait dans une chambre sur un paragraphe de journal/C'est encourager la satire que de s'y montrer sensible, et c'est un moyen de force que de se confier à sa force

» Je ne puis m'empêcher de regarder les petites persécutions qu'on a suscitées à différentes reprises contre le Publiciste, comme l'effet d'anciennes préventions qui m'ont poursuivi dès longtemps et que je suis dans l'impossibilité de repousser, par la raison même qu'elles ne peuvent être fondées sur aucun fait, sur aucune imputation positive. Etranger dans tous les temps à tous les partis que j'ai toujours méprisés, je n'ai été attaché à aucun système, à aucun individu, à aucune famille1. Je n'ai jamais voulu qu'un gouvernement solide qui mît un terme à l'anarchie. Je l'ai trouvé au 18 brumaire ; j'ai regardé Bonaparte comme le libérateur de mon pays ; il a été mon bienfaiteur personnel, en me rendant ma patrie, ma famille, mes amis ; j'ai désiré de voir consolider son gouvernement, comme le seul moyen de prévenir de nouveaux troubles et de grandes calamités. J'ai voulu servir ce gouvernement des faibles moyens

1 Triste capitulation de conscience! Suard avait toujours été, et il fut, pendant et après l'empire, toujours très-dévoué à la maison de Bourbon.

qui sont à ma portée; j'ai donné cent preuves non équivoques de cette disposition ; on ne m'a tenu compte de rien. Les marques de zèle sont à peine aperçues, et la plus légère inattention se transforme en délit. Personne ne découvre le bien, et les officieux délateurs de ce qu'on croit mal obsèdent le pouvoir.

» Que me reste-t-il à faire ? achever ma carrière comme je l'ai parcourue, vivre pour l'amitié, l'étude, l'indépendance et l'obscurité, et me rendre en finissant ce doux témoignage que je n'aurai pas taché d'une lâcheté une assez longue vie.

» Pardonnez, citoyen consul, une si longue lettre ; j'écris dans la souffrance et je n'ai pas la force de me réduire. Je n'ai pas le droit de compter sur votre bienveillance, quoique j'en aie éprouvé les effets en plus d'une occasion, mais j'ai compté sur votre indulgence et je soumets ma cause à l'esprit de justice et à la raison supérieure qui vous distinguent.

» Salut et respect. »

Il y a de l'esprit dans celte lettre, de nobles sentiments mêlés à un peu d'humeur, et un certain air d'indépendance qui ne peut être qu'un effet de cette humeur même. Je m'étonne pourtant qu'après la terrible expérience qu'on avait faite du journalisme, Suard semble croire à l'innocuité des journaux, et insinuer qu'ils ne valent pas la peine qu'on y fasse attention. Je trouve de plus que sur le fait particulier qu'on lui reprochait, l'ait qu'il m'a été impossible d'éclaircir ', il se disculpe faiblement. Ou Suard ne comprenait pas la responsabilité qui pesait sur lui comme propriétaire du Publiciste, ou il ne voyait pas qu'en y laissant introduire des articles qui prêtaient à des allusions et à des rapprochements injurieux au gouvernement fran-

1 La collection du Publiciste n'existe au complet dans aucune bibliothèque publique.

çais, il démentait les assurances qu'il lui avait données de le soutenir, et mettait la pratique en contradiction avec la théorie. C'est pourquoi le Moniteur dut prendre enfin la peine de l'en avertir, ainsi qu'il résulte de l'aimable et consolant billet que voici :

« Vous lirez, mon honorable et cher confrère, dans le Moniteur d'aujourd'hui, un article qui peut-être vous affligera. Il m'avait été envoyé écrit d'un style un peu plus sévère. J'ai pris sur moi d'adoucir les expressions et de faire sortir de la plainte même une sorte d'éloge du Publiciste. L'humeur qu'on avait fait paraître était très-modérée, et mes soins sont peu méritoires.

» Vous m'obligerez en ordonnant l'insertion très-prompte de l'extrait ci -joint.

» Vous voyez que je m'empresse de me parer d'un titre qui m'est précieux '. Aucun charme ne manque à un succès préparé par votre estime et assuré par votre suffrage.

» Agréez, mon cher confrère, mes sentiments inviolables.

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