‹ Mémoires et correspondancesChapitre 9 sur 97 · HUGUES MARET · texte numérisé non relu

HUGUES MARET

Samedi j germinal.

Malheureusement, toute la prudence de Suard était mise en défaut par la légèreté ou peut-être la malice de quelques-uns de ses collaborateurs. Outre que, dans les articles écrits sous la rubrique de Théâtres ou de Variétés, il continuait à se glisser des réflexions, des allusions offensantes pour le gouvernement français, on trouvait encore qu'on s'y exprimait quelquefois sur nos ennemis avec trop d'indulgence, et que les jugements dont ils étaient l'objet te-

1 Ce titre était celui de membre de la deuxième classe de l'Institut, ci-devant Académie française, que Maret venait d'obtenir, le ventôse an xi.

HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. il

liaient plus de la défense officieuse et de l'apologie que de la simple équité. C'est ce qui était surtout remarquable à l'égard de l'Angleterre et de la Russie. Quoi qu'en dise l'honnête Suard, on avait raison de le rendre responsable de ces articles : il avait la police de son journal, et comme ce journal commettait toujours des écarts, on en concluait naturellement ou que l'autorité de Suard y était méconnue, ou qu'elle savait s'effacer à l'occasion. Enfin, on en vint jusqu'à accuser le propriétaire et principal rédacteur du Publiciste d'entretenir des correspondances avec les cours ennemies de la France. L'ami à qui il se plaint de cette accusation n'est pas nommé ; mais c'est le même qui avait déjà plaidé sa cause devant le chef de l'État, Maret, depuis duc de Bassano.

« Ce que vous m'apprenez, mon cher ami, m'afflige et m'étonne plus encore.

» Il y a quinze ou dix-huit mois qu'on m'a déjà accusé d'envoyer à Berlin un bulletin de nouvelles, auquel je n'avais pas plus de part que vous. Je ne puis concevoir ce qui a pu m'attirer cette nouvelle tracasserie, et me faire soupçonner aujourd'hui d'entretenir quelque correspondance dans des cours du Nord. Je vous donne ma parole d'honneur, et vous me croirez, que je n'ai aucune relation, de quelque nature que ce soit, dans aucune cour du Nord ou du Midi, avec aucun étranger ni français résidant à l'étranger. Mais voici ce qui a pu donner lieu à quelque soupçon.

» Le ministre de la police générale me parla, il y a quatre ou cinq mois, des moyens de diriger l'esprit public par les journaux. Je lui communiquai une idée sur ce sujet auquel j'ai beaucoup pensé ; je lui indiquai quelques moyens qu'il parut approuver, et entre autres celui que je vais vous expliquer.

» Je fis connaissance en Allemagne avec un libraire de Tubingue, qui a établi la meilleure gazette qu'il y ait en Allemagne, et qui s'imprime à Ulm. Il m'avait écrit pour lui obtenir la permission de faire entrer sa gazette en France. Je demandai au ministre cette permission, à la condition que le libraire s'engagerait à faire rédiger sa gazette dans un esprit favorable au gouvernement de France, et en même temps à y faire traduire et insérer des articles qui lui seraient envoyés d'ici et qui seraient faits dans un sens convenable. Le ministre adopta ce plan ; le libraire s'engagea à tout ce que je voulus ; il me demanda seulement un bulletin des nouvelles de Paris. Le ministre consentit à payer le bulletin. Tout s'arrangea ainsi. Je commençai par envoyer de mon propre mouvement des articles conformes à notre plan, et qui pouvaient servir à diriger le ton delà Gazette d'Ulm. Tout cela commençait à s'exécuter, lorsque la guerre s'est déclarée. J'ai fait aussitôt contremander le bulletin, mais la Gazette d'Ulm a. continué d'être adressée au ministre. Vous voyez, mon cher ami, qu'en cette affaire, je n'ai donné qu'une preuve de zèle. En voici une autre.

» Vous connaissez un peu M. Meister, de Zurich, mon ancien ami, homme de beaucoup d'esprit et encore plus honnête homme. Il est un grand admirateur du génie de Napoléon, et, comme patriote zélé, très-reconnaissant du bien que S. M. a fait à son pays par l'acte de médiation. C'est lui qui a présidé son canton, pour l'exécution de cet acte. Comme il m'exprimait ses sentiments dans ses lettres, je l'engageai à m'envoyer des bulletins pour le Publiciste, où, à l'occasion des événements du jour, il fît ressortir les dispositions de la nation helvétique en faveur de la France et de son chef. Comme on ne pouvait lui offrir de l'argent, je lui offris en échange des bulletins des nouvelles de Paris dont il est très-curieux. Il accepta volontiers et il m'a envoyé plusieurs. articles très-bien écrits, où il exprime sans affectation la reconnaissance de ses compatriotes pour

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l'acte de médiation qui a rendu la paix à la Suisse, et où il mêle de conscience et avec esprit des éloges aussi justes que bien tournés. Je lui ai fait envoyer comme à Cotta un bulletin de nouvelles. Tout cela s'est fait de concert avec le mmîstre de la police ; mais ce ministre m'ayant fait dire, il y a quinze jours, que ce bulletin avait été intercepté, et qu'on y avait trouvé des choses inconvenantes, j'ai fait dire à. l'auteur de ne plus le continuer.

» Je n'ai jamais lu un seul de ces bulletins; mais d'après les témoignages qu'on m'a donnés des sentiments et du caractère de l'auteur, je suis intimement persuadé qu'il a bien pu écrire des niaiseries, des anecdotes fausses, ou peut-être des phrases gauchement tournées , mais rien dans l'intention de blesser le gouvernement.

» Si, dans les bulletins qu'on a interceptés, il s'est trouvé le moindre mot offensant pour l'impératrice, ce mot devrait écarter de moi tout soupçon. Je dirais plutôt du mal de ma mère que de manquer à ce que je dois à une princesse dont personne plus que moi n'adore l'inépuisable bonté. Et vous savez que j'ai recherché avec empressement toutes les occasions de lui rendre un hommage public, et d'attirer l'attention sur les bienfaits sans nombre qu'elle aime à répandre.

» Il faut finir cette longue lettre. Il m'en coûte toujours pour me justifier d'une accusation sans fondement et qui choque mon caractère. Que ne puis-je achever une carrière dont le terme approcbe, dans le calme, l'obscurité et l'amitié, seuls biens dont je sente le besoin. Votre amitié, qui a mis depuis trente ans une si grande douceur dans ma vie, en adoucira encore, je l'espère, les derniers moments. »

On ne se justifie pas avec plus de candeur ni plus d'évidence. Devant ces explications catégoriques, suivies d'assurances de respect pour la personne de l'impératrice, si

nettes, si vives, je dirais presque si tendres, l'odieuse calomnie inventée contre Suard tombait d'elle-même. Mais, de son propre aven, Suard n'avait pas lu un seul des bulletins rédigés dans les bureaux du Publiciste, et le rédacteur de ces bulletins était un étourdi et un gobe-mouche ! Cet aveu le condamnait. L'anarchie, il n'était plus permis d'en douter, présidait à la rédaction du Publiciste. Le gouvernement dut aviser. Après un nouvel avertissement donné à Suard, aussi juste au fond que la forme en est dure, on nomma un autre rédacteur en chef de cette feuille, et bientôt on la supprima tout à fait,

« Ministère de la police générale de l'Empire.

y Paris, le 21 messidor an xiii.

» Le chef des bureaux du secrétariat général , chargé de la division de la liberté de la presse ,

» A monsieur le rédacteur du Publiciste.

» L'intention de Son Excellence est, monsieur, que vous insériez dans votre feuille de demain : 1° le premier article Paris du Journal des Débats de ce matin, sur l'impatience avec laquelle Leurs Majestés sont attendues; 2° l'article Variétés cijoint, commençant par ces mots : On avait douté jusqu'à présent, etc.

» Son Excellence vient de défendre aux autres feuilles de répéter l'absurde parallèle qui se trouve dans le feuilleton du Publiciste, entre la Russie et l'Italie. Comment n'avez-vous pas senti que la publicité donnée à des outrages de ce genre contre la nation italienne, ne pouvait qu'être très-désagréable à Sa Majesté, au moment même où elle vient de monter sur le trône d'Italie? Avez-vous pu penser qu'elle serait très-flattée d'apprendre, par le Publiciste, que les nouveaux sujets qui l'en-

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tourent do tant d'hommages, étaient un ramas d'ignorants et de fainéants?

» Il m'est pénible d'avoir à vous rappeler souvent, au nom

de Son Excellence, que votre feuille s'élève trop souvent pour

l'Angleterre et pour la Russie vers une sorte d'enthousiasme

contre lequel vous avez déjà été averti de vous tenir en garde.

» J'ai l'honneur de vous saluer,

» P. Lagarde. »

Le sénateur, ministre de la police générale, arrête ce qui suit :

Article premier.

« M. Lacretelle aîné, membre de l'Institut, est nommé rédacteur du Publiciste.

Art. 2.

» Deux douzièmes du produit de ce journal seront prélevés par le gouvernement.

Art. 3.

» Deux douzièmes seront réservés pour le traitement de M. Lacretelle, rédacteur.

Art. 4.

» Les huit douzièmes restants seront partagés entre MM. Suard,

secrétaire perpétuel de la 2e classe del'Institut,Xhrouet, madame

Boyer, veuve, madame Chaz et M. Lagarde, co-propriétaires du

Publiciste, par proportions égales, suivant leurs conventions

précédentes.

» 1er vendémiaire an xiv.

» Le sénateur, ministre de la police générale de l'Empire,

» Signé : Fouché.

» Pour copie conforme :

» Le secrétaire général du ministère de la police générale,

» Saulnier. »

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