‹ Mémoires et correspondancesChapitre 81 sur 97 · LA HARPE · texte numérisé non relu

LA HARPE

La Harpe se sert ici agréablement des termes consacrés par la religion catholique, pour recommander qu'on pourvoye avec vigilance à l'entretien de la nourriture spirituelle dans le cœur des dévots de la philosophie. Il in-

diquc à cet effet les instructions pastorales émanées du patriarche, comme le ferait un grand vicaire des mandements de son évêque. Aussi Voltaire écrivait-il alors à Marmonlel (21 auguste I7()7 que, quand il ne serait plus là, La Harpe serai! un des piliers de leur église. Si La Harpe n'eût jamais raillé des choses saintes que de ce ton, sa conversion qui eut tant d'éclat, n'eût pas été si exemplaire, ni probablement si méritoire aux veux de Dieu. Mais les hommes auront toujours de la peine à lui pardonner les débauches d'impiété auxquelles il s'abandonna dans les articles du Mercure de 1792 et 1793.

Les opuscules de Voltaire dont il parle ici ou qu'il recommande à Suard sont la Lettre contre Warburton, évoque de Glocester et auteur de la Divine légation of Moscs. Cette lettre est un monument de polémique personnelle où le sarcasme et l'injure laissent à peine aux bonnes raisons la place nécessaire, et où, dans tous les cas, elles passent inaperçues. Ce sont ensuite : les Homélies, \° sur l'athéisme, 2° sur la superstition, où Voltaire reproduit les raisonnements et les détails pathétiques qu'il avait déjà répandus dans son traité de la Tolérance, 3° et 4° sur l'ancien et le nouveau Testament qu'il examine, qu'il discute, et où il rebâties idées du Sermon des cinquante, du Dictionnaire philosophique , etc. , etc. Il publiait bientôt après la Théologie portative, le Dîner du comte de Boulainvilliers, lesquels arrivaient de Hollande en France avec YEsprit du clergé, les Prêtres démasqués, le Militaire philosophe, le Tableau de l'esprit humain, et autres ouvrages dont le but était le même. « Il pleut ici, s'écriait d'Àlembert, il pleut de Hollande des ouvrages sans nombre contre Y infâme... Il semble qu'on ait voulu

faire le siège de Y infâme dans les règles, tant on jette de boulets rouges dans la place. » (22 septembre 4 767.)

La Harpe répond ensuite aux observations de Suard sur son Éloge de Charles V. Cet Éloge avait été couronné le 25 août 1767 par •l'Académie française. C'était la troisième fois que La Harpe obtenait cet honneur. Les couronnes, académiques étaient devenues pour lui une sorte de jeu de bagues; la première enlevée, elles y passèrent toutes les unes après les autres. La Harpe fut ainsi le roi, je dirai même avec Tissot, le tyran des concours : « Il faut le faire de l'Académie, disait Voltaire; après avoir eu tant de prix, il est bien juste qu'il en donne. » Cependant Suard avait raison de dire que Y Éloge de Charles V manquait de chaleur, et les objections de La Harpe sont faibles ou spécieuses. Le public d'ailleurs fut de l'avis de Suard, car il applaudit à peine, quelque artifice que mît d'Alembert à lire le morceau. On remarqua en effet que comme chaque alinéa, ou peu s'en faut, se termine par une chute épigrammatique, d'Alembert enflait sa voix pour la mieux marquer, et se taisait ensuite un moment. Mais cet appel ingénieux aux mains du public ne les tira pas de leur inaction. En quoi le public ne montrait pas moins de malice que d'Alembert de dévouement.

La réflexion de La Harpe sur le péril que court un écrivain en voulant exciter l'étonnement du lecteur est extrêmement juste; elle est un nouveau témoignage de son goût qui était toujours excellent, quand il n'avait pas à défendre ses propres écarts, ou quand il n'était pas prévenu par ses inimitiés.

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