VOLTAIRE A MADAME NECKER
A Ferney, 15 mars 1771.
» Vous craignez, beauté délicate,
» Que ce Pigal trop ingénu
» Ne me présente à vous tout nu :
» Mais pardonnez-lui s'il me flatte.
» Quand son ciseau vous sculptera,
» Ne soyez pas si renchérie ;
» Ou tout le monde lui criera :
» Otez-nous cette draperie.
• » Les grâces n'en eurent jamais;
» L'habillement les défigure,
» Et vouloir cacher leurs attraits
» C'est un péché contre nature.
» Je consens qu'un lourd vêtement » Couvre ma chétive machine ; » Mais quant à vous, objet charmant, » Prenez la gaze la plus fine.
Ces vers sont un peu bien lestes pour une dame de mœurs aussi sévères. Je crois donc qu'ils ne furent jamais envoyés ni reçus. Je me fonde à cet égard sur la différence qui existe entre ces vers et ceux de l'édition Beuchot, qui traitent du même sujet et sont pour la même personne. J'en conclus que Voltaire n'osa pas envoyer ceux-là où il
passe un peu la mesure d'une familiarité décente, et qu'il leur substitua ceux-ci. Mais Voltaire garda les premiers, et c'en est la copie faite de la main de Wagnière, que j'ai trouvée dans les papiers de Suard.
J'y ai trouvé encore ce fragment d'une lettre de d'Alembert à Voltaire :
« 18 novembre 1"7.
» Voilà la Sorbonne qui veut condamner l'abbé Remy, comme hérétique, pour son Eloge de l'Hospital: mais ces gredins sont, à ce qu'on dit, divisés entre eux, et d'ailleurs ils craignent le parlement dont on les menace. Quelle vermine et quelle canaille ! »
Cet extrait est ainsi modifié dans l'édition de Beuchot, tome xx delà Correspondance, page 380.
« Voilà la Sorbonne qui veut condamner l'abbé Remy comme hérétique pour son Éloge de VHospilal: mais ces messieurs sont, à ce qu'on dit, divisés entre eux, et d'ailleurs, ils craignent le parlement dont on les menace. »
Qui a procuré la variante ou plutôt la leçon définitive de ce curieux fragment? Est-ce d'Alembert? sont-ce les éditeurs de Kelli? D'Alembert vivait encore au moment où l'on rassemblait tous les matériaux pour commencer cette édition; il put donc être consulté sur l'usage qu'il voulait qu'on fit de sa correspondance avec Voltaire. Or, je suppose qu'il adoucit lui-même ce passage comme il en eût adouci bien d'autres ailleurs, si sa mort qui eut lieu en
1783, l'année d'avant la publication de l'édition de Kelh, lui en eût laissé le loisir. Rien n'égalait la circonspection de d'Alcmbert. Il ne se hasarda jamais à écrire un mot qui pût être censuré. Se voyant serré de près par les philosophes, et sommé de leur donner des gages, il écrivit, non pas contre Y infâme, mais contre les jésuites! Encore attendit-il qu'ils fussent expulsés. N'osant exposer sa personne aux hasards du combat, il y poussait les autres ; il soufflait le feu de la guerre, mais s'en tenait assez loin pour que les étincelles ne lui sautassent pas au visage. Quand le danger avait dispersé les philosophes, il les ralliait, les encourageait. Au besoin même, il intercédait pour eux auprès du pouvoir, ne leur demandant en retour que de suspendre leurs attaques contre la politique, auxquelles d'ailleurs il ne s'associa jamais. 11 était en apparence l'ange de la paix ; il était réellement l'âme de la discorde. Son Histoire des membres de l'Académie française est un modèle, d'un bout à l'autre, de cette circonspection extraordinaire qui était la règle invariable de sa conduite. Là, il trouve des paroles charmantes pour louer ceux dont la personne ou les opinions lui étaient le plus antipathiques, et quand il est absolument forcé de les blâmer, c'est avec une mesure si grande qu'on dirait qu'il tremble de les voir sortir de leur tombe pour venir lui reprocher publiquement sa témérité. Il y a bien des choses encore dans ses lettres à Voltaire qui l'eussent fait frémir et qu'il eût rayées impitoyablement. -
V Éloge de VHospital, par l'abbé Remy, avait élé couronné cette année-là par l'Académie française. Le public remarqua même, à cette occasion, qu'elle s'était piquée d'impartialité. On disait que l'abbé était un homme simple,
incapable d'avoir manœuvré, intrigué, essayé de séduire ou de corrompre ses juges. L'opinion parut revenir un moment à l'Académie. Malheureusement on ajoutait que le discours de l'abbé contenait des vérités très-fortes, des portraits satiriques aisés à reconnaître et où des membres du parlement s'étaient en effet reconnus, des réflexions critiques fort amères sur le gouvernement, et surtout des sarcasmes très-vifs contre le clergé. Il n'en fallait pas tant pour dispenser l'abbé Remy d'user de protections et d'intrigues, et pour déterminer l'Académie à être impartiale.
DELEYRE A L'ABRÉ ARNAUD.
« Paris, ce 8 aoust 1760,
» Je viens de vous lire, brûlant et sublime abbé, c'est pourquoi je ne sçais comment vous écrire; mais comme les beaux génies mangent à peu près comme les hommes ordinaires , on peut vous inviter sans style à un dîner sans façon. Il suffit de vous dire que vous y serés avec notre ami Suard. Peu vous importe d'ailleurs l'heure et le lieu. Ce sera peut-être au Luxembourg, près de ces arbres qui soufflent l'enthousiasme. Je n'ai ni Champagne, ni tokay à vous donner, et je ne puis y suppléer que par des berceaux de verdure pour agiter l'imagination. Je vous dirai là combien votre dernier journal m'a fait de plaisir; j'y ai retrouvé le moule de ces idées qui m'ont lui quelquefois. Mais quelle chaleur et quel coloris ! Le pinceau me tombe des mains, quand je vois de vos images, et je ne me console de ma défaite que par le plaisir exquis et supérieur de sentir et d'avouer un grand mérite. Adieu, mon cher abbé, je vous attends pour demain samedi, entre midy et une heure, chez M. Suard.
J'avois envie de vous procurer M. Je Caraccioli, mais notre ami craint les longues harangues. Cependant nous verrons.
» Servo umillissimo, » deleyre. »
Ce Deleyre est médiocrement connu ; sa biographie sera courte, mais elle est instructive. Né en 1726, aux Portets, près de Bordeaux, d'un père qui était huissier au parlement de Guyenne, il entra chez les jésuites et fut d'abord d'une dévotion outrée. Quelque temps avant l'expulsion des jésuites, il vint à Paris, s'y lia avec les encyclopédistes, et fit profession d'incrédulité. L'article Fanatisme qu'il donna à [Encyclopédie est un modèle de fanatisme philosophique. Par la protection du duc de Nivernais, ce sage fut choisi pour seconder Condillac dans l'éducation de l'infant de Parme ; mais le cours d'histoire qu'il rédigea pour ce prince fut trouvé si hardi qu'on ne put l'appliquer. « Il me paraît, écrivait Voltaire à d'Alembert (17 novembre 1760) , que l'infant parmesan sera bien entouré; il aura un Condillac et un Deleyre. Si, avec cela, il est bigot, il faudra que la grâce soit bien forte. » A la révolution, Deleyre fut député à la Convention nationale par le département de la Gironde; il vota la mort du roi, et rejeta l'appel au peuple. Il n'y a rien à dire d'ailleurs de sa lettre à l'abbé Arnaud, si ce n'est que pour un instituteur de prince, un associé de Condillac dans cette tâche délicate, elle pourrait être écrite en meilleur français et avec plus de goût. Je ne devine pas d'ailleurs quel est l'article du journal de l'abbé Arnaud qui lui mérite ici l'épithète de sublime, et comme je ne crois pas qu'aucun des articles
■de cet abbé puisse justifier cette épithète, je ne me suis pas mis en peine d'en faire la recherche.