‹ Mémoires et correspondancesChapitre 86 sur 97 · GRÉTRY A SUARD · texte numérisé non relu

GRÉTRY A SUARD

« M. Prault va terminer sous peu de jours, mon cher ami; j'espère que votre amitié pour moi vous fera charger de faire l'extrait pour le Journal de Paris. Ce n'est pas assez de faire un livre, il faut le vendre. Vous m'avez dit un jour de jeter quelques idées sur le papier, rapport à cet extrait. Je l'ai fait, quoique je croye que vous n'en conserverez rien. Pardon, cher ami, de la peine ; mais ceci est essentiel et il faut que vous me prouviez que vous m'aimerez jusqu'à la fin. Je vous embrasse de toute mon âme, » grétry.

» Ce 21 mars 1789. »

Voici donc les idées de Grétry ; elles sont, ainsi que la lettre, écrites de sa main :

MÉMOIRE OU ESSAI SUR LA MUSIQUE, PAR H. GRÉTRY. CENSEUR ROYAL ET PENSIONNAIRE DU ROY. ETC.

« Ces Mémoires que nous annonçons sont d'un artiste rssez connu pour qu'on puisse se dispenser d'en faire l'éloge. L'im-

mense carrière qu'il a fournie à nos spectacles lyriques décide en sa faveur. Bien loin de ces auteurs qui, après de faibles ouvrages, nous donnent des règles et des poétiques dont ils n'ont pu faire usage, c'est après vingt ans de succès que M. Grétry parcourt ses œuvres, en nous rendant compte de ce qu'il a éprouvé à l'instant même de son travail. S'il est possible de hâter le développement du génie, si les secrets mêmes d'un art sont utiles à ceux qui le cultivent , le livre que nous annonçons sera le Manuel journalier des jeunes musiciens et des amateurs qui voudront juger l'art de la musique par ses vrais principes.

» Dans son avant-propos, M. Grétry semble s'excuser d'avoir adopté la forme de Mémoires et d'avoir rapporté quelques anecdotes relatives à ses pièces: nous le louons, au contraire,. d'avoir pris cette méthode qui donne du mouvement et de l'intérêt à l'ensemble de son ouvrage. Que de livres techniques ne sont lus qu'une fois; parce qu'ils ne forment pas un ensemble qui nous captive ! Mais ici l'on voit l'auteur dès son bas-âge ; on voit les efforts qu'il est obligé de faire en luttant contre une éducation souvent mauvaise; l'on voit ce qu'il coûte de peine, même au vrai talent, pour parvenir à se faire connoitre. Dans la seconde partie de l'ouvrage, l'on voit M. Grétry composant le Huron, Lucile, le Tableau parlant, Zémire et Azor, etc., etc; l'on voit l'artiste dans son cabinet, nous révélant les innombrables sentiments dont il est agité. On n'est pas moins attendri de voir avec combien de candeur l'auteur avoue les défauts de ses productions, en louant les talents supérieurs de ses rivaux. Nous savons que ce livre a été, pendant douze ans, l'amusement de l'auteur. Puissent les grands artistes suivre l'exemple de M. Grétry, en nous faisant part de leurs réflexions sur leurs propres ouvrages ! »

La prévision de Grétry était juste. Non-seulement le

Journal de Paris ne fit aucun usage de ses idées, mais il ne daigna pas même donner les siennes propres sur l'ouvrage qui lui était recommandé. J'ai feuilleté du moins scrupuleusement ce journal, à partir du 22 mars jusqu'au 31 décembre 1789, et je n'ai trouvé le nom de Grétry mentionné nulle part, si ce n'est quand on jouait ses opéras. D'où vient cette indifférence? Peut-être de ce que Grétry ne se louait pas assez. C'était, pensait-il, affaire au journaliste, à l'ami, de le suppléer à cet égard, et de dire de lui tout le bien qu'il n'osait lui-même. Il n'eut pas le bonheur de l'obtenir. Suard ne corrigea ni ne refit son galimatias.

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