‹ Mémoires et correspondances du comte de VillèleChapitre 109 sur 158 · CCCXIII. S. A. R. M"" LE DUC D ANGOULÊME AU COMTE · texte numérisé non relu

CCCXIII. S. A. R. M"" LE DUC D ANGOULÊME AU COMTE

« Tolosa, ce 13 avril 1823.

« Monsieur le comte de Villèle, je ne conçois pas plus que vous la demande formée par l'intendant en chef, d'un supplément de crédit de vingt millions; il ne m'a demandé et je ne lui ai accordé qu'un supplément de 3 380 000 fr., pour compléter les 9 380 000 fr., indispensables pour les dépenses de l'armée pendant tout ce mois d'avril.

<( Quant aux propositions de M. Ouvrard, contre lesquelles vous me prémunissez, le meilleur moyen de n'avoir pas recours à lui était d'assurer les approvisionnements de l'armée. Je n'entrerai pas dans la discussion détaillée des articles du traité passé avec lui sur le rapport de l'intendant en chef et que j'ai approuvé ; mais je me suis convaincu par moi-même, et le ministre de la Guerre l'a vu aussi par ses yeux, que la discipline et l'existence de l'armée pouvaient être compromises par le défaut d'approvisionnements. Je me suis donc vu à la tète d'une armée qui manquait de tout et qui cependant se trouvait placée au milieu des approvisionnements de tous genres. Comment a-t-on pu ignorer que depuis plus d'une année les ordres du ministre de la Guerre n'étaient pas exécutés, et comment ne savait-on pas qu'un négociant spéculait sur cette imprévoyance et rassemblait de tous côtés d'immenses approvisionnements? C'est au moment d'entrer en Espagne que cette situation se découvrit : que faire dans une cir-

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constance somblablc ? .le n'avais d'autre parti à prondreque d'achotor les denrées à qui les possédait, alin de ne pas rester plus longtemps dans la disette au milieu de l'abondance. 11 n'y avait pas à choisir entre M. Ouvrard ou tout autre; il tenait dans ses mains la destinée de notre armée et le succès de la campagne.

« Grâce à vos prévoyantes réserves de fonds et aux approvisionnements de M. Ouvrard, la campagne s'est ouverte aussitôt que j'en ai reçu l'ordre, et elle s'est ouverte sous de très heureux auspices. La confiance est déjà établie'en Espagne. Les troupes, assurées maintenant des distributions, observent la plus exacte discipline ; aucune réquisition n'a lieu, tout se paie comptant et l'habitant vient nous olFrir tout ce dont nous avons besoin.

« Quant aux conditions du marché, j'ai dû m'en rapporter aux lumières de l'administrateur que le ministre de la Guerre a placé près de moi; mais il lui reste encore à régler les mesures à prendre pour que ce marché continue d'être exécuté avec la même abondance et le soit aussi avec fidélité.

« Au surplus, je joins ici une note explicative.

« Notre junte provisoire de gouvernement est organisée depuis deux jours ; elle est très bien reçue partout, ainsi que nous, et j'espère que nous en tirerons parti. Je n'ai d'ordre de personne de payer les troupes delà Foi ; on m'a dit que le ministre de la Guerre avait ordonné qu'elles le fussent sur le pied des nôtres ; si cela était, cela augmenterait beaucoup notre dépense. M. Bricogne m'a rendu compte que, sur un ordre du duc de Bellune, lors de

son séjour à Bayonne, il avait payé une somme de 70 000 fr. aux troupes espagnoles. Si cela est nécessaire, j'ordonnerai encore une avance à la junte pour le même emploi.

« Le général Quesada a été jusqu'à présent en avant de nous, sans que nous ayons pu l'empêcher. J'ai appris hier, par le maréchal duc do Reggio, qu'il se portait surBilbao, oii il devait être aujourd'hui. Comme cette ville est très riche, et qu'elle redoute, ainsi que toute l'Espagne, les bandes de la Foi, j'aurais voulu que nos troupes y arrivassent auparavant, mais nous n'en n'avons pas eu le temps.

« Je repars demain pour Vittoria, oîi je compte établir mon quartier général le 17.

« Je renouvelle à M, le comte de Villèle l'assurance de toute mon estime et affection.

« Louis- Antoine. >>

cccxiv. le comte de villèle a s. a. r. m'^'' le duc

d'angoulème.

« Paris, le 13 avril 1823.

« Monseigneur,

(( Je viens d'écrire deux longues lettres à MM. Guilleminot et Martignac; je ne fatiguerai pas Y. A. R. d'inutiles répétitions de ce que je leur dis et dont ils soumettront le résumé à votre examen.

« Je prends la liberté d'adresser à V. A. R. quelques observations faites dans mes bureaux sur le marché Ouvrard, une note que j'ai recueillie moi-

LETTUE DE M. HE VILLÈLE. .'lil

même sur les conditions des deux marchés, auxquels les besoins de l'armée ont forcé de souscrire, enfin un renseignement que je viens de faire demander au ministère de la Guerre sur l'époque où nos propres moyens de transport pourraient vous arriver.

« J'espère que V. A. R. ne verra dans ces documents que l'ardent désir que j'ai de lui fournir toutes les lumières qui peuvent l'intéresser et l'accomplissement d'un devoir plus impérieux pour moi que pour tout autre.

« Nous venons de recevoir les deux premiers bulletins de l'armée, je vais m'occuper de les faire insérer dès demain au Moniteur. V. A. R. voudra bien, en les faisant rédiger, ne pas perdre de vue qu'ils doivent avoir cette destination.

« J'ai à prier V. A. R. de vouloir bien aussi donner des ordres pour utiliser le télégraphe de Bayonne, qui va désormais avoir un si grand intérêt pour nous. Chaque soir on pourrait composer au quartier général une dépêche télégraphique, qui fournît en un court résumé les principaux faits de la journée ; les commandants des corps isolés, chargés d'opérations importantes, pourraient peut-être être autorisés par V. A. R. à en dresser de semblables; ces bulletins, adressés au commandant de Bayonne, nous parviendraient trois jours plus tôt que les bulletins de l'armée, et on n'insérerait des premiers au Moniteur que ce que l'on voudrait. Quant aux seconds, je répète à V. A. R. que nous les donnerons toujours tels qu'ils nous seront envoyés.

« jNous avons d'assez bonnes nouvelles de l'Angle-

terre; on n'y témoignera ni bienveillance, ni intérêt poumons, dans la discussion qui va avoir lieu sur les documents du Congrès de Vérone; mais on y annoncera, du moins nous nous en croyons assurés, la ferme résolution d'observer la plus stricte neutralité.

« En attendant, la Russie réunit sur ses frontières méridionales une armée de 80 000 hommes; mais elle rappelle l'armée de la Sainte-Alliance, et déclare qu'elle ne franchira ses frontières qu'autant que ses alliés réclameraient son secours.

« D'un autre côté, l'Autriche va concentrer sans bruit dans le Milanais les troupes qu'elle retire du Piémont, et ce qu'elle a de disponible aux environs.

« Rien de tout cela n'est fait dans des vues hostiles et ne bougera si nous réussissons; toutes ces armées nous seraient offertes, et peut-être imposées, s'il nous arrivait malheur. Nous espérons. Monseigneur, en Dieu, en vous, et en notre bonne armée; comptez sur tous nos efforts pour vous seconder de notre mieux.

« J'ai commencé cette lettre à l'envers, j'en demande pardon à Y. A. R., mais il est cinq heures, impossible de la recommencer, je la finis donc telle quelle, en priant V. A. R. de croire toujours à l'inviolable constance des sentiments respectueux avec lesquels j'ai l'honneur d'être, etc.

« J" DE Ville LE. »

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(■.(•.C.XV. s. A. U. M''""- LE DUC D ANGOULlblE Al' COMTE

« Monldragoii, ce 16 avril 1823.

« Monsieur le comte de Villèle, j'ai eu le plaisir de recevoir aujourd'hui votre lettre du 42. Nous continuons à être reçus parfaitement en Espagne, et nos soldats se conduisent d'une manière si admirable que personne n'en revient. Les craintes qui m'ont été témoignées de Paris pour la sûreté de nos frontières, m'ont déterminé à envoyer l'ordre au comte Molitorde se porter sur Saragosse et d'y être vers le 2o, et au maréchal Moncey de se mettre en mouvement à lamême époque. Mina, menacé par là sur ses derrières, doit, ou repasser l'Kbre, ou se jeter dans les places de la Catalogne.

« Quant à ce que vous me marquez au sujet du traité fait avec M. Ouvrard, je dois d'abord me référer à ma lettre du 13 de ce mois, que vous n'aviez pas encore reçue lorsque vous m'avez écrit celle à laquelle je réponds. Yous verrez par cette lettre que nous manquions de tout, lorsque tout se dirigeait de Paris, et que nous avons été dans l'abondance du moment oi^i l'on m'a laissé la liberté d'agir. Je vous abandonne la réputation de M. Ouvrard, cependant il faut bien reconuailre qu'il a du crédit dans ce pays, et qu'il possède les connaissances indispensables pour bien diriger le service dont il est chargé. Sans doute il est nécessaire de le surveiller, et si l'intendant en chef était auprès de moi, ce serait un point déjà réglé. Mais à défaut de l'intendant, j'ai

les rapports des g;énéraux en chef des corps d'armée. L'état des choses a entièromcnl changé de face; ce n'était que plaintes et mécontentements qui m'inquiétaient et m'affligeaient, et maintenant tout devient facile; nous sommes dans l'abondance. Je suis donc très éloigné de partager vos craintes; je crains seulement que, par une décision trop précipitée, on ne replace mon armée dans le dénuement dont je l'ai tirée. Si nous manquons de parole à M. Ouvrard au moment où, par des acquisitions considérables, il rassemble à Viltoria pour pi us de deuxmois d'approvisionnements, il n'est point douteux qu'il ne fasse en Espagne ce qu'il a fait en France; il redeviendra le maître d'aiïamer notre armée, ou il nous vendra ses approvisionnements à un prix bien plus élevé que celui de son traité, et nous nous trouverons peutêtre dans une position plus fâcheuse encore que celle dont nous venons de sortir. Je vous soumets ces réflexions, en vous priant de les prendre en considération. Soyez assuré de toute mon estime et affection.

<< Louis-Antoine. »

cccxvi. le comte de villèle a s. a. r. m*""- le duc

d'angoilkme.

« Paris, le 17 avril 1823.

« Monseigneur,

« J'ai sous les yeux votre lettre du 13. contenant les explications les plus positives sur l'affaire d'Ouvrard; j'ai dans la mémoire tout ce que l'intérêt que je prends à la gloire de A\ A. R., et tout ce que le

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