‹ Mémoires et correspondances du comte de VillèleChapitre 112 sur 158 · TOME III · texte numérisé non relu

TOME III

oo4 AVlîIL 1823.

« Monseigneur doit sav(jir déjà que M. do Lostende a été honorablement acquitté, qu'il va repartir pour reprendre son poste auprès du général Guilleminot et que le Roi lui a accordé le grade qu'il réclamait.

(' Monseigneur aura lu les discussions du Parlement d'Angleterre ; c'est de l'humeur mal déguisée de perdre l'influence acquise dons la Péninsule au moyen de la révolution espagnole.

« Stuart vient maintenant nous tracasser sur la proclamation de la junte, qu'on trouve penchant trop vers l'absolutisme; nous laissons dire et maintenons, pour ce qui nous regarde, la ligne de conduite tracée dans le discours du Roi.

(' D'un autre côté, les ambassadeurs d'Autriche, de Russie et de Prusse se sont réunis chez notre ministre des Allaires Etrangères, afin de donner leur assentiment à la réunion en Pologne d'une armée de cent mille Russes, avec dénomination d'armée d'observation de la Sainte-Alliance; nous n'avions nul sujet, nul moyen de nous y opposer; seulement il a été unanimement reconnu que cette armée, uniquement destinée à comprimer les révolutionnaires de tous les pays, s'ils étaient tentés par l'occasion de faire quelque nouvelle tentative, ne pourrait être mise en mouvement que de l'avis unanime des quatre cours alliées. Le seul danger de cette mesure est du côté de l'Angleterre, à qui elle doit inspirer de la méfiance; elle annonce peu de confiance aussi de la part de ceux qui la prennent; il faut répondre à tout cela. Monseigneur, par la sagesse de vos opérations et parla promptitude du succès, autant que

i.KTir. i;s Di*; m. dk vilij-;i. i:. 30.")

cette célérité ne sera pas achetée aux dépens de la sûreté.

« On est aussi fort inquietdela manièredont nous traiterons, une fois à Madrid, pour obtenir la li])erté du roi; il parait qu'une fois que V. A. R. sera là, on est décidé à y renvoyer tous les ministres étrangers; il n'y a, ce me semble, aucun mal à cela; mais, ce qui eût été honteux, ce qu'on eût bien voulu, ce qu'on n"a osé nous proposer, je crois, parce qu'on a prévu que le Roi le refuserait, c'était d'avoir ces messieurs près de V. A. R. pendant la campagne comme commissaires de la Sainte-Alliance.

« La Vendée vient de nous élire un royahste à Fontenay, un des deux arrondissements qui avaient nommé M. Manuel.

« La plus grande tranquillité règne dans le royaume et nous n'avons aucune donnée pour craindre qu'elle soit troublée.

« L'éternel budget va finir demain ou mardi, et passé jeudi il n'y aura probablement plus de séances à la Chambre des députés.

« V. A. R. pourrait nous éviter l'inconvénient que nous venons d'éprouver d'une manière sensible hier : la dépèche télégraphique du 19, de Rayonne, ne nous apprend que les mêmes choses apportées ce matin 20 par l'estafette. R faudrait que chaque estafette expédiée du quartier général apportât une dépèche télégraphique datée du lieu, du jour et de l'heure ; que cette dépèche, remise aussitôt son arrivée à Rayonne, nous portât le résumé des nouvelles que nous ne recevrions que trois jours plus tard avec leurs détails par l'arrivée de l'estafette.

<( On s'impatiente ici de savoir si l'artillerie de siège sera bientôt rendue devant Saint-Sébastien ; si l'on a des équipages suflisants ponr faire en même temps le siège de Pampelune. On se sert de tout ce qn'on ne dit pas pour faire courir les bruits les plus absurdes, agioter à la Bourse, faire baisser la rente et nous ôter les moyens de nous procurer les fonds nécessaires à la réussite de nos opérations.

« Mais vous déjouerez tontes ces intrigues. Monseigneur, et la glorieuse campagne que va faire V. A. R. sera un des plus grands services rendus à l'humanité; car c'est, par ses résultats, du sort du monde que cette guerre va décider.

« Permettez, Monseigneur, que je continue à vous offrir l'hommage de mes vœux et de mes sentiments, etc.

<( J " DE V 1 L L i; L E . »

CCC.XXl. — s. A. R. 31-'^ LE DUC D ANGOILEME AU COMTE I>E VILLÈLE.

<( Vittoria, ce 20 avril 1823.

« Je viens d'apprendre, mon cher comte, que le général portugais Silveira, chassé de Portugal, s'était réfugié en Espagne avec quelques troupes, qu'il se mettait à la disposition de la junte espagnole et qu'il cherchait à se rapprocher de mon armée. Comme cela pourrait nous attirer la guerre avec le Portugal et que l'Angleterre serait derrière, je n'aurai aucun rapport avec lui avant d'avoir des ordres du Roi. Je demande à la junte de suivre mon exemple et de l'eneaoer à reaasrner les frontières du Portugal.

LETTRK ]JK .\[. DE \1LLKLK. 357

La division du général Obert s'est emparée avant hier de Logrono de la manière la plus brillante. Sur la demande des habitants, j'ai fait occuper Jiurgos et Bilbao. J'ai rec'u ce matin votre lettre et celle du duc de Bellune du 16. Comptez sur toute mon estime et mon alloction pour vous.

« Louis- Antoine. »

c.c.cxxn. le comte de villèle a s. a. p.. m"^ le duc.

d'angoiléme.

« I^arJs, le 21 avril 182;{.

« Monseigneur,

« J'ai toujours des regrets quand je viens détourner V. A. R. des occupations importantes qui pèsent sur elle, pour l'entretenir des sujets qui peuvent lui paraître propres à accroître les difficultés de sa situation. Mais je prie Monseigneur de considérer que si quelquefois je suis d'avis de repousser des moyens qui paraissent devoir éloigner les embarras du moment, c'est par la prévision des obstacles ou des inconvénients plus graves qu'ils vous prépareraient dans l'avenir.

« Atijourd'hui, c'est d'un projet d'emprunt au nom de la junte royaleespagnole, donton vientdem'ontretenir, comme d'une chose proposée par M. Ouvrard et pour la réussite de laquelle on dit même que son associé M. Tourton est au moment de venir à Paris. Je suis sur que des propositions positives ont été faites à cet égard, et je crois utile de fixer V. A. R. sur les dangers de cette opération.

« Une des plus grandes difficultés que nous au-

358 AVItIL 1823.

rons k vaincre pour consolider Ferdinand sur son trône et rétablir l'ordre en Espagne, viendra de l'état déplorable des finances de ce royaume.

(' On ne pourraypourvoir aux dépenses publiques qu'au moyeu du crédit, soit (|u'on le fonde sur des impôts, sur des revenus ou ventes de biens ecclésiastiques, autorisées par le clergé et le Pape, soit qu'on lise aussi du concours des colonies, pour supporter les charges de la métropole.

« Obligé duser du crédit, on sera entraîné à la reconnaissance plus ou moins complète des dettes déjà contractées. Un emprunt, fait en ce moment, ne pourrait l'être qu'à des conditions tellement onéreuses, que ce serait aggraver la situation au lieu de l'améliorer; mais ce qu'il aurait surtout de funeste au rétablissement des finances espagnoles, c'est que le taux auquel il serait consenti, servant d'antécédent à celui qu'on ferait plus tard, étendrait sur une situation meilleure l'influence de l'incertitude qui domine l'état actuel, et que le traité fait avec les préleurs d'aujourd'hui vous livrerait à eux sans concurrence pour l'emprunt à venir.

(( Ce sont de singulières aens (lue ces hommes à argent; le profit ne décide pas seul leurs actions, ils ont aussi un honneur à leur manière, qui les porte à ne pas figurer dans des opérations de ce genre, après ou même avec tels ou tels ; et je puis assurer, par la connaissance que j'ai d'eux, qu'en faisant aujourd'hui l'emprunt de la junte espagnole, Ouvrard, par exemple, s'assurerait, sans concurrence des principaux banquiers de l'Europe, l'emprunt bien plus important, que vous-même, avant de

LETTUE l»E M. IJ E VILLE LE. :{59

qiiillor Madrid, serez obligé de voir conclure })ar le gouvernement do Ferdinand pour sa propre sûreté.

« C'est pour ménaf^or celte ressource à l'accomplissement du but louable de la mission de V. A. U. que j'ai été d'avis qu'on vous autorisât à fournir aux dépenses urgentes de vos Espagnols, au moyen de vos propres fonds; c'est dans la même intention, qu'entendant parler de nouveau des offres séduisantes de M. Ouvrard, j'ai cru devoir en dire mon opinion à Y. A.R., en attirant son attention sur les considérations qui me paraissent dominer et décider cette question.

« Hier, après avoir fermé la lettre que j'eus l'honneur d'écrire cà Y. A. R.. i\l. de Chateaubriand me dit qu'il avait des données pour croire que les Anglais armaient une flottille pour venir croiser sur les côtes septentrionales de l'Espagne. J'en parlai le soir à sir Charles Stuart, qui m'a dit n'en rien savoir. Je donne cet avis à Monseigneur, afin qu'il calcule ses ojiérations de manière à être en mesure à tout événement, pour n'être pas inquiété sur ses derrières par des révoltes, ou l'organisation de guérillas, favorisées en Biscaye et dans la Galice par l'espoir de l'appui des Anglais,

« L'occupation de quelques points importants sur cette côte par les royalistes espagnols, s'ils ne peuvent l'être par nos troupes ; quelques mesures de précaution contre la prise de Santona ou de tel autre port, dont on ne pourrait ensuite débusquer les révoltés qui s'en seraient emparés; enfin la disposition delà frégate, qui se rend au Passage, de la croisière d'un vaisseau de ligne et de la Guerrière^

360 AVlîIL 1823.

établie devant le Ferrol, et que Monseigneur pourrait appeler sur la partie de cette côte où il pourrait le juger ulilo : tels sont les moyens que je crois devoir lui indiquer comme propres à garantir du danger, peul-»Hre imaginaire, que je lui signale. « J'ai l'honneur d'être, etc.

« .1" DE VlLLÈLIÎ. »

CC.CXXUI. — s. A. R. M'^i- LE DUC d'aNGOULÈME AU COMTE DE VUJ.KEE.

« Viltoria, ce 21 avril 1823.

« Monsieur le comte de Yillële, j'ai reçu vos deux lettres des IG et 17; la dernière me rassure; elle calme, je l'avouerai, des inquiétudes.. Vous me donnez aussi, par cette même lettre, une bonne nouvelle : VOUS nous avez préparé des fonds en abondance. Je crains seulement que nos moyens de les transporter ne soient pas suffisants. J'en ai souvent parlé à M. Bricogne; il doit vous en écrire.

« Si tous nos approvisionnements avaient été prêts comme ceux d'argent, nous n'aurions pas été réduits à traiter avec Ouvrard; ce n'est pas que je croie que nous ayons fait une si mauvaise allaire. Je m'occupe avec soin des détails de ce traité. J'ai ordonné un travail complet sur cet objet, et je vous l'enverrai pour vous mettre à même de reconnaître, qu'à l'exception de quelques articles vagues que nous rectifierons, d'un cautionnement considérable en 5 p. 100 que nous exigerons et que nous obtiendrons, du tarif de l'armée que nous ferons reconnaître au moyen tl'un léger sacrifice, au moment du

LKi riu:s iti-; m. ni: m \ itiniNAC. 301

règlement du compU; mensuel, il pourra soutenir avec avantage la comparaison avec ceux approuvés par le ministre de la (luerre pour le service de l'armée, et qui n'ont point été exécutés.

« J'ai fait écrire à Bayonne à M. Regnault, que vous m'indiquez, de se rendre sur-le-champ à mon quartier général, et aussitôt son arrivée nous terminerons cette alTaire. Mais, si je devais manquer à ma parole avec M. Ouvrard, pour attendre que l'administration de la Guerre ait mis à la disposition de cet intendant tous les moyens nécessaires pour assurer le service de l'armée, qui me garantirait que ces nouvelles dispositions seraient mieux exécutées que les précédentes ? et si elles ne l'étaient pas, dans quelle position fâcheuse me trouverais-je? Il me semhle donc que le meilleur parti que nous ayons à prendre (^st de reviser et de rectifier ce que nous avons fait.

« Dites-moi toujours avec confiance tout ce que vous croirez dans l'intérêt du service du Roi, j'y répondrai de même. Soyez sûr de toute celle que j'ai en vous, ainsi que de toute mon estime et affection.

« Louis- Antoine. »

CGCXXIV. M. DE MARTir.NAC AU COMTE DE XlLUilAi.

<< Villoria, le 21 avril 1823.

« Monsieur le comte, un événement grave et qui appelle toute l'attention du gouvernement, est venu embarrasser un peu notre situation politique.

« Le comte d'Amarante, repoussé du Portugal

par les troupes constitutionnelles, est entré sur le territoire espagnol. Il vient de faire connaître à la junte provisoire la situation où il se trouve. Il était le 13 à la Pueblade Sanabria, sur les confins del'Estraniadure et de la Castillc. Sa troupe était forte de huit cents chevaux et de deux mille hommes d'infanterie légère avec quelques bataillons de seconde ligne. Il offre ses services à la junte et demande les ordres de S. A. R.

« La junte m'a conimuni(|ué sa dépèche et j'en ai moi-même rendu compte sur-le-champ au prince. S. A. R. a pensé que la situation de la France visà-vis du Portugal ne lui permettait point d'accepter les offres de M. le comte d'Amarante et de lui donner des secours. En conséquence, j'ai adressé à la junte la lettre dont j"ai l'honneur d'envoyer une copie à V. Exe. Il est tout à fait urgent que le gouvernement nous donne des intructions à cet égard .

« ?S 'ayant point occasion d'écrire aujourd'hui à S. Exe. le ministre de l'Intérieur, je prends la liberté de vous adresser un rapport officiel, que je lui ai annoncé par ma lettre d'avant-hier et que je vous prie de lui remettre après l'avoir lu. Je pense que la publication de ce rapport par le Moniteur serait d'un assez bon elfet. Vous en jugerez. J'ai l'honneur d'être, etc.

« De Martionac.

« .V. B. — J'ai omis de vous dire que la dépêche du comte d'Amarante annonce que les troupes constitutionnelles du Portugal étaient encore à Brag'ance et n'avaient pas franchi la frontière de l'Espagne.

LKTTUKS 1»K M. I)K MARTIGNAC. 'Mi

(( Toute réflexion faite, je viens de faire reprendre ma lettre; l'aflaire est si grave qu'il faut doi-mir làdessus. Je n'enverrai la lettre à la junte que demain, après avoir revu S. A. II. Je vous écrirai ce qui aura été fait; mais soyez tranquille. Dans aucun cas, il ne sera rien fait qui puisse troubler et compromettre nos relations avec le l*ortugal. J'ai revu M. de Caux qui avait déjà écrit. M. le ministre des Afl'aires Etrangères saura par vous le retard. »

Page 1