CCCXXV. M. DE MARTIGNAC AU COMTE DE VILLÈLE
« ViLLoria, le 22 avril 1823.
« Monsieur le comte, votre lettre du 18 m'est arrivée ce matin. S. A. R. m'avait déjà appris qu'elle avait reçu depuis deux jours la réponse aux questions que j'avais soumises à V. Exe. dans ma lettre du 1;2. Je vous remercie d'être venu à notre secours ; nous en avions bien besoin. Soyez tranquille, au surplus, sur le ménagement de vos fonds. S. A. R. y apporte un esprit d'économie qui doit tout à fait vous rassurer.
« Je pense comme vous qu'il conviendrait de donner à nos versements à l'armée espagnole et au gouvernement provisoire la forme d'une avance et d'un prêt. La junte dit bien que ce n'est pas là ce qui avait été promis, mais j'ai soin d'intéresser son amour-propre et de lui faire sentir que cette moditication tournera au profit de son indépendance et de sa juste fierté, et je crois qu'elle consentira à ce que vous désirez.
« M. de Caux ne se croit pas, (juant à présent, autorisé à proposer et à souscrire un traité destiné
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à stipuler les avances et à régler ou à promettre un remboursement. Ses instructions rohligent h une grande réserve et l'invitent à faire avec la junte le moins d'actes diplomatiques qu'il sera possible.
« Je pense donc, et S. A. R. est de cet avis, qu'il conviendra seulement de demander à la junte une reconnaissance des sommes reçues, avec indication que les conditions du remboursement seront réglées à Madrid. Au surplus tout cela ne sera et ne peut être que provisoire, et c'est à Madrid que ces opérations pourront être régularisées.
{< J'ai déjà parlé à S. Exe. le ministre de l'Intérieur, des justes inquiétudes que nous donnait l'ancienne Régence, et des moyens que j'avais proposés à S. A. R. pour détacher les archevêques de Tarragone et de Valence, l'évêque de Pampelune et celui d'Urgel, de l'intluence hostile de M. de Matallorida. J'avais écrit à l'évêque d'Urgel pour lui annoncer que S. A. R. l'invitait à venir prendre place dans la junte provisoire. 11 m'a répondu qu'il ne le pouvait pas et qu'il désirait retourner dans son diocèse.
« J'avais écrit aux trois autres la lettre dont je joins ici la copie, que je vous prie de lire. L'évêque de Pampelune m'a répondu en s'excusant sur son âge, sur ses infirmités, et dans les termes les plus convenables. Sa lettre est datée de Ronccvaux. L'archevêque de Valence n'a pas encore répondu.
« Mais je vous envoie la copie de la lettre que je viens de recevoir de M. l'archevêque de Tarragone et que S. A. R. m'a ordonné de vous faire connaître. Vous verrez qu'elle est tout à fait oll'ensante et offensive, et qu'elle doit donner de justes soupçons
LKT 11', KS DK M. hlC VILLKr.K. 'M''>
sur les dispositions de celui (jui Fa sif^née et qui habite Orthcz, où se trouve aussi M. de Matallorida.
«Je suis loin de désirer que des liommes honorables éprouvent eu France rien qui ressemble à des persécutions ; mais leur aveuglement peut les porter à nous nuire, et dans l'intérêt d'ime cause qui en définitive sera la leur, je pense qu'il serait prudent de les engager à s'éloigner de la frontière, jusqu'à ce que l'arrivée à Madrid ait donné aux choses un caractère décidé et tout à fait régulier. Je livre ces observations à votre sagesse, après en avoir délibéré avec Monseigneur.
« .le me suis acquitté de votre commission auprès de M. le major général, ('e n'est pas sa faute si les dépêches télégraphiques ne sont pas datées. Il les date du quartier général, mais le directeur du télégraphe qui est à liayonne et qui commence ses opérations à Bayonne y substitue cette indication. Cette erreur sera rectifiée. Recevez, etc.
« De ]\rARTI(j.NAC. »
cccxxvi. le comte de villèle a s. a. h. m'^'' le duc
d'an(;oulkme.
u Paris, le 22 avril 182:J.
« Monseigneur,
« Je reçois la lettre que V. A. R. m'a fait l'honneur de m'écrire le 18 et je l'en remercie.
« Nous venons d'arranger avec M. le ministre de la Guerre les moyens de solder et d'entretenir les corps espagnols formés et agissant de concert avec Y. A. R. Cela convenu, si vous n'y voyez point
d'obstacle, il ne restera plus que les fonds d'entrelien de la junte, ou accidentellement nécessaires pour le service du gouvernement provisoire; Y. A. R. pourra y pourvoir au moyen d'ordonnancements faits d'après le même mode employé pour les dépenses du commissariat civil, ou des dépenses extraordinaires de l'armée.
(( Il paraît, d'après les renseignements qui m'ont été fournis, que Monseigneur trouvera dans M. Bourdon, intendant de la 10" division militaire, qui lui est définitivement offert pour intendant général de son armée, toutes les qualités qu'il réclamait dans l'homme dont il désirait l'envoi auprès de lui.
« Je prends la liberté d'adresser à V. A. R. deuxlettres pour Madrid, de la maison Rothschild à des banquiers espagnols; ces lettres, que je n"ai voulu recevoir qu'ouvertes, ont pour but de préparer Tapprovisionnement de nos caisses à Madrid, sans envoi matériel de fonds. Ce serait commode et utile à notre service. Monseigneur jugera s'il croit convenable de donner des ordres pour qu'à ses avant-postes, ou par toute autre voie connue au quartier général, l'envoi de ces deux lettres obtienne les facilités nécessaires à leur arrivée à Madrid.
« La Thémis^ frégate de 48, est partie hier de Brest pour le Passage ; une division composée du Centaure^ du Trident et de la Guerrière^ va se montrer quelques jours le long des côtes de la Biscaye; si Y. A. R. avait quelques ordres à faire passer à ces croiseurs, elle le pourrait par Bayonne.
v. J'ai l'honneur d'être, etc.
« J" DE VlLLÉLE. ))
LETTlî i:S DK M. I»K V I L 1. K I. K. 367
c P.-S. — Nous volons aujourd'hui lo budget à la Chambre des députés, et demain il sera porté à la Chambre des pairs. Nous avons les meilleurs renseignements de l'opinion et des dispositions de tous les points de l'intérieur. Tous les yeux, toute l'attention sont tournés vers Y. A. R. Le ministère de la Guerre marchera peut-être mieux que par le passé; le Conseil et le Roi fiyaiit exigé de M. le maréchal qu'il rétablît un secrétariat général, où pût être contrôlée l'exécution des ordres du ministre, M. Tabarié va être définitivement appelé à ces fonctions; M. de Perceval restera au matériel, et M. de Coëtlosquet au personnel. »
cccxxvn. le comtk de villèle a s. a. u. m»'' ee duc
d'angoulème.
(I Paris, le 24 avril 182;}.
« Monseigneur,
« Aussitôt après avoir reçu votre letlre du 20 de ce mois, j'ai pris les ordres du Roi, qui approuve la conduite que vous avez tenue à l'égard du général portugais Silveyra et me charge de vous dire qu'il est très important que vous ne conserviez aucune relation ultérieure, qui puisse autoriser l'Angleterre à considérer le Portugal comme ayant de justes sujets d'agression contre nous. Il est bien malheureux que ces royalistes portugais n'aient pas mieux réussi chez eux; il est étonnant qu'ils préfèrent agir en Espagne; il y a de l'Anglais dans tout cela. Enfin le danger de fournir un prétexte de rupture h l'Angleterre est de beaucoup supérieur à l'utilité dont
pourrait nous rire la coopération de ce petit corps portugais.
« Je pense que Y. A. R. doit éviter toute relation directe avec Silveyra, et doit lui faire donner le conseil indirect de se maintenir dans son pays, et d'y profiter de TeHet moral que doit certainement produire en faveur de sa cause la présence de l'armée française en Espagne. S'il ne peut se soutenir en Portugal et s'il persiste à vouloir combattre en Espagne les mêmes ennemis que l'armée française va y chercher, V. A. R. ne saurait l'en empêcher, mais ne doit concerter aucune opération avec lui; il faut, dans la conduite à tenir à cet égard, avoir toujours en présence le grand inlérêl de ne fournir aucun prétexte à l'intervention de l'Angleterre. Il n'en sera probablement ni plus ni moins, mais il faut toujours avoir sa conscience et le bon droit pour soi. Fortement préoccupé des mauvaises dispositions de l'Angleterre et du grand intérêt qu'elle a à mettre des obstacles à la réussite de notre entreprise sur l'Espagne, je suis presque tenté de considérer l'insurrection de Silveyra et sa manœuvre actuelle comme une machination britannique: sans doute je suis trop soupçonneux, mais je crois prudent d'agir comme si mon rêve était une réalité.
« Je crois aussi que Y. A. R. n'éprouve tant d'embarras de la part de la junte et des meneurs royalistes, que parce que les puissances du Nord favorisent et peut-être provoquent souterrainement cette tendance vers l'absolutisme. Nous sommes aux prises depuis six mois avec toutes ces difficultés; Dieu aidant, nous les vaincrons jusqu'au bout.
I, Kir m: s dk m. m; \ i i.ij:i.k, 'W.)
Mainleiiaut l'Autriche voudrait nous voir moKre le prince de Lucqnes à la tète du gouvernement provisoire à Madrid, (-haque jour amène ainsi sa proposition saui^renue.
« Nous avons su, par le télégraphe, (|ue V. A. R. avait appelé près d'elle M. Regnault; nous désirons bien qu'elle en soit satisfaite, et juge, avec ce nouvel intendant général, pouvoir se passer du concours de M. Ouvrard.
« J'observe toujours dans sir Charles Stuart un grand empressement de voir V. A. R. arriver cà Madrid, j'en suis d'autant plus disposé à désirer que vous preniez toutes les précautions nécessaires à la sûreté de votre armée, avant de vous j^orter en avant. Les Anglais sont évidemment les directeurs secrets de nos ennemis en Espagne; on y a certainement conçu le plan de défense du pays, d'après la supposition que nous nous porterions sur Madrid avant d'avoir assez bien assuré nos derrières.
« Je ne puis répondre à M. de Martignac avant le départ de l'estafette d'aujourd'hui. J'ai lu son rapport au Roi qui en a été 1res satisfait; je vais l'envoyer à M. de Corbière; on ne le mettra probablement pas au. l/o/^//<?«/' ; tout ce qui touche cette junte est horriblement délicat pour nous, et à l'intérieur et à l'extérieur. Le budget et la loi des quarante mille hommes ont été votés par la Chambre des députes; la session peut être considérée comme finie.
« J'ai l'honneur d'être, etc.
« J" DE ViLLÈLE. »
370 AVRIL 182:î.