CCCXXVIII. — S. A. I!. M"" LE DUC D ANGOULEME AU COMTE DE VILLÈLE
« Vittoria, 24 avril 1823.
« J'ai reçu ce matin, mon cher comte, votre lettre dn 20, qui m'a fait grand plaisir; croyez bien qae je ne vous demanderai que ce que je croirai indispensable pour le bien du service du Roi. et que je ferai tout ce qui dépendra de moi pour que la campagne soit prompte et utile au pays. J'attends aujourd'hui ou demain l'intendant Regnault; je m'entendrai avec lui pour ce qu'il y aura de mieux à faire à l'égard du marché avec M. Ouvrard, et j'espère que nous le rendrons meilleur.
(( Si rien ne dérange mes projets, je compte être vers Je 25 à Madrid; je ne puis pas prévoir d'avance dans quelle position je m'y trouverai. Le brigadier don Julien Sanchez, pris à Logrono, est ici depuis avant-hier, et je l'ai fait bien traiter; j'ai même voulu que le major général lui donnât à dîner. Je ne l'ai pas vu, mais je lui ai fait parler; il est raisonnable, et si je crois pouvoir en tirer parti, je le ferai. J'ai fait donner la liberté à tous les prisonniers qui ont demandé à retourner chez eux.
« J'ai dit à M. de Martignac le mauvais efTet qu'avait fait la proclamation de la junte; il doit vous en écrire. Je l'ai chargé de les engager à en donner une autre pour inviter tous ceux qui sont partis, à rentrer chez eux sans avoir d'inquiétude; j'espère l'obtenir en ne leur donnant de l'argent qu'à cette condition.
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« Depuis que je suis entré en Espagne, il y a l)i(Mi eu quelques menaces; mais jusqu'à présent, je ne sache pas qu'il y ait eu une seule vengeance d'exercée, et c'est beaucoup.
'( J'ai déjà dit à Guilleminot, et je lui ai répété ce matin, ce que vous me mandez pour la date du télégraphe; la faute n'en est pas d'ici, mais bien de Bayonne. Après y avoir bien pensé et consulté mes g'énéraux d'artillerie et du génie, je me suis décidé à ne point faire les sièges de Saint-Sébastien et de Pampelune. Ces deux places tomberont d'ellesmêmes par la suite des événements; et ce sera une grande économie d'hommes et d'argent; je me contente de les faire bloquer.
« Si je jugeais d'après les nouvelles que je recevrai, soit d'Espagne, soit de Paris, qu'il fût nécessaire de faire occuper Madrid dix jours plus tôt, j'y pousserais uncorps de dix à douze mille hommes; maisj'aimerais mieux y arriver avec des forces plus considérables,
(( J'ai reçu ce matin des nouvelles de l'Ebre, d'Alfaro, du 21 ; ce même jour, Santos Ladron était à Valtierra et le comte Molitor à Caparosso. Nos troupes étaient reçues partout avec le même entbousiasme, et je suis convaincu qu'elles n'éprouveront de résistance, ni à Tudela, ni à Saragosse. D'après des lettres interceptées, le Roi et sa famille étaient arrivés le 10 à Séville, treize jours plus tôt qu'on ne les y attendait.
« Si vous aviez quelques ordres du Roi à me faire passer, je vous prierais de me les envoyer par le télégraphe.
« Quand les ambassadeurs des puissances étran-
'M2 A VI! IL is2:i.
gères arriveront à Madrid, je les trailerai comme ils doivent l'être, mais ils n'influeront aucunement sur ce que je croirai devoir faire ou dire.
« Si j'avais une occasion décrire à S. M. C, je le ferais d'une manière un peu ferme sur ces deux points : 1° de donner une amnistie générale. 2° d'accorder à son peuple, n'importe sous quel titre, des institutions ayant pour bases une représentation nationale,et une autorité suffisante laissée au souverain.
« Je n'écris pas aujourd'hui à mon père. Veuillez bien lui communiquer ma lettre et compter, mon cher comte, sur toute mon estime et mon affection.
« Loirs-A.NTOINE. » CCCXXIX. M. DE MARTIGNAC AU COMTE DE Vn.LÈLE.
« Viltoria, 2t avril 1823.
« Monsieur le comte, il paraît que la proclamation de la junte provisoire a occupé le gouvernement anglais. J'avais bien pensé que la déclaration faite par elle qu'elle ne reconnaît aucun des actes du gouvernement des Cortès, donnerait lieu à des réclamations, particulièrement à cause de l'emprunt. Je n'ai pas cru l'inconvénient bien grave.
« D'abord, ce n'est pas nous qui parlons; c'est la junte. En second lieu, cette junte est provisoire et transitoire; elle n'a stipulé que provisoirement. Sa déclaration est une conséquence du principe qu'elle a émis, que le Roi, rendu à la liberté, pouvait seul, avec le concours des liommes sages qu'il appellerait, arrêter des mesures définitives.
uD'un autre côté, la junte a dû tenir un langage
(jiii lui concilicU la confiance et l'alhésion du [mvll ro\alisl(\ cl (-('lU^ tléclaralion élail indispensable pour atteindre ce but.
« Enfin, cette simple; énonciation, faite dans des termes vagues, ne fait aucun obstacle à des concessions spéciales, et ces concessions peuvent aider à un rapprochement.
« Voilà ce que nous avons pesé lors de la délibération de cette proclamation. J'aurais mieux aimé qu'elle ne contint pas de déclaration de principes, et j'en avais fait l'objet d'une proposition qui a été longuementdiscutée. Cette discussion m'a convaincu que cette déclaration était nécessaire. Le bruit se répandait que nous arrivions avec une charte toute préparée, qui n'était qu'une modification de la constitution des Cortès. Cette idée éloignait de nous un grand nombre de royalistes; il a fallu la combattre, et je crois que la proclamation qui a été, je vous assure, mûrement réfléchie, l'a fait avec assez d'adresse et de mesure.
« J'ai cru devoir vous soumettre ces réflexions, dont je présume bien que Y. Exe. n'avait pas grand besoin. J'ai l'honneur d'être, etc.
« Dii Martignac. »
cccxxx. li: comte de villèle a s. a. r. m' "^ le duc
d'an'GOilème.
« Paris, le 2."i avril IS:.^3.
« Monseigneur,
« Je viens de remettre au Roi les lettres du 21 que je reçois de V. A. U. et de M. de Martignac. Le Roi
374 AVUIL 1823.
est très satisfait de volro réponse à la juiito rclalivemeiit au comte d'Amarante. V'^ous devez persister dans cette stricte et loyale observation de la neutralité à l'égard du Portugal; la junte nous semble devoir agir de même. Au reste, si comme paraît le craindre M. de Martignac, le comte d'Amarante entre en Espagne et y combat les constitutionnels, ou s'empare de quelque poste important, il nous paraît bien suffisant de ne pas l'approuver, et de ne lui donner ni autorisation, ni secours, sans penser à le combattre ou à le désarmer. Dans la triste position où l'on a réduit l'Espagne, le devoir ne va pas jusqu'à la préserver des inconvénients de ce petit incident. Il suffit que, ni Y. A. R., ni la junte, ne fassent rien qui puisse autoriser le Portugal, et par suite l'x^ngleterre, à prolonger par leur intervention la lutte que nous avons à soutenir.
« Il nous est venu ce matin d'Angleterre de meilleures nouvelles sur la disposition du ministère ; il prétend n'avoir fait tant de bruit que pour ménager l'opinion et calmer l'opposition ; il faut prendre ces bonnes paroles pour ce qu'elles sont, et continuer à agir comme si elles pouvaient être emportées par le vent.
<( J'ai vu hier sir (Charles Stuart très otfusqué d'une communication que votre junte a eu la folie d'adresser ici à tous les ambassadeurs, pour leur demander à être reconnue par leurs gouvernements, comme elle l'a été par V. A. R.. Celui-là s'est borné à me dire qu'il ne leur répondrait pas ; mais Castelcicala a pris la chose plus au sérieux et nous a envoyé au nom de son maître, qu'il nous dit être le seul régent
I,i;'l'TllE DlC AI. I»K ^II.LI•:l.K. ST.")
légitimo do rEspagiie, une proteslaliou dmis loiilos les formes.
(( D'un aulre côlé, quelques expressions de la proclamation cLdes nouvelles suries légendes en faveur de rinquisition et du roi absolu, produisent ici sur les esprits le plus fâcheux effet. 11 faut que cette junte agisse avec beaucoup de réserve et de mesure, qu'elle se borne autant que possible à seconder les vues de Y. A. R., et ne cherche pas surtout à jouer un rôle au delà de la sphère que sa création, et l'appui que la France lui accorde, bornent aux provinces occupées par votre armée.
« La sagesse de Monseigneur saura concilier la consistance que doit avoir cette création pour lui être utile, avec la dépendance et la faiblesse dans laquelle doit être maintenue une autorité passagère, contestable et accompagnée de tant d'inconvénients.
« Tout cela ira le moins mal possible jusqu'à Madrid ; là, V. A. R. aura à prendre un grand parti. Voici sur ce point des documents que le Roi vient de me remettre.
« M. Félix Ramon d'Alvarado y Valoustegui, qui dit avoir vu V. A. R. à Rayonne, s'est présenté au Roi ce matin, avec un pouvoir du roi Ferdinand dont je joins ici la copie sous le n° t , et une note cijointe sous le n" 2.
« Je reviendrai dans une autre lettre sur le contenu de ces pièces, qui méritent la plus sérieuse attention, et que je me hâte d'envoyer à V. A. R. Cet Espagnol a dit au Roi que Ferdinand ne doutait pas qu'on ne parvînt à l'amener jusqu'à Cadix, mais qu'il était sur de nous être bientôt livré si, après
37G AVRIL lS2:i.
avoir établi le gouvernement provisoire à Madrid, Y. A, 1{, se portait rapidement sur Se ville et Cadix avec une partie de son armée, et si nos forces navales menaçaient en même temps cette ville du côté de la mer.
" Nous ne pouvons rien ajouter, Monseigneur, à toutce que voussavezdéjàpour le marché d'Ouvrard ; il faut seulement que Y. A. 11. prenne en considération que l'administration de la Guerre a fait, quoique tardivement, de très grands achats de grains, qui doivent être consommés par l'armée à mesure qu'ils arrivent, sous peine de les perdre et de payer à la fois M. Ouvrard et l'administration de la Guerre pour un seul et même service ; il faut aussi utiliser les moyens de transport préparés, qui vont arriver successivement selon Tétat que j'ai déjà eu l'honneur (le vous adresser.
« Il m(! semblé que dans cette situation, si vous conservez M. Ouvrard comme munitionnaire, il faut l'obliger à commencer par utiliser les provisions et les transports du gouvernement, et n'admettre les siens propres qu'à défaut des premiers ; car soyez assuré que tout autre mode donnera lieu à la critique la plus sévère, en induisant le gouvernement en perte graluite pour des sommes énormes.
« J'aurais bien voulu mieux connaître le personnel de l'intendance militaire et vous envoyer un homme sûr et capable ; on dit maintenant que ce X..., auquel vous vous adressez, a fait un vol considérable à l'époque de l'occupation de la France; ou prétend que Bourdon aurait présenté plus de garantie ; mais pourquoi donc l'a-t-on indiqué? Y. A. U. aura fait
LKTTHK l»K >l . Di; VIT-LKLK. 377
pour le mieux du service du Uoi ; Ionisera consommé lorsqu'elle recevra celte leUre; je ne lui donne ce renseignement que pour (ju'elle sache à qui elle a allai re.
« Monseigneur peut ri reiranquillesurle service des fonds; je suis trop heureux de pouvoir suppléer par là à ce qui peut être en arrière dans les moyens nécessaires au succès de l'entreprise qui lui est confiée. Je le répète à V. A. R. j'aurai toujours en caisse, à lîayonne et à Perpignan, un mois d'avance pour le service de larmée ; j'ai seulement à demander à Monseigneur d'aider de ses ordres le caissier général pour le transport des espèces, qui se trouve doublé par les besoins, et qu'il importe qu'on fasse aider par les moyens généraux de l'armée, sans quoi il nous serait impossible d'y suffire, surtout à présent que l'armée va s'éloigner.
« Tout est tranquille ici et nous avons les meilleurs renseignements sur la disposition des départements.
« Si rAngleterre reste neutre, comme elle le dit; si le Nord nous laisse faire, comme il le promet; si Ferdinand est raisonnable, comme il le paraîtrait dans la communication ci-jointe; enfin et en première ligne, si Dieu continue cà bénir l'entreprise confiée à Y. A. R., qu'elle soit à Madrid à la fin de mai, après avoir balayé ses derrières, et qu'elle obtienne ou arrache Ferdinand des mains de ses ennemis avant la fin de septembre, tous nos vœux seront accomplis, et la France devra à V. A. R. d'être rendue à la sécurité et d'avoir repris son rang parmi les puissances de l'Europe. Tout le monde ici sent cela
et chacun Tespère de V. A. II. ; vous ne sauriez croire combien de confiance et de sécurité s'attachent à votre auguste personne.
« J'ai l'honneur d'être...
(i .1 " DE ViLLÈLE. »
CCCXXXl. LE COMTi; J)]: VILLÈLE A M. DE MARTIGNAC.
<< Paris, le 2b avril 1823.
« Je reçois, mon cher monsieur, votre lettre du 22 ; hier m'était arrivée celle du 21. J'ai répondu directement et longuement sur l'une et sur l'autre à Monseigneur. Je n'ai le temps, avant le départ de l'estafette, que de vous dire que le Roi a fort approuvé la détermination de Monseigneur au sujet de l'équipée du comte d'Amarante; qu'il vous enjoint de persister dans cette voie et que nous pensons que la junte espagnole doit s'y renfermer ellemême. Il est à croire au reste que, si le comte d'Amarante avait les forces qu'il annonce avoir, il ne quitterait pas le Portugal, où il pourrait être bien plus utile et se faire bien plus d'honneur qu'en venant eu Espagne. Yous verrez qu'il ne vous arrivera qu'avec une poignée de gens, dont vous serez peu embarrassés et par lesquels il faut surtout éviter d'être commis avec l'Angleterre. Au reste la France leur est ouverte : qu'ils s'y réfugient, s'ils sont embarrassés. On les y traitera comme l'ont toujours été par elle les hommes malheureux.
« Je dis à Monseigneur comment votre junte nous fait tracasser par ses prétentions absurdes d'être reconnue parles puissances, et comment ellein(|uiète
LKl'lKE nr C.KNKliAL C. l' I [J- K AI 1 N 01'. 'HO
chez iiDiis les amis do nos insliliitious cl d'iiiic sa^e liberté par son goût mal déguisé pour l'absolulisme et l'Inquisition. l*rèchez-lui modération et prudence : personne ne le peut mieux que vous; recevez nos compliments sur la manière dont vous justiliez sous tous les rapports la conlianco du lîoi, et croyez, etc.
« J" DE VlLLÉLE.
u Toutes nos lois sont passées aux Députés; la moitié sont déjà partis. Cette Chambre ue pourra plus se réunir. Nous venons de porter la dernière loi à la Chambre des pairs; le 5 ou le 7 de mai, la session sera close. On nous annonce de mauvais discours sur le budget et la levée de 18i24 de la part de la gauche et des doctrinaires de la Chambre des pairs. »