C.CCLXII. — M. DE MAI'.TIGXAC AU COMTK DE VILLÈLE
« Biirgo?, 13 mai 1823.
« Monsieur le comte. Monseigneur est parti ce matin pour aller coucher à Lerma. Je ne partirai qu'après-demain matin pour le rejoindre à Aranda vendredi. Le peu de ressources qu'offrent les villages qui se trouvent sur notre route jusqu'à Madrid, ne nous permettent pas de voyager avec le grand quartier général, mais je me tiendrai toujours à une distance assez rapprochée pour pouvoir aller rejoindre Monseigneur à cheval toutes les fois que ce sera nécessaire.
« S. A. R. m'a remis en partant les, dépêches qu'elle avait reçues de V. Exe. et m'a chargé de vous en annoncer la réception.
« Toutes les observations qui doivent servir à éclairer notre marche dans la ligne qui nous est tracée, sont d'une justesse parfaite et vous pourrez compter que, tant que ce soin me regardera, je les reproduirai exactement, et à la mémoire de Monseigneur, et à Taltention de la Régence. Il ne faut pas conclure de là que cette ligne sera rigoureusement suivie par celle-ci, et calculer sur cette certitude. Je suis convaincu qu'il sera fort difficile de l'y maintenir, même à peu près. La Régence voudra étendre son
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autorité en multipliant et en agrandissant ses actes. C'est contre cette tendance inévitable qu'il faudra iHre sans cesse en garde, et tous les eflbrls de la prudence ne |)arviendront pas à éviter quelques écrits et quelques actes qui seront de nature à contrarier votre plan. Le moins possible sera le mieux.
« Nous accueillerons M. d'Anduaga comme un homme envoyé par vous et qui vous paraît digne de confiance. Je ne vous dirai pas qu'on l'accuse ici d'être fort porté à l'intrigue, ou au moins j'ajoulerai, parce que cela est juste et vrai, que c'est un reproche que chacun s'adresse ici respectivement et qu'il ne faut pas, pour l'honneur des Espagnols en général, juger de leur caractère sur ce qu'ils disent eux-mêmes de chacun en particulier.
« Je m'affligeais, dans la dernière lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire, de nous voir si peu avancés dans la grande affaire de l'Andalousie. Nous n'avons rien fait, rien tenté encore pour arriver au but principal, essentiel, presque unique de notre entreprise, la délivrance du roi.
a Ce but peut être atteint par deux moyens différents, ou en excitant et en favorisant les dispositions de la population, et peut-être d'une partie des troupes, ou en org'anisant une force suffisante pour vaincre la résistance.
«■ Nous n'avons rien fait encore dans le premier objet; nous n'avons pas même d'agent sur dans l'Andalousie, qui nous tienne au courant de ce qu'il nous importe de savoir. Hier cependant, il est parti un homme intelligent et adroit, qui a pris l'engagement de voir, d'entendre et de nous instruire. Je
ne crois pas qu'il fût possible de déterminer la population à se soulever seule et de son propre mouvement; mais je crois facile de la disposer à seconder avec vigueur les premières démonstrations qui seront faites.
« Ces premières démonstrations doivent être faites par Tarmée royaliste espagnole. C'est là surtout, ce me semble, que nous ne devons être que des auxiliaires. Les intérêts de notre armée l'exigent évidemment ainsi. Il faut donc une armée espagnole, mais non pas des bandes indisciplinées et irrégulières. L'armée espagnole doit donc être organisée, et pour cela il faut qu'elle soit habillée. La plus grande partie ne l'est point. Le corps du général d'Espagne, celui de Quesada, les autres corps disséminés, sont dénués de toute espèce de chaussure et de vêtement. Aussi le mécontentement les gagnet- il et la désertion est-elle considérable. Cette désertion par elle-même n'est pas un très grand malheur, parce qu'il y a là d assez mauvais soldats, mais ces amis mécontents deviendront de fâcheux ennemis.
«L'organisation de l'armée espagnole est un de nos premiers besoins. Je crois qu'on a trop attendu pour s'en occuper et qu'il faudra employer pour le faire à Madrid un temps que nous aurions pu épargner. Au surplus un sous-intendant espagnol est parti pour Paris, afin d'y presser l'envoi des habits destinés à la division d'Espagne, et S. A. R. a désigné hier M. le général Bordesoulle pour s'occuper de l'organisation. Il faudrait tâcher de réparer le temps perdu.
« Vous avez vu par ma dernière lettre que nous pensions comme vous à appeler M. le duc de l'In-
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fanlado auprès de S. A. H. (Vosi en olîet uno précaiilion nécessaire. J'ai été plusieurs l'ois tenté de lui écrire. La crainte de le compromettre, ou même seulement de l'inquiéter, m'en a empêché.
« Hier cependant un homme est parti pour Madrid. Il est porteur d'une lettre de recommandation pour un banquier qui a des liaisons avec le duc de rinfautado. Il dira au banquier ce que je désire faire savoir au duc, et ce sera par cet intermédiaire que ce dernier sera informé. Je ne doute pas qu'aussitôt après que nous aurons passé le Somo-Sierra, la ville de Madrid n'envoie faire sa soumission. Alors je pourrai écrire officiellement au duc ; mais en attendant, j'apprendrai si on peut compter sur lui.
« Soyez tranquille sur la proclamation. Elle ne sortira pas des bornes de la première. Pour celle-là, je vous en réponds.
<( Nous n'avons point entendu parler de propositions. J'ignore s'il nous en viendra de la part des Gortès, mais je suis convaincu que nous perdrions toute popularité en Espagne si nous entrions en négociations avec eux, ou si notre première et irrévocable condition n'était pas la liberté pleine et entière du roi. Les Espagnols sages, qui ne veulent, ni du pouvoir absolu et arbitraire, ni de l'Inquisition, sont tous d'accord sur ce point que la Constitution est infectée d'un vice radical; qu'il n'est pas possible de la prendre pour base d'une transaction, et que c'est du roi qu'il faut obtenir les institutions dont ils reconnaissent la nécessité.
« Cette observation m'amène, monsieur le comte, à un fait grave dont il importe que vous soyez ins-