TOME III
pièges, mais il doit les utiliser tels qu'ils sont, en les conduisant, nonobstant les difficultés, vers le but que nous recherchons, celui du bonheur de TEspagne et du repos de la France.
« Casa Irujo est parti ce matin. Le duc de San Carlos part après demain. Je désire que Monseigneur ait employé ces deux hommes dans sa Régence et le ministère. Ils paraissent bien disposés et voient assez bien la situation de leur pays et les moyens d'y consolider Tordre.
« Donnadieu vient d'empêcher la Jonction des troupes de Llobera avec celles de Miha , il les a bien battues et elles n'ont plus qu'à se retirer dans Barcelone; le corps de Milans prend la même route par Mataro, poussé par la division Curial ; enfin Mina est assez mal engagé à Cellent entre le baron d'Eroles et Donnadieu. Il lui sera difficile de regagner Barcelone sans s'exposer à être bien battu.
« Le duc de San Carlos me dit que V. A. R. doit prendre garde k ne pas reconstituer légèrement les anciens Conseils deCastille, d'Etat, desFinances, etc.; qu'elle ne doit se servir des membres que comme de grands notables, bons à consulter et propres à élire la Régence : mais que les prétentions de ces Conseils ont beaucoup nui en 1814, et ont entraîné le roi dans les fautes qu'il fit à cette époque ; qu'en conséquence il serait fâcheux que le roi les trouvât rétablis à son retour.
« En même temps que je conseille à Monseigneur de se tenir en garde contre l'entraînement des triomphes de ses auxiliaires, je crois qu'il est non moins indispensable de ne pas les aliéner et de ne
LKTTllKS l>K M, ItR VII,LKLR. 499
donner aucune prise à leur méfiance en traitant trop bien les ennemis et en admettant les propositions que maintenant ils seraient sans doute disposés h faire. Je persiste dans ces deux points de direction : le discours du roi, la proclamation de Monseigneur.
« V. A. R. doit gronder son monde, même mon payeur général. Il nous revient encore, sous la date du 13 mai, que votre 2' corps manquait de tout, même d'argent, même de la solde ; c'est épouvantable, après les sommes énormes mises dans les mains des employés au service de l'armée, tenues à discrétion dans les caisses tant de l'armée que de réserve.
« Les fonds sont aujourd'hui cà89 fr. 80 c.
« J'ai l'honneur d'être, etc.
" J" DK VlLLÈLE. »
ccclxxvui. le comte de vlllèle a s. a. k. m'^^ le duc
d'angouléme.
« Paris, le 23 mai 1823. « Monseigneur,
« Je viens do faire mes compliments à Guilleminot sur l'ordre donné à Molitor de nous lâcher en Catalogne avant de s'être assuré par lui-même de l'état dans lequel il y laissait le A' corps : comme je l'ai déjà marqué à V. A. R., si l'ordre a été exécuté, ce que nous ignorons, car nous n'avons jamais de nouvelles de ce 2« corps, nous ferons tout ce que nous pourrons pour soutenir honorablement la lutte dans cette infernale Catalogne, sans ce secours sur bH|uel nous comptions chaque jour pour compléter
nos succès. Nous enverrons de ce côté tout ce dont nous pourrons disposer et mettrons ainsi Monseigneur en mesure de tirer sans inconvénient des troupes du 'i" corps les services qu'elle leur aura demandés ailleurs. J'écris aussi à M. do Martignac sur sa proclamation, dont j'ai reçu la première communication hier au soir. Je le gronde de ce qu'il n'a pas averti V. A. R. de la difficulté qu'il a dû éprouver à exposer les motifs du mauvais parti de faire nommer la Régence par Monseigneur el de soumettre ensuite ces choix à la sanction des Conseils. Mais tout devient sans objet aujourd'hui que V. A. R. est depuis trente heures à Madrid et que le seul parti à soutenir est celui qu'elle aura pris ; d'ailleurs grogner n'est pas si bon qu'on ne doive cesser aussitôt qu'on peut, et non seuh^nent je le puis, mais encore je le dois, puisque c'est à Monseigneur que j'écris.
« Nous n'avons pas mal d'affaires ici et je dois tenir V. A. R. au courant de ce qui se lie à celles sur lesquelles elle est appelée à exercer une si grande et si salutaire influence.
« Nos bons alliés continentaux voient avec joie la facilité des succès de votre armée sur les révolutionnaires, parce qu'ils craignent et haïssent la révolution ; mais ils jalousent la position dans laquelle ces succès vont placer la France; ils vont peut-être même jusqu'à redouter la force que votre maison va puiser dans la campagne qui lie si bien V. A. R. à l'armée du Roi,
« On a peut-être aussi dans certains cabinets une telle crainte des formes représentatives qu'on ne voudrait pas s'en fier à nous du rétablissement de
L Kl" TU ES l>K M. 1» K V I L I, K I, K. f)01
l'ordre en Espagne, de crainte que nous ne le jugeassions lié au maintien ou au rétablissement de <juel(|ue chose qui leur ressemblât.
« Quoi qu'il eu soit des intentions, voici les faits. On a promis monts et merveilles pour l'envoi des ministres à Madrid, aussitôt que vous y seriez; ensuite on a tenté, je crois, de nous y faire reconnaître la régence d'Urgel, dont les principes et les vues sont connus; enfin aujourd'hui, même avant d'avoir un prétexte sur le mode d'établissement de ce gouvernement, la Russie ne sait plus qui elle doit y envoyer, l'Autriche attend la Russie, et la cour de Rome veut se consulter avant d'y laisser aller le nonce.
« D'autre part, sir Charles Stuart vient nous confier que les actes de L'Abisbal et ses propositions ne sont pas de lui seul, qu'elles sont concertées avecMorilio et Ballesteros, enfin que son gouvernement pourrait bien abandonner ces Cortès, dont la cause est perdue, cette constitution dont la majorité ne veut pas concourir môme à ramener Ferdinand <lans Madrid; mais qu'il ne comprendrait pas comment son cabinet pourrait intervenir dans tout cela, sans obtenir de nous des garanties en faveur des personnes compromises par la révolution qui finit, et des institutions propres à rassurer contre le retour à l'absolu, avec Ferdinand à Madrid.
« Nous avons délibéré sur cette situation et nous • nous sommes arrêtés à profiter de cette espèce d'ouverture de l'Angleterre et de votre entrée à Madrid pour sonder les ambassadeurs de Russie, de Prusse et d'Autriche, pour savoir s'ils seraient disposés à
traiter avec nous et sir Charles Stuart des meilleurs moyens politiques pour consolider en Espagne l'ordre et la paix, que l'armée de Y. A. R. est au moment d'y rétablir. Si ces ouvertures sont accueillies, notre intention est de chercher à faire adopter, par les autres gouvernements, les vues sages et désintéressées de la France à l'égard de l'Espagne ; d'y faire adopter, comme base de la conduite générale, ce qui sert à diriger la nôtre, savoir : cessation de toute hostilité aussitôt la délivrance de Ferdinand, secours et protection à son gouvernement, accordés pourvu qu'il consente à une amnistie convenable et à l'établissement de garanties suffisantes à la sécurité de ses peuples.
« Il est difficile, sans doute, d'amener promptement les ambassadeurs à se réunir. Chacun voudra consulter sa cour. Il sera plus difficile encore de les faire sentendre sur certains points de la conclusion. Mais comme il faudra toujours finir par s'expliquer sur ces objets délicats, comme il importe que les généraux espagnols, réduits au désespoir par un refus trop tranchant d'écouter leurs propositions, ne préparent plus d'obstacles encore aux opérations de votre armée; comme il est surtout très politique de ne pas refuser tout concours de l'Angleterre à la délivrance de Ferdinand et au rétablissement de l'ordre en Espagne, nous allons essayer, sans trop nous avancer, de nouer cette négociation ici, pendant que V. A. R., exactement informée de tout ce qui se ferait à Paris, continuerait en Espagne à y préparer, par le succès de ses armes, l'accomplissement par la force de ce que la négociation ne pourrait obtenir.
li:ttri:s dk m. dk vii.r.KLE. 'Mv.i
« 11 est six lieiires, jo finis on |)résenlant à Monseigneur riiomniage, etc.
« J" I>K ViLI, lÎLK.
« P. S. — M. Casa Irujo est parti hier. M. le duc de San Carlos part demain. »
CCCLXXIX. LK COMTE 1)K VU.LKLi; A :M . DE MARTIGNAC.
« Paris, le 23 mai 1823.
<( J'ai reçu hier soir, mon cher monsieur, votre lettre du 18, et le projet de proclamation que vous aviez préparé pour l'entrée de Monseigneur à Madrid. Nous en sommes ici tous fort affligés, car nous ne doutons pas qu'elle ne produise le plus mauvais eflet, et sur notre situation politique, et sur les dispositions des cabinets étrangers.
« La seule chose qui nous laisse encore quelque espoir, c'est la lettre que j'ai adressée à Monseigneur après le Conseil tenu le lo, lettre qui n'avait encore pu vous parvenir et qui, nous l'espérons, vous aura fait renoncer à la fatale idée de nommer la Régence vous-mêmes, et à celle qui nous paraît encore plus dangereuse, d'avoir soumis à la sanction des Conseils cet acte de Monseigneur.
(c II nous semble que la seule lecture de la proclamation que vous prépariez dans ce sens, devait vous avertir que le parti que vous preniez n'était pas bon; comme cette proclamation, réduite à ses deux premiers et au dernier paragraphe, est excellente et dig"ne! Comme tout le reste manque de ces deux caractères !
50i MAI 18 23.
(( Nous en avons tous été frappés également, et il n'y a peut-être pas de meilleur moyen de bien juger un parti à prendre, que d'essayer ainsi des moyens qu'il fournit pour l'exposer et le soutenir.
« Nous espérons, je vous le répète, que 3Ionseigneur en sera revenu à l'idée de donner à cette Régence une origine plus espagnole ; qu'il se sera borné à convoquer les Conseils pour l'élire, et alors tout sera simplifié et pour lui et pour vous, chargé de rédiger un acte bien plus facile à représenter sous un jour convenable. Nous espérons aussi que l'avis de la prochaine arrivée et de Tacceptation du duc dé San Carlos vous aura déterminé à le maintenir dans la Régence, et que vous aurez conservé M. Garcia de la Torre pour le ministère, où il paraît qu'il vous serait bien plus utile que dans la Régence. Dieu est pour nousl 11 aura conseillé Monseigneur dans ce moment décisif, c'est notre désir et notre espoir.
« La position est assez difficile pour que nous évitions les fautes avec le plus grand soin. Plus que d'autres, ceux qui, comme Monseigneur, Guilleminot et vous, êtes dans l'action, sont sous le joug des circonstances, sous le poids des difficultés; croyez que nous ne sommes pas injustes et que nous sentons bien les nécessités qui souvent vous dominent. Mais soyez persuadés aussi que nous ne sommes pas sur des roses, que nous avons, où nous sommes placés, mille avertissements, mille symptômes, qui nous mettent à même d'apprécier l'effet des dispositions et des mesures que nous indiquons; et dans cette occasion, c'était après avoir mûrement pesé les conséquences, que nous avions indiqué le mode
LKTTHK l)i; M. DE MARTIGNAC. 5».')
(réleclioii (le rctle Uégcnco et les principaux meml)res qu'il fallait y appeler.
<c Nous allons attendre avec sollicitude les nouvelles do la décision définitive que doit avoir prise maintenant .Monsoigncur. Si elle est toile que nous la désirons, nous comptons sur de bons résultats : si elle est ditférente, nous penserons que les circonstances vous l'ont imposée et nous réunirons nos oll'orts pour la faire tourner au profit du service auquel nous sommes dévoués.
« Dans l'un ou l'autre cas, soyez sûr que nous rendrons également justice aux motifs qui vous ont dirigé, et comptez, etc.
« J" DE ViLLÈLE. »