‹ Mémoires et correspondances du comte de VillèleChapitre 154 sur 158 · TOME III · texte numérisé non relu

TOME III

o30 MAI 182 3.

mai, des ordres qu'avait donnés la junte pour acheter du tabac afin de rétablir le monopole et de créer là une ressource pour l'avenir. Je vous fis part de sa demande d'un prêt de 750 000 fr. pour payer les tabacs achetés. Yous répondîtes à Monseigneur qno vous me donneriez bientôt une réponse. Le temps s'est écoulé; les vendeurs ont réclamé et la junte, fort embarrassée, a cherché à emprunter un million pour le tabac et pour le sel, qu'elle avait également acheté. M. Ouvrard a consenti à lui prêter cette somme pour un an, à o p. 100 d'intérêt. Je m'y suis d'abord opposé et ma résistance s'est prolongée plusieurs jours; enfin, j'en parlai à S. A. R. à Aranda et elle n'y mit point d'empêchement.

« Le traité n'était point onéreux, ainsi que vous le verrez par la copie que je vous envoie; l'opération était bonne par elle-même ; la junte se plaignait amèrement qu'on lui refusât les secours dont elle avait besoin et qu'on l'empêchât d'en trouver. Je n'eus rien à dire et je laissai, sans consentir et sans empêcher, terminer une affaire qui devenait urgente, parce que les vendeurs réclamaient. Au reste, la junte rend un compte fidèle de ce qu'elle a reçu, et les ressources qu'elle a procurées par cet emprunt, tourneront au profit delà Régence qui lui succède.

« C'est demain Saint-Ferdinand. Il y aura revue le matin et spectacle le soir. J'ai l'honneur d'être, etc.

Lt:TTKi:S I»K M. DK VII, M: LE. 'i'iï

(■.CCXC. LE I.O.MTi; I)K VILLÈLE A M. DL MARTIf.NAC.

« Paris, le 'M) mai \Hi:\.

« Mon cher monsieur, je viens de soumettre au Roi, de communiquer à Monsieur et de portei" au Conseil, votre dépèche des 23 et 24, et la proclamation de Monseigneur dont vousm'adressez un exemplaire. Tous ont été satisfaits de la manière dont cette affaire délicale avait été conduite et terminée. Le Roi m'autorise à vous dire qu'il est particulièrement satisfait des soins que vous avez pris en cette circonstance et de la manière dont vous avez rempli la mission qui vous avait été confiée.

« La suite prouvera combien l'acte auquel vous venez de concourir, était délicat et devait avoir d'influence sur le rétablissement de l'ordre en Espagne. Je ne pense pas qu'il put être mieux combiné, et vous pouvez vous flatter de l'avoir conduit au meilleur résultat possible au milieu des circonstances et des difficultés dont vous étiez environnés. Si je ne puis écrire une lettre à Monseigneur aujourd'hui, veuillez lui transmettre ce témoignage que je recueille de toutes parts sur ce qu'il vient de faire.

« Hier, j'avais à dîner tout le corps diplomatique. La joie sincère des uns, l'embarras des autres, tout a concouru à nous faire juger que ce que Monseigneur venait de nous annoncer par sa dépêche télégraphique du 26, était bien, était utile à l'entreprise dans laquelle nous sommes engagés, était honorable pour la France.

" Nous allons faire tout ce qui dépendra de nous

pour vous seconder. Ainsi, donnez à la Régence la certitude que M. de Talaru va être envoyé auprès d'elle par le lloi, en qualité d'ambassadeur de France. Nous espérons que les ministres de Vienne, Prusse et Sardaigne partiront aussitôt que la nomination et l'installation de la Régence seront officiellement connues des ambassadeurs de ces puissances à Paris. Nous attendons à chaque instant le courrier qui doit nous porter le choix do l'empereur de Russie pour cette mission. Enfin, la cour de Rome, fortement pressée par nous pour l'envoi du nonce, a demandé quelques jours de consultation, qui seront expirés quand elle verra les autres cabi nets décidés, comme ils vont l'être.

« T)e son côté, il faut que la Régence s'applique à maintenir l'ordre dans les provinces déhvrées, à détourner habilement les esprits de l'examen des questions qui peuvent les diviser ou les aigrir : plus tard, elles pourront être décidées par le roi avec bien plus de calme, de force et d'avantages de tous les genres. Elle doit organiser des administrations locales, des forces armées locales, si elle trouve de bons éléments pour les former. Enfin, elle doit s'appliquer, si elle le peut, à créer une armée au roi, qui puisse garantir l'exécution de ses ordres, la sûreté publique et la stabilité du gouvernement.

« La délivrance du roi doit être le but honorable avec lequel la Régence obtiendra sans doute avec empressement des Espagnols fidèles, les secours nécessaires pour arriver, au moyen de la crise où se trouve l'Espagne, aux résultats permanents dont je viens de parler. Son] application constante me sem-

LETTRES DE M. DE VILLE LE. "»6i

ble devoir être de tirer de la circonstance et du biil actuel do la délivrance du roi, toutes les choses qui sont nécessaires à la force et à la consolidation du trône, lorsqu'il sera occupé. Au reste, l'interrègne ne sera pas louf^-, si la Régence se conduit avec sagesse. Les nouvelles que nous avons de Séville nous représentent le parti comme aux abois. Les nouvelles sont du 15 et établissent déjà l'impossibilité de transférer le roi ailleurs qu'à Séville. De là à lui laisser prendre la route de Madrid, il n'y a qu'un pas, et probablement pas un mois de distance. Quand nous aurons les ambassadeurs des autres cabinets auprès de la Régence, celui d'Angleterre travaillera lui-même à la délivrance du roi; le mouvement de conversion de ce côté est déjà très sensible pour nous.

« Nous vous avons envoyé par l'estafette le cordon rouge d'Eguia, aussitôt que vous en avez témoigné le désir. Nous avons vu avec plaisir que votre junte serait récompensée par le choix de M. Calderon. Celui d'Eroles est aussi une récompense méritée des services rendus en Catalogne. Il faut que Monseigneur calcule ce qu'il croit de mieux à faire au sujet du baron d'Eroles et de son armée. Ils ne nous servent à rien en Catalogne ; on pourrait peutêtre profiter de l'occasion pour appeler d'Eroles à Madrid. Si Monseigneur croyait pouvoir mieux utiliser ses troupes qu'en Catalogne, il les manderait avec leur chef. Sinon il aurait le choix, ou de les laisser dissoudre, ce à quoi ils paraissent disposés, ou de les mettre sous le commandement de Romagosa, qui paraît nous avoir mieux secondés. J'ouvre

ces divers avis pour appeler l'attention de Monseigneur, qui, mieux que moi, est ù même de prononcer sur le meilleur parti à prendre.

« Nul embarras sur les dépenses que vous avez faites et que vous pourrez faire par la suite. Envoyez-en l'état et M. le ministre de l'Intérieur les ordonnancera sur le crédit qui lui est ouvert pour cela. Recevez de nouveau, etc.

K J" DE ViLLÈLE. »

c.ccxci. le comte de villèle a s. a. r. m^" le duc

d'angouléme.

« Paris, le 30 mai 1823, à 6 heures du soir. Monseigneur,

« Je sors du Conseil et n'ai qu'un instant pour remercier V. A. R. de tout ce qu'elle vient de faire pour la cause â laquelle nous nous dévouons, en organisant une Régence comme celle qu'elle a obtenue et par le mode qu'elle a adopté. La proclamation est aussi fort bien; en un mot, nous sommes heureux de voir si bien réussir tout ce qui est confié aux soins de Monseigneur.

« Nos politiques pensaient au Conseil qu'il eût été merveilleux de pouvoir battre le fer du temps qu'il était chaud, et se porter rapidement sur Séville pour forcer la délivrance du roi. Nos militaires étaient davis qu'avec les renforts que M. le ministre de la Guerre peut envoyer successivement au maréchal Moncey, Monseigneur pourrait sans danger disposer d'une grande partie du corps de Molitorpourse porter sur Séville. soit que ce 2" corps, dont nous

LKTT1U:S ME M. HE VILLKI.E. 53?>

n'avons aiuMinr nouvelle, se soit porté sur la rive droite de rEI)re, soit qu'il soit resté en Aragon.

« Enfin, iMonseigneur, on était d'avis que le baron d'l']roles serait plus utile à la Kégence qu'à la tète de son armée, qui devrait rester en Catalogne, sous le commandomeut de Romagosa.

« Je transmets tout cela à Y, A. R., comme je sens le besoin de le faire pour tout ce que je sais, j'entends ou je pense, qui me semble utile au bien du service du Roi; c'est à Monseigneur à juger.

« Je vais livrer probablement sous quelques jours l'adjudication de notre emprunt de 23 millions à la concurrence. Si, comme c'est probable, votre Régence, ou Ferdinand délivré, ont alors besoin d'emprunter eux-mêmes, ils trouveront le terrain balayé d'une concurrence redoutable. D'ailleurs, quoique je n'aie qu'à me louer de la manière dont M. Rothschild a fait mon service pendant mes embarras, je suis désireux, par la réalisation de notre emprunt, de sortir des mains de ces messieurs.

« Ouantàcelui que pourrait avoir àfaireFEspagne, j'enaiditfranchementetconfidentiellementmonavis à Monseigneur. Elle sera dupée et volée si elle se presse; mais le besoin du siècle, celui de gagner de l'argent, est si dominant, que je vois des intrigues à l'infini, dirigées par l'appât du gain qu'on espère en plusieurs lieux de cette opération. Je suis donc bien décidé à me taire désormais sur cette partie de notre politique espagnole, priant V. A. R. de regarder comme non advenu ce que, dans l'abandon du désir d'être utile, j'ai pu lui marquer sur ce point.

« Les fonds baissent plutôt qu'ils ne haussent

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