CCXXVII. LE COMTE DE VILLÈLE AU VICOMTE
DE MONTMORENCY
(( Paris, ce mercredi 23 septembre 1822.
« Mon cher collègue, nous avons à expédier à Rome les démissions des archevêchés d'Arles et de Vienne, ainsi que le consentement de M""" l'archevêque do Reims à la distraction de son diocèse de quatre arrondissements du département delà Marne, pour en former celui de Ghâlons. Je viens de réunir toutes ces pièces et vous les envoie avec prière de les faire partir pour Rome le plus tôt possible.
« Nous espérons qu'on ne les aura pas attendues pour expédier la bulle de circonscription des vingtquatre nouveaux sièges ; mais alors même, il importe que nous ne laissions pas en soulï'rance la bonne volonté qu'on nous aura témoignée.
(( Pour en finir sur cette partie, je vous dirai que l'intention du Roi, après l'arrivée de la bulle, est de nommer pairs, en créant un banc des évéques, M^" de Paris, de Strasbourg, de Chartres, de Sens,
de Roiiiis, de Tours, de Troyes cl d'Hcrmopolis.
« M. Herman vous transmet les dernirres lettres que nous avons reçues de Madrid et celle que le prince du Brésil a adressée au Roi par M, de Gestas.
« Vous verrez par la première, qu'il n'est plus probable que les Gortès extraordinaires fassent la folie de nous déclarer la guerre ; qu'il n'est pas même à croire que le gouvernement de Madrid nous fournisse de prétexte pour retirer notre ministre.
« Vous verrez par la seconde, dont le Roi vous invite à ne donner communication à personne, qu'autant que les dispositions des souverains seraient assez positives pour qu'il ne résultât pour nous aucune gène, par la suite, de celte communication ; vous verrez, dis-je, par la seconde, qu'il serait possible de réaliser ce dont nous nous sommes souvent entretenus, savoir, l'intervention simple, naturelle, utile et loyale des alliés auprès de l'Espagne et du Portugal -par leurs colonies.
« ('e serait peut-être la meilleure manière de procéder à l'égard de cette épineuse affaire, que de charger les cinq ministres à Madrid des cinq grandes puissances, de faire au gouvernement espagnol, ainsi qu'au gouvernement portugais à Lisbonne, une communication tendant à demander que ces gouvernements fassent connaître leurs intentions et les moyens qu'ils veulent employer pour pacifier leurs colonies ; leur offrir la médiation des alliés pour obtenir ce résultat sur des bases raisonnables; enfin, leur signifier que les alliés se regarderont comme dégagés à leur égard de tout ménagement et aviseront sans leur participation aux moyens de pacifier
cette partie du monde, s'ils repoussent l'ouverture de concourir à ce but indispensable à la paix générale, que les membres de la Sainte-Alliance veulent conserver.
(( Comme, si j'avais l'honneur de siéger au Congrès, je ne balancerais pas à adopter une mesure analogue à l'égard de la Porte pour la pacification de la Grèce, je ne serais pas arrêté par l'objection qui se présente naturellement ici, prise de la différence de conduite dans deux positions semblables.
« Revenant à l'Espagne et au Portugal, je crois que les puissances devraient convenir entre elles que pour éviter tout motif de division possible et agir avec le désintéressement qui peut seul maintenir et honorer la Sainte- Alliance, un premier point doit être arrêté avant d'entrer dans cette négociation, c'est qu'aucune des puissances ne retiendra rien pour elle dans ces colonies et qu'aucune ne réclamera pour son commerce un avantage qui ne soit commun à toutes les autres nations. Cela posé, nul scrupule, nulle difficulté, ce me semble, à reconnaître le gouvernement monarchique et indépendant du Brésil, en se prêtant, si le Portugal veut y consentir, à faire stipuler en sa faveur toutes les conditions adoucissantes pour lui, qui seront compatibles avec le but proposé de l'émancipation du Brésil et de la pacification générale. Aussi peu d'obstacles à aider l'Espagne à accorder au Mexique un des Infants, pour être mis à la tête du gouvernement indépendant de ce pays ; je dis aider, parce que ce n'est probablement qu'au moyen de la médiation et peut-être de l'intervention des puissances, qu'on
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pourrait ramener ce pays ù consentir en ce moment à celte transaction^qu'on y avait d'abord désirée.
« Enfin, pour les républiques établies à Colombie et autres parties du continent, on pourrait cbcrcher également les moyens de les pacifier, en consentant à reconnaître leurs gouvernements, à mesure que leur organisation et leur marcbe paraîtraient oilVir assez de garanties qu'ils se maintiendront sans troubles et sans compromettre la paix générale.
(( Nous pourrions faire preuve de notre désintéressement particulier, en faisant sur nous-mêmes l'opération dont nous donnerions le conseil aux autres, et notre exemple pourrait peut-être s'appliquer aux transactions à intervenir entre les métropoles et les colonies. Nous pourrions traiter de l'émancipation de Saint-Domingue, en stipulant des indemnités pour nos colons dépossédés et en ne demandant, pour notre commerce dans cette île, que d'y être traité comme celui des nations les plus favorisées. Enfin, on pourrait garantir à l'Espagne et au Portugal ce qui leur reste de colonies soumises, et la première resterait encore dotée assez magnifiquement pour atteindre un haut degré de prospérité, si elle le voulait ou le savait.
« Vous me direz sans doute que c'est là éluder, mais non résoudre, la difficulté de la pacification de la péninsule, bien plus importante au repos de l'Europe, bien plus intéressante pour le Congrès que celle de l'Amérique. Je réponds qu'il me paraît au contraire que c'est en intervenant dans un point évidemment de leur compétence, en intervenant dans un but évidemment utile et pacifique, que les puis-
sances pourront bien mieux assurer réellement la paix et le retour à un ordre politique raisonnable dans la Péninsule, qu'en commençant par des hostilités.
<( L'intervention que je propose a cet avantage que, si la médiation est acceptée, nous pouvons extraire presque incontinent de Madrid une partie de la famille royale pour la transporter sur notre escadre de Brest au Mexique, et cette seule opération changerait totalement la situation politique de l'Espagne. Si la médiation est refusée, décidées que seraient les puissances à agir de suite à l'égard des colonies, il en résulterait évidemment qu'elles pourraient retirer leurs ministres de Lisbonne et de Madrid, secourir les royalistes d'Espagne et, par ce seul fait, porter peut-être à l'anarchie actuelle le coup le plus mortel, car il lui laisserait bien moins de ressources qu'une invasion passagère.
« Observez d'ailleurs que dans ce cas la conservation de nos corps d'observation sur la frontière des PjTénées ne .fait perdre, ni à nous, ni au roi d'Espagne, les garanties qui existent en ce moment avec assez de force pour donner à Madrid les plus vives inquiétudes, et assurer à la France et à l'Europe toute sécurité contre l'invasion de cette humeur anarchique.
« Examinez tous les autres moyens de résoudre cette diabolique question de la péninsule et des colonies; car, si vous les scindez, vous restez en détinitive dupes de l'Angleterre. Calculez les chances de réussite et de non-succès, calculez surtout les conséquences inévitables, qui seront, soyez-en sûr, une
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occupation proloiii^oe do l'Espagne, comme vous y êtes forcés }»our le royaume de iNaples, et jugez si ridée qui me domine, sur la voie à prendre pour tourner et résoudre ces difficultés, n'est pas plus sûre et ne place pas la Sainte-Alliance, et notre pays en particulier, dans une position plus forte et plus convenable.
<i A 4 lieures du soii-, luèjuc jour.
« Je viens de lire tout ceci à nos collègues, dont c'est l'opinion comme la mienne; seulement ils désirent que la renonciation de la part des métropoles à tout avantage spécial dans le commerce des colonies émancipées par elles pût être évité, qu'elles pussent au contraire en spécifier un, si les nouveaux gouvernements y consentaient, mais que les autres nations consentissent toutes à l'égalité entre elles.
« Les nouvelles reçues aujourd'hui de la Seu d'Urgel et de toute cette frontière portent des avantages partiels et balancés, aucune action générale, ni disposition à s'y engager, faiblesse réciproque, et assurance presque certaine que Mina sera dans l'impossibilité de détruire l'armée de la Foi, comme cette dernière ne peut étendre son influence, tant qu'elle ne tirera pas de l'extérieur des secours plus efficaces.
« Voilà, mon cher collègue, nos opinions et les faits que nous connaissons; faites du tout le profit des intérêts dont la défense vous est confiée. Nos vœux vous accompagnent comme nos efforts ne cesseront de vous seconder.
« Corbière va nous arriver aujourd'hui : il ne nous manquera plus que vous et je ne suis pas le moins
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intéressé à vons voir revenir, puisque je fais ce que je puis pour vous suppléer pendant votre absence; mais tenez, mon cher, au métier que nous faisons, la part d"nn est tout ce qu'on peut porter : je me verrai donc soulagé de la votre avec grand plaisir, lorsque le service du Roi vous permettra de nous revenir. Mille compliments aflectueux à nos plénipotentiaires. Si j'ai le temps, je joindrai ici un mot de réponse à lord Wellington pour une affaire particulière, et une petite lettre pour M. de Chateaubriand. (( De cœur tout à vous.
'< J" DK ViLLÈLE. »