CCXXVIII. LE VICOMTE DE MONTMORENCY AU COMTE
< Vienne, ce 23 septembre 1822.
« J'ai reçu hier soir, mon cher collègue, votre lettre du 17, avec tous les paquets apportés par M. deBrézé. La lettre officielle destinée à être mise sous vos yeux, et, si vous le jugez convenable, sous ceux du Roi, est adressée à M. Herman, comme il me semble que cela m'est indiqué par celle qu'il m'adresse en votre nom. Je vous remercie des détails que vous me donnez de la marche et des délibérations du Conseil, au sein duquel il me tarde de me retrouver. Je m'unis de pensée et d'intention à toutes les utiles et importantes choses qui doivent vous occuper. L'affaire des journaux n'est pas la moindre de toutes ; quelques numéros que je viens de lire de la Quotidienne et du Drapeau blanc, me prouvent qu'il y a encore là bien peu d'ensemble et de bonne direction.
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Mais YÉtoi/e me paraît ])ion st; soiitonir et avoir droit à nos (Micouragemeiits. Une dos gazettes royalistes, qui, iei en particulier, ont le plus de succès, est la Gazette de Fnmce, dont un des rédacteurs, actuellement à Vienne, est fort goûté du prince de Metternich. Il vient souvent à la légation et me proteste de son dévouement comme bon Français, Je n'ai pas besoin de vous dire que les derniers jugements sur les conspirateurs et sur les journalistes ont eu ici au moins autant de succès que dans les meilleures parties de la France. Il m'en arrivait des compliments et de très haut; de la part aussi des Anglais, de M. Gordon.
« Les nouvelles d'Espagne, dont vous m'envoyez l'extrait, sont vraiment déplorables. On ne peut les lire sans un profond sentiment de tristesse. Les choses d'un moment à l'autre peuvent se précipiter plus vite même que ne le voudraient ici les plus ardents. Il n'y a pas bien loin de la retraite de plusieurs consuls, obligés de remettre à des Espagnols leurs papiers de chancellerie, à une sorte d'interruption des rapports diplomatiques habituels. Cette dernière idée, dont je vous ai déjà entretenu, occupe toujours, je crois, les méditations de plusieurs des hommes influents au Congrès; mais ils n'articulent rien officiellement, par la même raison qui fait que nous n'avons pu jusqu'à présent que causer. C'est donc là ce qui me fait redouter l'embarras que je dois éprouver au retour de votre courrier, sur le parti à prendre pour ma direction vers Paris, oii je ne rapporterais aucune base quelconque, ou bien versVérone, oîi les empereurs et leurs premiers minis-
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1res paraissent croire indispensable que je me trouve, au moins quelques jours, avec le duc de Wellington. Vous saurez avant nous si celui-ci répugne tout à fait<à v aller; on n'a pas l'air de le supposer possible, après qu'il a fait attendre près de trois semaines les souverains alliés, ou leurs ministres.
« Ce que vous me dites de M. de Chateaubriand, et qu'il m'annonce lui-même, de son départ pour Vérone vers le 2o au plus tard, ne serait pas un motif pour m'en éloigner, puisqu'il n'y aurait que de l'avantage h ce que nous nous concertassions parfaitement ensemble sur ce qu'il devrait suivre après mon départ. Vous me parlez de ses instructions : j'imagine qu'elles ne sont que la répétition de celles que j'avais emportées ici pour moi-même et pour les deux ambassadeurs ; la première minute est entre les mtiins de M. Ilerman. Du reste elles me paraissent s'accorder en tout point, et sur l'Italie en particulier, avec les idées que vous me communiquez de nouveau comme ayant l'assentiment du Conseil.
« Je vous dois une observation qui a quelque importance, sur les nouvelles d'Espagne. Elles nous manquent en ce qui a le plus d'intérêt pour nousmêmes et pour nos alliés, dont c'est toujours la première question, et qui ne doutent pas que nous n'ayons des renseignements certains sur des faits aussi rapprochés de nos frontières. Je veux dire les forces et les positions successives des royalistes insurgés. Rien ne peut plus influer sur les idées qu'on devait arrêter ici, qu'on arrêtera vraisemblablement au début de Vérone. M. de La Garde déclare qu'il est presque au secret à cet égard; les consuls
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dispersés dans la Pciiiiisule déchirent qu'ils no peuvent pas ou n'osent pas en dire davantage. (Comment u'aurions-nous pas quelques employés secrets civils ou militaires, placés uniquement pour nous informer de l'état des choses en Navarre et en Catalogne? Nos plénipotentiaires, ici ou à Vérone, seraient vraiment embarrassés de répondre à toutes les questions par l'aveu de leur ignorance sur ini point si important. On est obligé de recourir à quelque finesse diplomatique pour paraître mieux instruit.
(( J'ajouterai seulement quelques mots sur Hvde de Neuville ; vous faites pour le mieux si vous le contentez; mais comment l'idée de l'élection et celle de Constantinople, à laquelle j'avais toujours pensé, s'arrange-t-elle avec le désir très pressant qu'a M. de Maubourg- de revenir, et notre intention déjà exprimée qu'il attende l'arrivée de son successeur?
« Je suis charmé de la conclusion prochaine et à peu près sûre des affaires de Rome. C'est utile pour notre tranquillité et sous tous les rapports.
« Je reçois à l'instant une lettre du duc de Laval, du 19, de Milan. Il venait d'y rencontrer M. Pasquier qui allait à Rome par 'Venise et Vérone, sauf peutêtre à repasser au retour dans ce dernier endroit.
« Quelques mots d'explication sur son ami et collègue qui est à Naples. Je sais que vous avez exprimé quelque regret de ce qu'il avait été précédemment autorisé par moi à suivre le vieux roi dans son voyage. Il me semble que j'avais prévenu le Conseil de ma réponse, qui a été uniforme pour lui et pour d'autres ambassadeurs, dont je faisais dépendre la
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marche de la volonté exprimée par le souverain auprès duquel ils résident. J'étais tenté de croire que telle ne serait pas celle du roi de Naples ! Mais vous auriez pu de toute manière répondre à la lettre qui vous annonçait l'invitation, qu'il était survenu des motifs pour lui de demander la permission de ne pas s'y rendre. Son importance sera faible, n'étant pas accrédité pour les négociations.
(( Je suis content du choix de M. Canning ; il est dans les meilleurs rapports avec M. de Chateaubriand en particulier. Ici l'on en aurait bien autant aimé un autre, et lord Stewart s'en donne presque pour affligé. Mais le prince de Metternich, suivant sa louable coutume, ne désespère pas de s'entendre avec lui. Je vous renouvelle, mon cher collègue, tous mes sincères et inviolables sentiments, dont je vous prie d'être l'interprète vis-à-vis de tous nos collègues.
« Montmorency.
« Voulez-vous bien mettre aux pieds du Roi mon profond respect. »