CCXXX. LE COMTE DE SERRE AU COJITE DE VH.LÈLE
« Naples, 27 septembre 1822.
« J'ai reçu avant-hier, mon cher monsieur, votre lettre du 15. J'ai aussitôt donné à S. A. R. le duc de Calabre des nouvelles de M""" la duchesse de Berry et de ses enfants. Le duc de Calabre souffre toujours beaucoup d'une fluxion sur les yeux, dans laquelle sa goutte doit jouer un rôle. Le Roi est parfaitement rétabli ; il a reçu ces jours derniers, et était hier au spectacle.
« J'attendrai que vous ayez lu mon travail et que vous me fassiez connaître votre sentiment sur les questions que j'y traite. Comme je l'ai écrit à M. de Montmorency, j'en prépare un autre sur l'état politique actuel du royaume de Naples. Les causes des dernières révolutions d'Italie et l'influence du système suivi depuis sept ans envers cette contrée, y seront expliquées.
« Ce que vous me dites sur l'amélioration soutenue de notre situation intérieure et sur le bon esprit de l'armée, donne au gouvernement du Roi les moyens d'exercer au dehors une action aussi hono-
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rable à la France qu'utile à l'Europe. La fièvre jaune nous a rendu service en nous forçant à faire une épreuve qui était aussi importante que nécessaire. Je ne pense pas que les Espagnols soient assez fous pour nous altaquer; nous le serions plus qu'eux si nous les attaquions, ou si nous donnions un motif légitime ou même un prétexte spécieux à leur agression. Nous sommes des gens de sang-'h-oid qui avons à compromettre une prospérité naissante; ce sont des désespérés qui n'ont plus rien à perdre, et peuvent chercher à se sauver en entraînant leurs voisins dans leur ruine. La situation de ce pays n'est point un danger pour nous, au contraire; c'est une leçon toujours vivante, c'est une démonstration par le fait des résultats inévitables de la démagogie, leçon que bien des Français ont besoin d'ajouter encore aux exemples indigènes. Le motif de cette guerre ne serait dès lors point compris en France; elle ne serait pas nationale. Je ne doute pas que l'armée française ne gagnât toutes les batailles rangées qu'on consentirait à lui livrer; mais nous avons l'expérience que cela ne finit pas une guerre en Espagne; et comme le parti royaliste, tout en prenant un point d'appui moral sur notre frontière et notre cordon, n'a pu encore produire une armée régulière ni occuper une place importante, la guerre traînerait infailliblement en longueur, nos finances soufiriraient, l'opposition prendrait des forces, et peut-être notre armée devrait craindre à la longue, autant que l'épidémie physique, la contagion politique qu'elle-même a jadis importée en Espagne. Une fois que nous serions engagés dans cette guerre,
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nous ponlrions par ce seul fait toute iulluonce en Europe; l'on ferait, sans nous et malgré nous, tout ce que l'on voudrait en Turquie, en Italie et ailleurs, Il est fort douteux qu'en nous hasardant ainsi, nous fissions le bien de l'Espagne et de son roi. INotre invasion pourrait bien ne faire qu'accélérer le fatal destin de ce malheureux prince; et peutêtre une révolution pareille ne laisse-t-elle d'autre remède à une nation qui s'y est précipitée, que d'en boire le calice jusqu'à la lie , d'en savourer les fruits les plus amers, pour en recueillir autant d'horreur pour les principes révolutionnaires que d'abord elle avait éprouvé de séduction et d'engouement. Heureusement je ne pense pas que les congrès nous poussent à cette guerre; si les ministres ici sont l'écho de leurs cabinets, ils la redoutent; et les généraux autrichiens parlent comme les ministres.
« En voilà bien long sur ce chapitre, mais toutes ces affaires se tiennent.
« Le ministère ici n'a encore pu tomber d'accord des conditions de l'amnistie à publier. Ce qu'exige la raison politique serait extrêmement simple; mais on voudrait le concilier avec ce que réclament les passions, les animosités, et surtout les peurs. C'est impossible. J'y ai fait ce que j'ai pu, mais barguigner si longtemps n'est pas d'un bon augure. Si, par notre influence, le Congrès agréait un bon plan de conduite relativement à ce pays, j'aurais bien autrement de force qu'avec ma simple opinion individuelle.
« Adieu, mon cher monsieur, portez-vous bien et
prospérez, et croyez à la haute considération et au sincère attachement de votre dévoué
« H. DE Serre.
« P. -S. — Wendel veut que je vous rappelle la promesse que vous m'avez faite de promouvoir notre commun cousin, Balthasar, receveur particulier à Forcalquier, à une recette un peu meilleure dans la zone du Centre ou du Nord, dès que vous le pourrez. Wendel croit plus à mon crédit qu'au sien; \e pense qu'il se trompe, mais je cède à son vœu. »