‹ Mémoires et correspondances du comte de VillèleChapitre 33 sur 158 · CCXXXI. LE VICOMTE DE MONTMORENCY AU COMTE · texte numérisé non relu

CCXXXI. LE VICOMTE DE MONTMORENCY AU COMTE

« Vienne, ce 1'''' octobre au soir.

« Je vous dois aussi, mon cher collègue, une lettre confidentielle en réponse à celle du 22. que vous m'avez écrite par M. d'Apremont et que j'ai lue avec autant de satisfaction que d'intérêt; je vous dirai avec la même franchise que j'ai employée sur un autre article, et dont vous me remerciez d'une manière fort aimable, que votre conversation avec le duc de Wellington m'a paru excellente, et par cette même franchise qui est toujours bonne, et par un mélange de raison et de dignité qui convient à notre gouvernement. Cette lettre m'a paru offrir l'avantage de ])ouvoir la communiquer ici à de hautes puissances, sauf quelques légères modifications, quelques lig-nes à passer sous silence. Rien ne donne plus d'avantage dans notre diplomatie que ce genre de confidence, quand il est possible, et par la

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raison môme que c'est infiniment rare. Je prouvais parla en même temps la parfaite uniformité de votre langage avec celui que j'ai tenu ici dans les conversations d'affaires. J'ose dire avec satisfaction que votre lettre se trouvait d'avance comme paraphrasée dans des notes quej'avaisjetées sur le papier, comme bases de ce que j'aurai à dire à la première conférence. Je viens donc, il y a quelques heures seulement, d'employer avec beaucoup de succès ce moyen confidentiel d'une lecture partielle de votre lettre, dans une conversation de près d'une heure que l'empereur Alexandre m'a accordée aujourd'hui et dont ma dépêche officielle renferme les généralités. Il m'a paru très satisfait de vos réponses au duc, à qui il venait, précisément trois heures avant, de donner sa première audience, et qui lui avait tenu à peu près, mais moins explicitement, le même langage. Il m'a paru surtout touché jusqu'au fond de l'âme de cette marque de confiance de la part du ministre français, m'a promis la sienne, qu'il voulait bien dire m'être désormais acquise, et m'a vivement encouragé à ce système de droiture dans les vues et dans les démarches, à cette subordination de tous les intérêts particuliers aux grands intérêts de l'Europe et de l'Alliance, sur laquelle il revient sans cesse avec tout l'air d'une profonde conviction. Ce souverain a vraiment quelquefois, dans les entretiens, des moments d'une efiusion si éloquente et si affectueuse sur les grandes idées de moralité appliquées à la politique, sur les avantages de ce système tout nouveau de bon accord et de sacrifice mutuel; il descend ensuite à des manières si aimables d'abandon

et d'obligeance personnelle, qu'on a besoin, pour se défendre d'une certaine émotion et même d'enthousiasme, de se rappeler certaines inconséquences ou aberrations de son cabinet, qui malheureusement peuvent tenir à une trop grande flexibilité, ou même faiblesse de caractère, cachée sous des apparences de force. Pour en revenir au positif d'une conversation, que je dois croire d'un excellent effet d'après le témoignage très franc de celui de nos acolytes qui le connaît le mieux, il m'a énoncé le désir formel, dans le sens de nos intérêts et pour mieux engager nos autres alliés, que nous fussions attaqués par les Espagnols et pussions présenter la guerre comme défensive. J'ai répondu qu'il ne s'agissait là que de rendre plus évident, plus éclatant aux yeux de l'Europe, ce qui était vrai dans le fond : que nous ne pouvions plus aujourd'hui avoir qu'une guerre défensive, puisque nous ne songions pas à la provoquer, et l'étions nous-mêmes, puisque nous ne voulions enfin entrer en hostilités qu'à notre corps défendant et seulement lorsque l'honneur ou la sûreté l'exigerait. Il a répété deux fois qu'un homme raisonnable ne pouvait pas contester notre droit et notre devoir de maintenir des troupes sur notre frontière, sauf à donner à cette armée le nom que nous jugerions convenable. Le seul point qui ait été discuté assez vivement, c'est l'idée éventuelle du passage de ses troupes par notre territoire. Ma dépêche vous rend très fidèlement cette partie de sa conversation, qui était assez insistante de sa part. Mais il a fini par dire que, non seulement un homme à lui n'entrerait pas malgré nous, mais qu'il ne

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bougerait pas, que d'après uolre désir et l'accord commun. « Mais, répéi8i\i-\\^ pe7isez à la grande distance, et que vous pouvez avoir besoin de nous pour en imposer à vos démagogues conspirant avec ceux d'Espagne et poussés au désespoir par la vigueur même de vos dernières mesures et par les jugements de vos tribunaux. » (Chose que l'Emjjereur a paru beaucoup approuver.) L'impression qui m'est restée de ce long' entretien me conduit à reconnaître contre mon propre penchant, l'utilité réelle, que me présentent sans cesse les deux ambassadeurs mes adjoints, de terminer avant mon départ quelque chose de positif sur l'objet principal de mon voyage, et de profiter de la bienveillance qu'on me témoigne pour vous rapporter quelques bases convenues de la conduite à tenir par les alliés en cas d'événements, malheureusement trop nécessaires à prévoir, (l'est là ce qui augmente mes combats intérieurs sur la marche que je dois tenir. Je suis touché et honoré de la confiance que le Roi daig-ne m'accorder, d'après l'avis du Conseil, en s'en remettant à moi pour aller ou ne pas aller jusqu'à Vérone. L'autorisation paraît bien en partie dépendante de la marche du duc de Wellington; mais il ne nous conviendrait en aucune manière d'avoir l'air tout à fait asservis à sa décision. Rien n'aurait eu plus mauvaise grâce ici vis-à-vis des souverains; nous n'attachons pas, comme dans le cabinet de Londres, une importance minutieuse à ce qu'un congrès se tienne en deçà ou au delà des Alpes; puisque de toute manière nos plénipotentiaires doivent y siéger. Ce qu'a de plus solennel la présence d'un ministre des Affaires

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Etrangères doit s'appliquer à la nature même des affaires qu'on doit traiter; et lorsque aucune de celles qui devaient être traitées à Vienne ne l'a été oftlciellement, quoique toutes préparées utilement dans des conversations particulières, il serait peut-être assez misérable de s'en revenir les mains vicies^ comme je crois l'avoir dit déjà; et cela uniquement parce que les souverains aiment mieux siéger à Vérone qu'à Vienne. Voilà tout ce qui peut m'entraîner vers la ville italienne, malgré l'ennui du déplacement et mes convenances personnelles qui me ramèneraient vers Paris. Cependant je renvoie encore la décision positive à Inspruck, où je serais plus près qu'ici de Paris et où je dois recevoir la réponse de mon dernier courrier et connaître aussi la marche définitive du duc de Wellington. Je reste ici un jour de plus avec lui et après le départ des souverains, que je rejoindrai à Saltzbourg et à Inspruck : cette mesure me paraît convenable.

« Je nai plus, ce me semble, qu'à répondre aux derniers articles de votre lettre, sur lesquels vous me consultez.

«J'avais, en effet, toujourspenséàHydedeNeuville pour Constantinople, dans le cas où il ne voudrait pas suspendre sa carrière diplomatique, ou du moins y occuper une place beaucoup plus voisine, pour pouvoir rentrer dans la Chambre. Je crois que ce sera un très bon choix et qui doit être bien vu par tout le monde. L'idée m'était venue aussi de donner l'Amérique à M. Durand de Mareuil, que je ne pouvais pas convenablement changer sans motif, et que j'aimais autant envoyer plus loin qu'à Bruxelles;

LETTIiK I»i: M. DE MONTMO U EN C. Y. 9;{

je ne sais pas trop s'il acceptera. Le candidat que j'avisais pour le remplacer dans cette résidence était M. Dumoustier, qui est à Hanovre, qui est capable, et à qui nous devons quelque chose, et qui en môme temps laissait vacante une place de second ou troisième ordre, nécessaire pour récompenser les plus anciens secrétaires de légation, auxquels il faut assurer quelque débouché. Je sens que des considérations supérieures peuvent déranger cet ordre naturel et obliger de donner la préférence à des députés. Pour M. de La Bourdonnaye, auquel je rends justice, je ne fais qu'une seule objection : j'ai toujours dit que je n'irais point le chercher pour une grâce qu'il a plutôt à désirer de nous, et que je ne le présenterais de ma vie à une nomination du Roi, à moins qu'il n'eût fait auparavant une démarche, au moins de politesse et de rapprochement, vis-à-vis de nous. Il a été le plus marquant dans le sens contraire. Lalot et quelques autres de la même couleur ont été infiniment mieux.

« Je suis content des dernières nouvelles de notre situation intérieure. Elles sont fort appréciées ici. Les journaux, les préparatifs d'élection, et là sont comprises les choses à accorder encore aux hommes dont nous parlions tout à l'heure, sacrifices qui peuvent être nécessaires, mais qui demandent une parfaite mesure, dont votre excellent esprit doit être meilleur juge qu'un autre ; enfin les pairs, si l'on en fait; quelques lois à préparer : voilà ce qui doit terriblement occuper le Conseil, auquel je suis souvent présent de pensée et de vœux, et dont j'aimerais à aller prendre ma part. J'espère que M. de

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Corbière est mieux et vous sera revenu. Parlez-lui beaucoup de moi, ainsi qu'à nos autres collègues.

« Un mot sur Chateaubriand que je m'en vais peut-être voir quelques jours à Vérone. Vous paraissiez, d'après ce que vous me mandiez et Herman aussi, vous être réservé de lui donner des instructions particulières : rien de plus simple, pour les choses intimes à lui confiées, surtout s'il est survenu quelques circonstances particulières ; mais pour les vériritables instructions pour le Congrès, qui doivent lui être communes avec ses collègues, vous sentez qu'il doit y avoir unité entre eux, et unité avec les instructions abrégées que j'avais déjà apportées ici, et qui ont dû nous guider dans nos conversations préliminaires : il faut que nous nous montrions parfaitement conséquents. Il me semble que la vieille expérience d'Herman vous aidera à arranger cela de la manière la plus conforme aux antécédents et aux usages des Affaires Etrangères, toujours bons à conserver. J'avais déjà écrit à Herman pour les pouvoirs nouveaux à envoyer pour Vérone.

« Je vous envoie tout ceci par M. Mortier, troisième secrétaire de la légation de M. de Caraman, et qu'il m'offre de très bonne grâce, mais avec le désir, que le jeune homme partage lui-même, que vous le renvoyiez comme premier courrier à Vérone, oi^i l'on peut toujours avoir besoin de lui, dont j'ai été du reste fort content ici. Il pourrait rapporter les pouvoirs signés en règle, s'ils n'avaient pas été donnés d'avance à Chateaubriand.

« J'ai éprouvé ici le même sentiment de contentement à l'égard de M. de Rayneval, qui s'est tenu

LETTUES DE M. I) K VILLÈLE. 9S

dans une mesure parfaite el nous a été utile par le répertoire de politique qu'il a dans la tête. Il est comme voyageur avec ses enfants, mais il a été présenté aux empereurs qui l'ont très bien reçu. Il m'a demandé la permission de continuer son voyage par le Nord de l'Italie, qu'il n'a jamais vu, et de ne retourner à Berlin qu'un peu avant le roi, attendu que tout le corps diplomatique en est absent. Je n'ai pas cru devoir le lui refuser. Il passera par Vérone; il s'y arrêtera quelques jours, si j'y suis; mais dans le cas contraire, il sent la convenance de n'y pas être, ne pouvant en aucune manière y être accrédité, et n'y ayant pas été formellement invité par le roi de Prusse.

« Je vous renouvelle, mon cher collègue, mes inviolables sentiments et vous prie de mettre mes respects aux pieds du Roi.

« Montmorency. »

CCXXXn. LE COMTE DE VILLÈLE AU VICOMTE

DE MONTMORENCY

« Paris, le 4 octobre 1822.

« Nous avons reçu, mon cher collègue, votre lettre particulière et vos dépêches du 25 septembre. Je vous aurais expédié votre courrier plus tôt, si, calculant les jours de votre route, M. Herman n'avait jugé plus sûr de le retarder jusqu'à aujourd'hui, de crainte qu'il ne laissât traîner vos paquets dans quelque cabaret en vous attendant.

« Nous ne doutons pas que vous ne vous rendiez à Vérone, Wellington n'ayant certainement dû faire

aucune difficulté d'y suivre les souverains, après les avoir fait attendre si longtemps.

« Nous vous expédierons (Chateaubriand de manière à ce qu'il soit à Vérone lorsque les souverains V arriveront : il sera porteur des pleins pouvoirs pour MM. de Caraman, de La Ferronnays, et lui. Nous sommes bien obligés de lui donner aussi des instructions, puisqu'il n'en existe point à votre ministère, et qu'on ne peut laisser une mission semblable sans direction officielle, c'est-à-dire approuvée et signée par le Roi. Au reste, celles que cette absence de tout travail antérieur nous force h faire, vous seront remises et seront aussi simples que possible. Herman en avait rédigé en in-folio que le conseil a trouvé beaucoup trop longues et trop compliquées : c'est à refaire avec moins d'étendue et en vous laissant la latitude que comporte la matière et que méritent les délégués du Roi.

« Herman continue à vous adresser directement l'exposé de tout ce qui arrive d'intéressant à votre ministère pendant votre absence : s'il eût donné à cet exposé la forme d'une dépèche que j'eusse dû signer, je n'aurais pas manqué de le faire ; il en a pris une autre qui atteint le même but, je le laisse continuer. Il serait bien difficile que nous pussions vous transmettre les documents que vous paraissez désirer, sur la force des royalistes insurgés en Espagne et sur les engagements journaliers qu'ils ont avec les constitutionnels ; tout est mensonge dans les rapports exagérés des deux partis : ils ne peuvent connaître eux-mêmes le nombre de leurs partisans actifs; il varie suivant le jour, suivant le lieu des

opérations. Vous aurez observe seulement que Quesada a abandonné la Navarre, et que dans ce mouvement, il a dii perdre une partie des insurgés qui n'ont pas voulu s'éloigner de leurs foyers. Il y a gagné de se rapprocher d'un pays plus prononcé pour la cause qu'il défend, de se réunir à des forces déjà organisées, et sous une meilleure direction (jue celle d'Eguia, qui était trahi [)ar tout ce qui l'entourait. Les dernières nouvelles de la frontière annoncent des succès réels et assez considérables remportés par les royalistes, mais d'autres documents nous font craindre que Mina n'attende la réunion de tous les corps qu'on lui envoie, pour faire une attaque plus sérieuse sur la Seu d'Urgel elle-même, et que la prise de cette capitale du royalisme ne fasse un eifet déplorable sur l'insurrection. On a fait une faute, ce me semble, en fixant ainsi le siège d'une régence, qui devait être insaisissable, comme le parti qu'elle dirige. Au reste, la mesure qui dispense des précautions sanitaires à la frontière, va faciliter beaucoup la communication des royalistes français avec les royalistes espagnols et sera sous ce rapport fort utile à ces derniers. Je vous envoie la dernière demande que nous a faite la régence d'Urgel, à laquelle nous n'avons point répondu, et le dernier document que m'a remis M. de Boisset sur la situation de cette régence.

« Nous ne pouvons jouer à deux mains, avoir un ministre à Madrid et fournir de l'argent et des armes à la régence d'Urgel, d'autant que ce n'est pas tant de l'argent et des armes que demandent en réalité ces royalistes, que le concours de nos troupes; c'est

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