CCXLV. LE VICOMTE DE MONTMORENCY AU COMTE
« A Vérone, commencé le 23 octobre 1822.
« J'ai à répondre à trois de vos lettres, mon cher collèg'ue, et cette vive et exacte correspondance est une chose très précieuse pour moi et très utile pour tous. A peine vous avais-je adressé quelques mots par l'occasion d'un courrier ang'lais, que M. de Mortier nous est revenu m'apportant vos dépèches du 12, ensuite la petite lettre que vous aviez remise au courrier du chevalier Stuart, et le 20 au matin est arrivé le courrier Garon qui est toujours remarquable par sa diligence et qui était parti de Paris le 15 au soir.
« J'arrive droit à nos grandes affaires et toujours à la première de toutes. Vous persistez avec de nouveaux développements dans les mêmes idées qui ont fait la base des instructions apportées par M. de Chateaubriand, et que j'ai communiquées dans une conférence intime à nos trois plénipotentiaires, pour nous en pénétrer tous et bien examiner ce qu'elles avaient de plus ou moins promplement applicable, dans la situation où les affaires se trouvent ici placées. C'est sur moi, au moins pour les premiers
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moments, qiio va reposer cette tâche très délicate. Car il faut vous dire qu'après quelques jours de causeries et de tâtonnements, qu'on m'assure être les préliminaires presque inévitables de tous les congrès, le prince de Metternich et M. de Nesselrode sont venus me proposer de commencer, de préparer l'affaire d'Espagne dans une réunion confidentielle des principaux membres des cinq cabinets : eux deux, le duc de Wellington, M. de Bernstoriï et moi; disant que c'était ainsi qu'ils avaient toujours procédé aux autres congrès, que c'était la seule manière de s'entendre complètement et d'éviter les longues et interminables discussions d'une conférence nombreuse, à laquelle il fallait apporter la besogne toute faite. J'étais frappé de l'avantage de ce dernier moyen, dans le sens d'abréger, ce qui est toujours une de mes pensées présentes. J'avais peu d'objections à opposer à un arrangement pour l'adoption duquel il suffisait d'ailleurs de la majorité de mes collègues. Nous nous sommes donc réunis pour la première fois le 20 au soir chez M. de Metternich, sans aucune espèce de forme officielle, ce qui me convenait sous plus d'un rapport et rentrait dans la partie des instructions et de vos lettres, qui désirait qu'on évitât tous les rapports et mémoires semblables. J'avais cependant, pour ma propre satisfaction et sans m'écarter de vos idées, fixé sur le papier ce que j^ippelais mon dire, et que je me réservais de placer suivant les circonstances et d'étendre ou restreindre plus ou moins. \}\\ motif déterminant, qui ne m'aurait pas laissé balancer à prendre un tel parti, c'était la pensée du compte que j'avais
à rendre au Roi et au Conseil de mes paroles sur une matière si délicate, et mémo de l'influence qu'elles pouvaient avoir dans l'avenir sur les intérêts de deux grands Etats. On peut dans un cas semblable agrandir sans témérité son horizon, et on aime à appuyer le témoignage de sa conscience de quelques documents écrits, qui restent au moins dans son portefeuille. La conversation, onpeull'appeler ainsi, a été ouverte par M. de Metternich, qui en indiquant son objet est entré tout naturellement, comme on pouvait le prévoir, dans le cas indiqué par votre dernière lettre, et m'a demandé des renseignements confidentiels sur nos relations, notre position, nos intentions à l'égard de l'Espagne. J'ai répondu avec toute la franchise et, je crois, toute la dignité qui nous convient, peut-être d'une manière moins explicite que votre même lettre ne semblait m'y autoriser, car je n'ai pas cru devoir préciser les cas où nous avions dit à notre ambassadeur de prendre ses passeports, ni ceux où nous nous croirions obligés de faire marcher nos troupes. L'examen de ces différentes conditions aurait pu faire prendre à la discussion une tournure peu convenable pour nous. Mais en me tenant dans des termes généraux, je n'en arrivais pas moins, par un enchaînement de conséquences fort directes, à l'obligation de prévoir cette guerre, que nous ne désirons pas, que nous voulons encore éviter, si cela est possible, mais qui doit être présentée à nos alliés comme une chance peut-être probable, pour qu'ils déclarent ce qu'ils comptent faire alors. Mes conclusions étaient donc bien aisées, comme vous le dites dans un endroit de votre lettre.
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puisqu'elles se bornent à poser les questions dont la solution pour les cas éventuels est le seul résultat que nous puissions attendre et désirer de la réunion pour le moment : je joindrai ici ces trois questions très simples. Trois de mes auditeurs surtout ont paru les écouter, ainsi que les considérations qui les appuyaient avec beaucoup d'intérêt, et d'approbation. Ils ont pris un simple précis de ces considérations, pour les mettre immédiatement sous les yeux de leurs souverains ici présents, et rapporter d'ici à deux jours une réponse. Ils me remerciaient beaucoup d'avoir, par des explications aussi franches et aussi simples, entamé réellement TafTaire et rendu sa solution facile etprochaine. Le duc de Wellington s'est moins expliqué, tout en ne contredisant aucun des faits que j'avais énoncés. Il était prêt pour son compte à commencer la discussion. Mais par les motifs ci-dessus, elle devait nécessairement être ajournée à la seconde conférence ou conversation, qui doit être la plus intéressante de toutes. On s'est donc borné ce premier jour à causer encore de l'Espagne, des dernières nouvelles, de celles qu'on attend, à questionner aussi le duc sur plusieurs détails et renseignements, qu'il donne volontiers, mais toujours dans le même sens. On s'est promis, avant de se quitter, un secret absolu, qui, je crois en avoir déjà la preuve au moment où j'écris, sera mal gardé. Il y aura des premières confidences au moins vis-à-vis des plénipotentiaires qui sont aux aguets, et dont quelques-uns se tourmenteraient volontiers de n'être pas plus promptement mis en activité et d'être sevrés de quelques conférences intimes.
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MM. de Tatischefî et Pozzo pourraient être de ce nombre. Parmi les nôtres cette disposition n'est à craindre que du dernier arrivant, dont je tâcherai cependant de ménager Tamour-propre et de faire utiliser le zèle. Il me paraît tout à fait désirable que ces préliminaires se résolvent en congrès et que le travail préparé dans les réunions confidentielles, ait la sanction des véritables conférences.
« Je dois reprendre de nouveau votre idée sur les colonies espagnoles, que chacune de vos lettres appuie par de nouvelles considérations, et dans laquelle ont pu vous confirmer successivement divers incidents survenus, comme la conversation du ministre de Portugal avec notre consul à Lisbonne, et les avis donnés de New-York sur une entreprise contre Porto-Rico. La conduite qu'auront à tenir à cet égard les plénipotentiaires français est déterminée par l'article môme de vos dernières instructions, qui leur prescrit de ne présenter cette question que dans le cas où les souverains seraient disposés à s'en occuper. Il fallait, sur ce point, réunir toutes les lumières que mes trois adjoints et moi nous avons pu recueillir chacun de notre côté. J'ai voulu pour cela relire avec eux ces mêmes instructions et appeler toute leur attention, tout leur examen sur ce point important. Ils ont été unanimement d'avis, d'après la connaissance qu'ils avaient de la disposition des souverains et de leurs cabinets, que nous ne pouvions pas songer à introduire en ce moment l'affaire des colonies. J'en ai eu depuis une nouvelle confirmation dans une conversation avec le prince de Mellernich, oii je crus devoir le mettre sur ce
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siijel : il no baltinça pas à me déclarer qu'il ne croyait pas ([u'on dût s'en occuper au (longrès ; il se récria sur l'impossibilité de donner, par une proposition de médiation, quelque preuve d'égards ou de bienveillance à un gouvernement, qu'on devrait plutôt proscrire, séquestrer de tout rapport, et qu'il faudrait mettre hors du ban de l' humanité (ce fut son expression), si l'on n'était retenu par des considérations de prudence dans l'intérêt même des alliés. J'ai tout lieu de croire que l'opinion de l'empereur de Uussie se rapproche beaucoup de celle-ci. Mais je me propose de le vérifier dans ma première conversation avec lui. Votre bon esprit qui sait admettre et peser les considérations opposées à sa propre opinion, n'est-il pas, en effet, frappé de celle qui nous semble ici tout à fait décisive? Comment espérer que deux gouvernements, tout à fait désintéressés pour leur propre compte, à cause de l'éloignement et de l'absence de commerce, vont sacrifier, pour les avantages très réels que le nôtre pourrait s'en promettre, et une certaine manière d'entendre leur propre dignité, et surtout ce principe conservateur, auquel ils n'ont jamais attaché plus d'importance et pour lequel ils se disent réunis, le droit de la souveraineté légitime sur des sujets armés contre elle. Car il faut avouer qu'on en viendrait bien promptement à la reconnaissance pure et simple de l'indépendance des colonies, et qu'avec les dispositions actuelles du gouvernement espagnol et leur orgueil insurmontable, la proposition de médiation serait rejetée et ne semblerait être qu'un moyen déguisé pour arriver à un but arrêté d'avance. Sous
ce rapport, aous aurions mauvaise grâce à y trop insister; car on nous reprocherait d'avoir voulu les premiers profiter pour nos intérêts de l'horrible détresse où se trouve le gouvernement espagnol, et lui imposer un sacrifice qui blesserait également les sentiments personnels du Roi et de tous les royalistes insurgés. Il serait possible que ce fût même un moyen pour la malveillance de les réunir un jour tous contre nous. L'Angleterre, qui a moins de raisons que nous de ménager l'Espagne, et que nous avons bien peu d'espoir de devancer et même d'arrêter sur ce terrain des entreprises hasardeuses pour s'assurer quelques privilèges commerciaux ; l'Angleterre, intéressée surtout à ce que nous ne lui en étions pas la chance par quelque mesure générale, comme je conçois que votre patriotisme français vous l'aurait fait désirer, ne combattrait sûrement pas cette mesure générale par les mêmes raisonnements que les trois autres gouvernements ; mais tout en les y encourageant peut-être en secret, elle trouverait facilement d'autres objections d'exécution à opposer dans la discussion. Je crois qu'il y a là, comme vous le remarquez en général de ces malheureuses affaires d'Espagne, quelques embarras inextricables, au moins pour le moment. Il faut dans certains cas se résigner à ce qui tient à la nature même de sa position : or telle est la nôtre vis-à-vis d'un allié aussi intime que l'Espagne. Si elle rentrait, d'une manière ou d'une autre, dans des voies raisonnables, si son gouvernement présentait quelques garanties, quelques titres à la confiance, ce serait alors le cas de reprendre les idées de médiation
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de la manière la plus fraiicho et la plus i^énérale. « Je n'ai pas besoin de vous ajouter, sur ce même sujet de l'Espagne, que l'intérêt le plus vif continue ici pour les nouvelles qu'on en reçoit et qu'on en attend; qu'on est dans une grande perplexité, comme aussi nos amis de France, d'après ce que leurs lettres mandent, sur cette lutte décisive et cette affaire annoncée entre l'armée de Madrid et la régence d'Urgel. Il m'arrive beaucoup de mots, beaucoup d'insinuations, sur l'horrible inconvénient, pour les chances même de l'avenir que nous sommes obligés de prévoir, de laisser succomber ces royalistes insurgés, qui au lieu d'auxiliaires naturels pourraient devenir ennemis. Rien de plus aisé que de me renfermer dans une certaine défensive, appuyée sur des principes évidents de loyauté. On n'a rien à me répliquer officiellement; mais on voit toujours que le résultat redouté ferait mauvais effet,
même contre nous.
« 2o octobre au matin.
« J'en étais là de ma lettre, mon cher collègue, quand j'ai reçu hier de grand matin votre courrier parti du 18 au soir, vingt-quatre heures après le courrier autrichien, et qui était destiné à réparer l'incroyable oubli de votre dépêche confidentielle destinée à ce dernier courrier. Par l'événement, il n'enest résulté aucun inconvénient et j'ai été instruit à temps des choses dont je vous remercie d'avoir voulu m'informer avec cette exactitude. Mais je n'en dis pas moins mon avis à Herman de cette négligence, au moins reprochable à ses seconds, et je conçois que vous en ayez éprouvé une véritable humeur.