‹ Mémoires et correspondances du comte de VillèleChapitre 63 sur 158 · TOME III · texte numérisé non relu

TOME III

que cela pourrait avoir rinconvénient d'augmenter l'ardeur de certain grand personnage, et nous mettrait plus mal à notre aise pour nous défendre contre elle, si par hasard les choses se pacifiaient, au moins pour quelque temps. Du reste, pensez bien à une question, dont je ne vous demande pas la réponse pour moi-même, qui ne dois plus la recevoir ici, mais bien pour ceuv que j'y laisserai. Est-ce qu'en cas de guerre commencée par nous, vous ne voulez plus de démonstration guerrière et d'ordre de marcher de la part de l'empereur Alexandre? Je vous rappelle que tout le contraire a été exprimé dans vos lettres et instructions, et je dis comme l'empereur : Pensez au temps qu'il faut pour le mettre en mouvement, et qu'il n'a guère d'autre moyen de démontrer son intérêt, et même son appui moral, outre que cette demande d'inaction le choquerait beaucoup. « Quant à vôtre lettre du 8, je suis très fâché de ce qu'elle m'apprend et de cette misérable indiscrétion, à laquelle il faut bien s'attendre dans une position comme celle-ci. Je crains bien que M. i\.chille Jouffroy n'en soit capable et coupable. Nous en parlions ce matin encore avec Chateaubriand. Nous le croyons honnête homme, mais ultra, et ayant avec excès les inconvénients de cette opinion. Il s'est placé ici dans une position très fausse entre nous et le cabinet autrichien, où Gentz surtout lui témoigne beaucoup de confiance. Il m'a rendu quelques services et souvent protesté de son dévouement. Mais il peut avoir usé des confidences que d'autres que moi lui ont faites. Je ne lui avais parlé, ni de mes questions, ni des réponses qui y avaient été

faites. Quelques jours après, il m'en parut instruit; M. Genlz les lui avait fait lire. Du reste, je le questionnerai et tancerai.

« Adieu, mon cher collègue; je me réjouis de ce que les autres sont mieux de santé. Je vous renouvelle tous mes sentiments. Moi, je ne serai tout à fait bien qu'à Paris.

« Montmorency. »

cclix. le comte de villèle au vicomte

DE MONTMORENCY

« Paris, le 14 novembre 1822.

« Mon cher collègue, je vous envoie, comme je VOUS l'avais annoncé, ce que nous avons reçu de Madrid sous la date des 4 et 6 de ce mois ; M. Herman vous donnera aussi copie de l'avis que j'ai cru devoir donner à M. de La Garde de la détermination probable du Congrès à l'égard de l'Espagne. M. A'Court aura encore été mieux servi que lui sous ce rapport, car j'ai su que M. Ch. S tuart lui avait expédié uncourrierimmédiatementaprès l'arrivéede celui de Yérone,qui nous a apporté vos dernières dépêches. « Il y a, n'en doutez pas, une entente parfaite entre les meneurs de Madrid, le parli des modérés d'Espagne, et le cabinet britannique. Je ne vais pas jusqu'à soupçonner que le but de l'Angleterre soit de perpétuer l'anarchie et le désordre actuel dans la Péninsule ; mais elle veut s\approprier l'influence sur le gouvernement espagnol, d'abord pour l'exploiter à son profit, ensuite pour nous empêcher d'y en avoir, enfin pour tenir tête sur ce point à la

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Russie, comme elle l'a fait dans l'Orient. La ligne suivie par ce cabinet dans TafFaire d'Espagne peut la compliquer et la rend déjà bien plus difficile à résoudre. Il est bien désirable que nous sachions enfin sur quoi compter sur les déterminations du Congrès. Nous ne pouvons ici rien indiquer à nos journalistes. Dans l'incertitude où ils sont, ils se livrent aux divagations les plus absurdes, souvent même les plus inconvenantes, témoin l'article d'hier du journal des Débats, très habilement inséré aujourd'hui par Sauveau dans le Moniteur. Nous protestons bien que le gouvernement n'est pour rien dans ces factums, et qu'il n'a, ni ne veut avoir aucune influence sur les journaux, et par conséquent qu'il ne peut être passible ni responsable de leurs sottises, mais rien de tout cela n'est cru ; chacun donne à l'opinion qui lui convient le caractère d'officielle, et au milieu de toutes ces contradictions, de toutes ces absurdités, les esprits restent dans une agitation et une incertitude fatigante et nuisible. Tirez-nous de là par une sage et bonne détermination le plus tôt que vous pourrez. On nous reprochait fort aussi de laisser ruiner les dupes que les agioteurs faisaient à la Bourse, par l'ignorance de toute nouvelle dans laquelle nous laissions le public. J'ai profité du premier fait venu à ma connaissance, pour mander le syndic des agents de change et lui dire que, puisqu'une des nouvelles qui avaient le plus agi sur la Bourse, était celle donnée par quel- (|ucs journaux, sous la date du '.]\ octobre, de Madrid, que les Infants étaient menacés d'être compris dans les poursuites du fiscal Parédès, j'étais aise de lui

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apprendre que des nouvelles de Madrid, sous une date de sept jours postérieure, ne me laissaient aucun doute sur la fausseté de la première, et qu'il pouvait en donner l'assurance à sa compagnie, afin d'éviter que cette certitude, que devaient avoir comme moi plusieurs maisons de banque ou de commerce, ne servit cà quelques-uns à duper les autres. Tout cela a été rendu par les journaux à la diable, mais a produit sonetïet, car depuis les fonds se sont relevés et soutenus à quatre-vingt-neuf francs environ, ce qui peut être utile au succès des élections.

(( Je ne puis rien vous dire de positif sur ce dernier point ; ce n'est qu'aujourd'hui que les collèges électoraux procèdent à l'élection des députés. La seule chose que nous sachions, c'est qu'à Melun le bureau a été confirmé et à Meaux culbuté, ce qui donne à craindre l'élection de Lafayette dans ce dernier arrondissement. En somme, le retard des décisions du Congrès, le doute de l'opposition de l'Angleterre aux mesures contre l'Espagne, la crainte de la guerre et la baisse des fonds publics, doivent atténuer les bons résultats que nous avions droit d'espérer. Mais il y a de la marge et, dans tous les cas, nous gagnerons relativement à la précédente session, mais moins qu'on iie l'avait espéré.

« Il n'y a de remarquable dans les affaires des royalistes d'Espagne que le retour de Quesada à Bayonne, après un combat où il avoue avoir perdu une centaine d'hommes, dont vingt-cinq officiers. Il ne paraît pas que se soit cet événement qui l'ait fait revenir, mais les ordres d'Eguia qui veut donner le commandement de son corps à O'Donnel. Au reste

les deux généraux sont encore à Rayonne et je ne sais pendant ce temps ce que devient leur armée.

« Du côté d'Urgel les avantages sont balancés. Les royalistes se défendent avec un grand dévouement, mais ils sont contenus dans un pays pauvre, rétréci et épuisé, où il paraît que tout commence à leur manquer. Je pense qu'ils ne supportent cette situation forcée que dans l'espoir des secours qu'ils attendent des délibérations du Congrès.

« L'emprunt d'Ouvrard, tout public qu'il est, ne peut encore lui être d'aucun secours. Ce fin banquier ne se hâtera pas sans doute d'exécuter; mais il traînera la livraison des fonds jusqu'au moment oîi il y aura quelque chose de plus en faveur de ses clients.

« Voilà, mon cher collègue, tous les documents que je puis vous fournir. J'oubliais cependant un incident dont je ne puis encore apprécier toute l'importance. Les douanes, en visitant les etfets de M. Oliviera, qui est allé s'embarquer au HaATe pour retourner à Lisbonne, ont trouvé dans une caisse marquée : Musique pour M. Oliviera^ beaucoup de brochures séditieuses, une correspondance de M. Benjamin Constant, une autre de M. Goyet, et un manuscrit ayant pour titre : Projet d'union entre tous les peuples. J'ignore si tout cela est du vieux ou du nouveau. La saisie en a été faite, mais nous n'avons encore que le rapport des douaniers.

« Adieu, de cœur et pour la vie, tout à vous.

« J " DE VlLLÈLE.

« Mes compliments affectueux à nos plénipotentiaires et à M. de Serre. »

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