CC.LX. LE COMTE DE VILLELE AU VICOMTE
DE MONIMOIIKNCY.
« Paris, le 18 novembre 1822.
« Je reçois dans l'instant, mon cher collègue, votre lettre du 13 venue par le courrier de M. Rothschild, et je profite de celui qu'envoie à Vérone M. Ch. Stuart pour vous répondre.
(( Vous aurez vu, par les lettres que vous aurez reçues depuis, que les craintes sur le procès des Infants sont tout à fait dissipées. Je suis sûr même qu'en ce moment on en est à Madrid à reconnaître l'Espagne beaucoup trop royaliste pour regarder un semblable événement comme possible. Nous ne pouvons attribuer cette amélioration à ce que vous appelez si bien «la généreuse résolution du Roi dans « son Conseil du 6 ». Mais il est juste de reconnaître que la contenance ferme et unanime des ministres étrangers à Madrid, dans cette circonstance, en a fortement imposé à ceux qui pouvaient avoir le projet de pousser jusque-là leurs entreprises révolutionnaires.
« Je crois que vous avez très bien fait de garder entre vous cette résolution du 6. Il est inutile de se faire valoir, et dans cette occasion il y avait danger. Mais dans la suite cela peut vous servir à convaincre qu'en même temps que le Roi ne veut pas renoncer légèrement à tous les fruits que nous recueillons si largement de la paix et de la sage direction donnée à son gouvernement, de même il saura prendre un parti vigoureux et l'exécuter avec promptitude et
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décision, dans les occasion» où sa dignité ou Tinlérêt de ses peuples l'exigeraienl. Ainsi vous pourrez répondre à ces infâmes calomnies, que des intrigants, qu'on a tort d'écouter, s'attachent à propager, et qui tendraient à faire croire qu'il en est parmi nous de capables d'user par le temps les moyens des souverainspourcomprimer les révolutionnaires. Unmoyen sûr de sauver ces derniers serait sans doute d'écouter les premiers et de leur accorder ime confiance que ne méritent, ni leur jugement, ni leur bonne foi.
'( Je n'ai rien de M. de La Garde; mais je sais qu'il vient d'arriver de Madrid une conversation entre M. A'Court et San Miguel, dans laquelle ce dernier, supposant que les puissances alliées agiraient sur l'Espagne sous le prétexte des dangers du roi ou de la famille royale, et dans l'intention de faire réformer leur constitution, a déclaré que l'Espagne était trop royaliste pour que l'on pût jamais avoir rien à redouter sur le premier point; que, quant au second, la constitution actuelle était le seul point de ralliement de l'immense majorité des Espagnols, qui redoutaient le retour d'un régime absolu qu'ils avaient en horreur; que, si l'on y touchait, il ne leur resterait plus aucune garantie, et qu'en conséquence ils étaient résolus à la guerre plutôt que de consentir à y faire la moindre modification.
(( J'ai répondu à Stuart, qui m'a fait cette communication, ce que je pense et ce que je crois être le terrain sur lequel devraient se placer les souverains alliés vis-à-vis de l'Espagne, savoir : que je m'inquiétais assez peu de rechercher les combinai-
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sons de la constitution des Cortès et les moyens de raméliorer, puisque je ne savais pas si cet examen ne me mènerait pas à reconnaître que dans cette constitution il n'y a rien qui mérite ce nom ; que la seule chose que j'examinais, parce que cela m'intéressait assez pour qu'on ne m'en pût contester le droit, c'est qu'au 7 juillet il avait été prouvé que les troupes au service du roi, que les serviteurs dévoués au roi, que la population dévouée au roi, avaient fait la tentative d'améliorer sa situation; qu'il en était résulté une crise telle que les minisires étrangers avaient tous été entraînés à faire une note diplomatique, pour préserver par leur intervention les jours du roi et de la famille royale ; que depuis, dans toutes les provinces d'Espagne, même les plus éloignées de nos frontières, les insurrections, les proscriptions des hommes dévoués au roi et à la royauté, annonçaient qu'il existait en Espagne des motifs de trouble et d'agitation; que la guerre civile y était tellement le résultat inévitable de cette situation, que si la France, qu'on avait osé accuser de la provoquer, cessait seulement six semaines d'empêcher les secours d'argent, d'armes et de munitions, de traverser sa frontière, plus de la moitié de l'Espagne tomberait au pouvoir des royalistes espagnols ; qu'enfin, pour garantir notre propre territoire, nous avions été obligés de former des corps d'observation ; que d'après un état de choses aussi intolérable pour nous et pour les puissances nos alliées, je croyais de leur droit et du nôtre de demander au gouvernement espagnol de prendre les moyens de le faire cesser, de lui offrir tous ceux dont nous pourrions
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user pour obtenir ce résultat, si ce ({u'ils nous proposeraient nous semblait de nature à ramener, et dans le cas contraire de chercher et prendre par nousmêmes la voie la plus propre à nous mettre à l'abri de tous les dangers auxquels nous exposait la situation actuelle.
<< On favorisera beaucoup la résistance en Espagne, on nuira fort à l'unanimité au Congrès, on rendra la justice et la nécessité de l'intervention moins palpables aux yeux des peuples, si on articule dans les notes le motif des vices de la constitution espagnole. Je serais d'avis qu'on prît la chose de plus haut et qu'on se fondât sur les faits, en concluant à la nécessité d'y pourvoir de la part des puissances, à moins, ce qui serait préféré, que l'Espagne y pourvût elle-même.
« Mais je bavarde sur du passé pour vous et je perds le peu d'instants que j'ai pour vous dire que le triomphe du gouvernement du Roi aux élections est complet. Sur quatre-vingt-six députés à élire dans ce cinquième, il n'y aura que huit libéraux au plus; tout le reste sera royaliste, et presque tous royalistes sages, désignés par le gouvernement lui-même. Nous n'avons pu éviter Lafayette et Manuel, mais nous n'aurons pas Benjamin Constant. Ces élections donnent au gouvernement une force immense, dont il continuera à user pour assurer l'ordre et la prospérité dans l'intérieur, le respect et sa force à l'extérieur.
« Nos collègues vont bien et vous font leurs amitiés. Faites agréer mes compliments affectueux aux vôtres et croyez-moi de cœur tout à vous.
« J" DE ViLLÈLE.
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« Dites à Chatoaubriand et à de Serre qu'il faut être où je suis pour savoir combien il m'a été impossible de leur écrire, malgré ma bonne volonté. Je le ferai certainement par la prochaine occasion. Remerciez de Serre pour moi de l'excellent mémoire qu'il m'a envoyé. Félicitez-moi avec Chateaubriand de l'élection d'Hyde de Neuville.
(( Le courrier de Jlothschild fait monter nos fonds, comme vous le verrez par le bulletin de la Bourse que je vous envoie. Il répand qu'il n'y aura pas d'intervention. Je redoute ces hausses mensongères, qui préparent de nouvelles variations et de grandes perles, si on en vient plus tard à redouter de nouveau la guerre.
« Nous ne vous attendons qu'à la lin du mois. Il me tarde sous tous les rapports, même sous celui du fardeau.
« Le Roi est bien satisfait de nos élections^, et il a bien raison : c'est d'un résultat immense. »