CCLXI. LE COMTE DE VILLÈLE AU VICOMTE
DE MONTMORENCY
« Paris, le 19 novembre 1822.
« J'ai profité hier, mon cher collègue, d'un courrier de sir Charles Stuart pour vous accuser réception de votre lettre du 5 de ce mois. Je ne veux pas laisser partir celui qu'expédie aujourd'hui M. le baron Vincent, sans vous dire un mot de notre situation.
« Hier les fonds ont encore baissé de près de trente sols. On se prépare encore aujourd'hui à les
faire baisser d'une somme plus forte. Tout cela est surtout provoqué par l'époque des élections. Il est bien fâcheux que les opérations du Congrès aient eu une pareille coïncidence; mais nous n'y pouvions rien, ni les uns ni les autres.
« Je suis découragé de vous parler de la voie prise au Congrès pour les affaires d'Espagne, tout devant être terminé avant que vous receviez ma lettre. Je remarque d'ailleurs avec un sentiment qui ne tient en rien à la surprise, car je vous connais, et vous et vos collègues; je remarque, dis-je, qu'à mesure que les conséquences de la marche suivie se développent, vous avez soin d'en écarter, autant qu'il est en vous, tout ce qui porterait atteinte à la dignité et à l'indépendance d'action de la France. Le Roi s'est indigné à la lecture des deuxième et troisième projets présentés. Le premier est sans aucun doute préférable ; seulement il est à prévoir qu'il vous mènera à de nouvelles explications et à de nouvelles difficultés que vous chercherez, nous y comptons bien, à lever, en nous conservant la liberté d'action sans laquelle nous tomberions à la suite du Congrès, ce que les ordres du Roi vous ont surtout commandé d'éviter. Le défaut d'unanimité au Congrès rend surtout importantes toutes ces considérations ; j'espère que vous l'aurez senti comme nous.
« Nous recevons de Lisbonne une dépêche du 26 octobre dans laquelle il est dit que ^L Pinhiero a assuré que l'Angleterre venait de donner officiellement au Portugal la garantie que lord Londonderry lui avait constamment refusée. M. Pinhiero a ajouté que si nous voulions lui donner les mêmes garanties
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de nos bonnes dispositions îi l'égard du Portugal, il éloignerait la conclusion du traité avec l'Espagne, qui se trouvait déjà suspendue par ses soins et dans l'espoir que nous en saurions gré au Portugal, Ceci vous servira à juger de la différence du système de M. Canning et de celui de lordLondonderry.
« Nous recevons dans l'instant des nouvelles de Madrid du 7 de ce mois ; elles ne peuvent être déchiffrées avant le départ du courrier de M. le baron de Vincent. Je trouve dans Y Eclair et dans les lettres particulières qu'on me communique, que Parédès, fiscal chargé de Tinstruclion de l'affaire du 7 juillet, a été convaincu d'infraction aux lois et suspendu de ses fonctions ; que les listes de proscription dressées par ce nouveau Fouquier-TinvilJe étaient annulées et les poursuites possibles restreintes à onze militaires de la garde pris les armes à la main ; conséquemment plus de craintes à avoir de voir comprendre dans ces poursuites les membres de la famille royale. En France, ce pas rétrograde serait un 9 thermidor. J'ignore l'effet qu'il aura sur l'Espagne ; je ne serais pas étonné de voir incessamment Morillo jouer un nouveau rôle à la tête de tout le parti modéré.
« Cette nouvelle a déjà produit son effet sur nos fonds. Ils sont à quatre-vingt-huit et quatre-vingtneuf francs ; ils étaient hier à quatre-vingt-six francs trente centimes,
« Adieu, mon cher collègue, tous les ministres ici présents vous font leurs amitiés. Compliments affectueux à nos plénipotentiaires et à de Serre.
« Si la dépêche de La Garde contenait quelque
chose d'important, je vous expédierais un courrier demain. De ccpur tout à vous.
« J " DE Ville LE. »