LE TABLEAU DE CHAMPLATREUX
« Nous y avons vu, au rez-de-chaussée», dit Pinard, en parlant
de la maison bourgeoise de Champlâtreux, dans sa brochure sur
. Saintry, écrite vers 1840, « un tableau dans le genre de Boucher,
« où est représentée une orgie, qui, dit-on, se passa dans le parc
« de Champlâtreux, au temps du maréchal de Clermont Tonnerre».
Ce tableau, possédé successivement par les différents propriétaires de cette maison, fut mis en vente en même temps qu'elle par les héritiers Bourgoin, ainsi que Tatteste le paragraphe suivant de Taffiche : « Dans la grande salle à manger, se trouve enchâssée « dans les panneaux en menuiserie, formant lambris jusqu'à la « corniche, une peinture paraissant être du dix-huitième siècle ».
Pour des raisons qu'il ne nous appartient pas d'indiquer ici, les héritiers Bourgoin firent, au cours de la vente, nommer un séquestre de cette toile, en la personne du commissaire-priseur de Corbeil, chez lequel elle fut transportée, et où il nous fut possible de l'examiner et de la photographier.
De même que d*autres personnes qui le virent, ce tableau nous intrigua assez vivement.
Se trouvait-on en présence d'une œuvre originale ou simplement d'une copie ? Quels personnages représentait-elle ? Quelle date lui donner ? A quel artiste l'attribuer ? L'auteur en avait-il fait des répliques ? Qu'étaient-elles devenues ? D'où provenait la peinture de Champlâtreux ? A quelle époque y avait-elle été apportée ? Autant de questions à résoudre, à la solution desquelles M. Pierre Bourdon, l'un des fils de l'aimable receveur particulier des finances,
à Corbeily a bien voulu nous aider ; nous lui adressons ici nos vifs remerciements.
C'est en faisant des recherches au sujet de ce tableau , que nous avons été entraîné à écrire cette histoire de Saintry, qui a occupé nos loisirs pendant près de deux années.
D'après la tradition, ce tableau, dont l'original existerait au château de Chantilly, serait de Nicolas Lancret (i), peintre célèbre de fêtes galantes. — La scène représentée par celui-ci serait un déjeuner champêtre qui aurait eu lieu, dans le parc même de Champlâtreux, au commencement du règne de Louis XV ; les personnages seraient : le Régent, madame de Parabère (3), le marquis Gaspard de Clermont-Tonnerre, ainsi que des membres de la Société des Bonnets de Coton.
L'histoire est loin de s'accorder avec cette tradition, qui est fausse sur plusieurs points.
Il est certain, cependant, que le tableau qui nous intéresse, connu sous les noms de Déjeunera la campagne^ Déjeuner au jambon ou Partie de plaisirs^ est de Lancret.
Il a été gravé par Moitte ; la gravure qui se trouve en particulier à la Bibliothèque nationale {3) nous en fournit la preuve. Elle porte en effet la mention suivante, précieuse par les indications qu'elle donne :
(i) Nicolas Lancret. né à Paris, le as Janvier 1690, mort dans la même ville, le 14 septembre 1743, élève de Pierre Gilot et Watteau, agréé à TAcadémie le 32 Mars 1719, sur un tableau de fêtes galantes, conseiller le 24 Mars 1735. Cet artiste a pris part aux expositions suivantes : Exposition de la jeunesse sur la place Daupliine (1732) ; Exposition de l'académie royale (1737). En 1773, Frédéric le Grand possédait 23 de ses œuvres, qui se trouvaient dans les châteaux de Sans-Sonci, de Potsdam et de Charlottembourg.
(3) Madame de Parabère, Marie Madeleine de la Vieuville, née, en 1693, maîtresse du Régent, était fille de Madame la marquise de la Vieuville, dame d'atours de la duchesse de Berry. Â peine mariée à César de Beaudeau, comte de Parabère, en 1711, elle se livra à tous les désordres et devint veuve en 17 16. Le Régent la quitta en 1721, pour prendre Madame d'Âverne, fille du marquis de Brézé, jeune et belle femme de Monsienr Ferrand d'Averne, lieutenant aux gardes, maîtresse auparavant du jeune marquis d'Alincourt, second fils du duc de Villeroy, qui, pour sa complaisance, reçut le cordon rouge et le poste de gouverneur de Navarreins, avec la.ooo livres d'sppointements.
Saint-Simou, fait à Parabère l'épitaphe suivante :
« Parabère mourut aussi ; pour le personnage qu'il faisait en ce monde, il eût mieux valu pour lui de le quitter plus tôt ».
(3) Estampe Aa 38 c.