‹ Mémoires et documents de la Société historique et archéologique de ..., Volume 6Chapitre 21 sur 31 · Partie de plaisirs N. Lancret pinxit P. E. Moitte sculp · texte numérisé non relu

Partie de plaisirs N. Lancret pinxit P. E. Moitte sculp

Dédiée à Monsieur de la Live, Introducteur des Ambassadeurs, et honoraire de TAcadémie Royale de peinture et sculpture, par son très humble et très obéissant serviteur P. E. Moitte.

Gravé d'après le tableau original de N. Lancret.

Haut de i P. 8 p. i/a sur i P. 4 po. 3 l. de large,

qui se voit dans sa belle collection de peintres et sculpteurs françois.

Le dessin de cette gravure paraît, il est vrai, incomparablement plus fin que celui du tableau provenant de Champlâtreux, mais la gravure est bien conforme dans tous ses détails à la dite peinture, sauf les différences :

10 Que le sens de la composition est complètement inversé, ce qui est à droite dans le tableau est à gauche dans la gravure, aussi bien le jour, le paysage, que les personnages.

Cette inversion semble avoir été usuelle chez les graveurs et ne constitue pas un argument définitif.

2» Que le tableau excède les dimensions de Toriginal, qui sont indiquées au bas de la gravure :

Hauteur : 1 pied 8 pouces i/â ; largeur: i pied 4 pouces 3 lignes, ce qui équivaut à : hauteur o™55, largeur o™43.

Or, le tableau de Champlâtreux a près de quatre fois ces dimensions.

Nous en déduisons donc qu'il n'est pas l'original, et qu'il doit être considéré seulement comme un agrandissement de l'œuvre de Lancret A noter cependant qu'il manque un valet à droite, à côté du négrillon, mais cette partie du tableau paraît avoir souffert.

D'ailleurs, si on l'examine au point de vue artistique, et si Ton veut suivre l'avis des experts, il ne peut être qu'une copie de Lancret, ce qui confirme notre opinion.

. Qu'est devenu l'original ?

Emmanuel Rocher, dans son livre : la Gravure française au XVIIb siècle^ dit que « le tableau original d'après lequel la grac vure de Moitte a été faite, figure actuellement dans la collection « de S. A. R. le duc d'Aumale à Chantilly > (i).

(i) Catalogue raisonné des Estampes, etc.. par Emmanuel Rocher. IV. Nicolas Lancret, Paris, Jouaust, 1877 in-4', page 44.

Un Tableau de Laocrel au château de Champlâlreui

— i89 — Cette assertion n'est pas tout à fait exacte : En effet, le « cata- € logue raisonné des tableaux de différentes écoles, etc. . . et d'autres c objets qui composent le cabinet de M. de la Live de Jully, ancien € introducteur des ambassadeurs honoraires de l'académie royale « de peinture » dressé par Pierre Remy en 1769, aux fins d'arriver à leur vente, donne la description suivante du tableau original (i):

Nicolas Lancret.

« Un repas champêtre, peint sur toile, d'un pied 8 pouces 6 lignes c de haut, sur un pied 4 pouces, 6 lignes de large ; ce tableau est c le petit du grand qui est exécuté dans la chambre à manger des c petits appartements de Versailles (2). P. E. Moitte l'a gravé, son c titre est Partie de plaisirs ».

Il en résulte donc que le tableau de M. de la Live, gravé par Moitte, n'est que la réplique, de la main de Lancret, d'un autre plus grand. Ce dernier, qui se trouvait, avant la Révolution, dans les petits appartements de Versailles, est bien celui qui fut acquis par la famille d'Orléans et est actuellement au château de Chantilly.

Le tableau de Chantilly qui a (3) comme dimensions : Haut. i°»82, largeur i^aj, porte bien le nom de Partie de plaisirs^ ainsi que la signature de Lancret 173 ^j fait extrêmement rare, cet artiste ayant signé rarement ses œuvres (4).

Mais si Ton compare avec la gravure de Moitte la photographie du tableau de Chantilly qui se trouve à la Bibliothèque nationale (^), on relève de nombreuses différences et, en particulier, les suivantes :

Dans le tableau, le paillon en treillis est presque entièrement caché par les arbres au lieu qu'il est beaucoup plus dégagé dans la gravure :

Il y a un groupe (enfant et chien) et non un vase à gauche du tableau ; *

(i) Biblioth. nat. InvenUires. N» 43566, pp. 42, N* 79.

(2) Ce nom àt petits appartements ^rappeWt les orgies royales de Louis XV, que certains mémoires retracent en des termes que le latin seul pourrait reproduire.

(3) Rocher, p. 86.

(4) Voir les collections d'art de Frédéric le Grand à Texposition universelle de Paris de 1900, catal. descriptif par Paul Seidel. Trad. franc, de P. Vitry et J. ]. Marquet et Vasselot. Berlin et Leipsig, 1900, in-xa, p. 38.

(5) Estampe A» 138, a.

La femme qui est au centre de la composition ne fait pas, sur la tête de son voisin, le geste... expressif qui se voit dans la gravure de Moitte et dans le tableau de Champlâtreux : elle « lui met simplement son bonnet », dit Rocher, ce qui ne paraît pas exact, car elle a une main sur sa tête; l'autre va s*appuyer sur Tépaule et le geste est singulièrement lâche et quelconque. ,

Il n y a pas de chat sous la table, pas de chien buvant dans le seau, les regards des personnages ne sont pas dirigés du tout de la même façon, etc., etc.

Ces différences sont dues uniquement à la liberté prise par Lancret dans sa réplique.

Le tableau de M. de la Live, vendu en mars 1770, moyennant 202 livres, à un nommé Ferin, d'après une annotation mise en marge du catalogue de 1769, paraît être entré quelque temps après dans la collection de Frédéric Le Grand, sous le titre : Le déjeuner à la campagne. Il se trouverait actuellement dans un des châteaux de l'empereur d'Allemagne.

Le musée d'Orléans possède un autre tableau de Lancret, mesurant 2"»52 sur a"03, intitulé : Le déjeuner au jambon^ provenant du château d'Ârcouville près Pithiviers ; le même musée possède une esquisse aux deux crayons de ce tableau, avec une légende indiquant les noms des personnages qui sont au nombre de neuf, (au lieu de 13 figurant sur la gravure de Moitte), soit, en commençant parla gauche : i» un valet, 3» M"® Journet, danseuse de l'opéra, 30 M"® Sylvia, chanteuse aux Italiens ; 4® Vanloo, 5» Watteau, 6» Pater, 7» Le Régent, 8** Lancret, 9® un valet ^i).

Ce tableau, qui a quelque analogie avec celui de Chantilly, lui paraît bien antérieur : le Régent y figurant est mort en 1723, la peinture de Chantilly est de 1735. Si l'on considère le tableau de Chantilly comme n'étant qu'une réplique de celui d'Orléans, avec de notables changements, il faudrait ;idmettre que le tableau primitif est celui du musée d'Orléans.

M. Rocher (2) écrit à propos du tableau de Chantilly : « On a fait € sur ce tableau, et sur les différents figurants qui le composent, € de nombreuses suppositions qui sont toutes erronées. On a voulu « voir dans l'un des acteurs principaux Philippe d'Orléans, dit le

(x). Nous tenons ces renseignements de M. Didier, conservateur du musée de peinture et de sculpture d'Orléans ; qu'il reçoive ici tous nos remerciements . (a) P. 86.

c Gros (i), festoyant avec des membres de la Société des Bonnets € de coton ; les dates contredisent cette opinion d'une manière € absolue >.

En effet, la Société des Bonnets de coton a été fondée en 1760, Lancret est mort en 1743 ^* 1® tableau de Chantilly est daté de 1735.

Ce qu'il y a de certain, c'est que tous les joyeux convives représentés dans ce tableau sont des personnages historiques. Le roi Louis-Philippe les connaissait par leurs noms et son intention était de faire, au bas du cadre, une petite reproduction des figures, avec au-dessous, les noms et qualités des personnages représentés.

Si Ton admet que le tableau d'Orléans est l'original primitif, il faudrait décider que les personnages sont : Le Régent (2), les quatre peintres: Van Loo, Watteau, Pater, Lancret, puis Sylvia, chanteuse aux Italiens, et des valets.

Si nous en croyons la tradition, au moment de la Révolution, le tableau de Champlâtreux se trouvait dans l'un des panneaux d'une chambre à coucher, sise au premier étage de la propriété de M. Bonnot (actuellement propriété Goujet à Saintry). M. Bonnot l'aurait offert à M. de Clermont-Tonnerre dont il était l'architecte. Cette propriété a appartenu à M. Aved, peintre portraitiste sous Louis XV, qui eut l'occasion de recevoir, à diverses reprises, à Saintry, ses collègues et amis, Oudry et Lagrenée ; ceux-ci peignirent dans cet immeuble plusieurs panneaux qui existent encore. Doit-on attribuer à l'un de ces trois peintres la copie du tableau de M. de la Live? C'est ce que nous ne pouvons décider.

Nous ajouterons ici que le tableau de Champlâtreux a été restauré en 18^6 par M. Haro, peintre expert à Paris, sur la demande de M. Bourgoin.

(i) Philippe, dit le Gros, petit-fils du Régent, né en 1725, mort en 1785. Grand-père du roi Louis-Philippe I".

(2) On sait que le Régent est mort d'une attaque d'apoplexie en 1725.

Page 1