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CHAPITRE II

ÉTYMOLOOIE, LES PREMIERS HABITANTS. — VESTIGES, DÉCOUVERTES DANS LA SEINE ÉTABLISSANT UN COMBAT. — LABIENUS ET CAMULOGÈNE.

Il est parfois difficile en ethnographie d'arriver à une bonne solution ;on ne possède pas toujours de documents suffisants pour former une base solide à une argumentation sérieuse. C'est le cas pour Saintry.

Dans une charte du roi Robert, remontant à 1039, qui est le plus ancien titre le concernant, le nom de ce lieu est écrit Sintreio (i) ; dans Eudes de Saint- Victor, historien qui vivait sous le règne de Philippe I«, il est orthographié : Sintrio (a).

Dans des chartes du xii« siècle, il est écrit: Santrio (}), Senteriacum ; dans l'acte de fondation d'une chapellenie à Yerres, par Jean de Corbeil, remontant à 1308, la leçon donne Seintri (4); ce nom figure au Pouillé du xiii* siècle et au cartulaire de Saint-Spire, de la même époque, sous les mots : Seniri^ Seintriacum ; dans les siècles suivants on l'a mentionné sous le nom de : Sainte^ riacum^ Saincteriacum^ Centeriacum^ Santriacum.

A partir du xvi« siècle, on l'écrit indistinctivement : Saintry, Saincterjff Centr^y Cinirjfy Saint-Try et même SainUTery.

L'abbé Lebœuf, qui donne la préférence à ceux qui écrivent Sintry pour se rapprocher de la plus ancienne orthographe, indique que cette paroisse % est seule du nom dans le royaume » (;) et on

(i) Arch. Nat. K 18, n» 8».

(a) Vie de Bouchard le Vénérable^ par Eudes de St-Vicior, publiée par M. de la Roncière, page 34.

(3) Original de 11 58 avec traces de sceau. Arch. Nat. L 329, n" 14*.

(4) Arch. Nat. LL 1599» fol. ia6.

(s) HisL du Diocèse de Paris^ Tome xj, page 152.

ignore, dit-il, d'où ce mot est formé et ce qu'il a pu signifier chez les anciens. Il observe avec malice que Tusage qui a prévalu d'écrire Saintry au lieu de Siniry a eu ses inconvénients : celui qui a gravé, en 1674, la carte des environs de Paris pour l'Académie des Sciences, a cru que c'était un nom de saint et a mis Saint Try, II aurait pu ajouter que des curés du village même récrivaient ainsi.

De nos jours, cette commune est encore la seule de ce nom dans l'étendue du territoire français. Nous signalerons toutefois qu'un écart de la commune d'Epieds (Loiret), porte aussi ce même nom de Saintry.

M. H. Cocheris, dans sa notice sur l'origine des noms de lieu de l'arrondissement de Corbeil, est muet en ce qui concerne l'étymologie de Saintry (i).

Doit-on s'arrêter, comme le fait le savant abbé Lebœuf, à la première orthographe pour en rechercher la dérivation ? Pourquoi ne pas retenir celle presque aussi ancienne de Sehtri, Senteriacum ?

Les essais tentés pour expliquer les noms de lieux laissent souvent à désirer sur le rapport de l'exactitude ; aussi, n'est-ce pas en nous basant sur des preuves absolument certaines, que nous attribuons au nom de Saintry, une origine plutôt naturelle.

On sait qu'une grande partie des noms de lieux habités de la Gaule, avant la conquête romaine, tirent leurs noms des produits du sol, de la faune locale, ou de la configuration du terrain.

Par suite, est-ce s'éloigner de toute véracité que de faire dériver le nom de Saintry^ de Sentes^ Senticetum, qui signifie lieu rempli de buissons épineux f De nombreux halliers existent encore sur son territoire. Son origine serait donc la même que celle de nombreux villages ayant nom Epinay^ que l'on tire de Spinetum,

Peut-être aussi son étymologie vient-elle simplement de SenteriufHj SenieriuSf qui veut dire sentier^ eu égard à la longue rue du village, laquelle dans l'origine pouvait n'être qu'un sentier.

Nous ne croyons pas qu'il y ait lieu de se baser sur le suffixe ethnique ayant le sens de domaine, qui en termine l'orthographe à partir du xii* siècle, pour attribuer au nom de Saintry, une influence onomastique, et dire qu'il tire sa source du nom de famille d'un Gaulois romanisé, qui aurait possédé le territoire peu* dant la domination romaine.

(i) Vemilles, 1874.

En efifet^ dès le xiii» siècle, la tradition étant perdue, les scribes étaient fort embarrassés de traduire les noms vulgaires prononcés par le peuple et avaient souvent recours à des jeux de mots, quelquefois assez plaisants, mais tout à fait en dehors de la vérité.

N'est-ce pas ainsi qu'ils ont pu écrire Sainteriacumj tirant ce nom de Sainteriusj qui signifierait : fondeur de clochesy d'après Ducange ? (i)

Les documents écrits permettent de constater l'existence de Saintry dès le x® siècle, du temps de Bouchard I, comte de Corbeil. Néanmoins, il est certain que des habitants y furent établis à une époque bien plus éloignée.

Vers 1860, on a trouvé sur son territoire, au lieu dit les Cailloux^ trois sépultures antiques, lesquelles, d'après la description qui nous en a été faite, étaient d'époque gallo-romaine. On y a découvert également de nombreux instruments en silex, des armes, des pointes de flèches, des haches, des grattoirs en pierre polie ainsi que de nombreux objets remontant à l'âge du bronze. Plusieurs habitants conservent précieusement d'intéressantes collections de ces instruments préhistorisques.

Un lieudit porte le nom significatif de La Chaire au Prêtre.

Ces antiquités attestent un séjour constant et prolongé dans l'endroit où s'élève aujourd'hui le village de Saintry, de races celtiques et de nos pères les Gaulois.

D'ailleurs, l'emplacement même de son territoire n'a-t-il pas dû attirer l'attention de ces peuplades, à demi sauvages, dès leur apparition dans notre contrée ? Situé sur la rive de la Seine, bordé d'épaisses forêts rendant la défense facile, ne leur offrait-il pas une retraite sûre, à Tabri de toutes surprises ? Et puis, n'avaient-elles pas leur existence assurée au moyen de la chasse et de la pêche ?

Toutefois, des modifications profondes ont dû être apportées à la configuration du village. A l'origine, selon notre humble avis, Saintry s'élevait uniquement dans la partie nord-est du territoire, sur le coteau ; les maisons, échelonnées, devaient commencer à environ ^00 mètres de la Seine, à peu de distance du carrefour de la Vieille Rue, pour se continuer, en suivant le chemin des Sablons à Villededon, passant devant l'ancienne foulerie de la Cosmerie (a),

(i) y. Sainierius, édit. de Niort, 1886.

(a) Au xvn* siècle, od voyait encore un château à la G>smerie.

et rancien chemin fonnant actuellement limite entre Saintry et le Perray, jusqu'au village de Mory, disparu depuis, dont il faisait partie, lequel était situé sur le plateau, à peu près à l'endroit où sont maintenant le haut du Perray et la ferme du Fresne. Les habitants avaient accès à la Seine par le chemin du Port des Sablons et pouvaient atterrir sur la rive gauche en passant le fleuve à gué (i).

Les trouvailles faites sur le bord du fleuve, les sépultures anciennes découvertes au champtier des Cailloux, les vieilles fondations que le soc de la charrue rencontre quotidiennement dans le cantonnement de la Cosmerie, enfin la tradition d'après laquelle Villededon allait autrefois jusqu'au Perray, viennent à Tappui de notre dire. De plus, à cette époque lointaine, la Seine envahissait à peu près périodiquement une partie de l'emplacement actuel de la Grande-Rue du village ; on n'ignore pas que, depuis ces temps reculés, par suite de Famoncellement des alluvions, des dépôts de sable, de gravois et de cailloux charriés par le fleuve, et aussi du remaniement du sol, celui-ci est considérablement exhaussé.

Il faut donc admettre que les Parisii habitaient le territoire de cette commune, mais sur le coteau, avant la conquête de César, et que malgré leur peu de civilisation ils avaient construit des voies de communication.

M. Lecœur, ancien agent-voyer du canton de Corbeil, après avoir recueilli quelques informations, signalait vers 1877, qu'une voie romaine secondaire longeait les coteaux de la rive droite de la Seine ; qu'elle est aujourd'hui recouverte de terre végétale et livrée à la culture, mais que des fouilles faites de distance en distance avaient permis d'en retrouver une partie.

Des traces de cette voie secondaire, nous dit M. Dutilleux (a), ont été, en effet, rencontrées sur les territoires de Saint-Pierre-du- Perray (nom significatif), du Vieux-Marché, de Saint-Germain-lès- Corbeil; elle paraît suivre la direction du nord-est entre Etiolles et Tigery.

Le même auteur ajoute : c A Saint-Germain-lès-Corbeil, sur les

(i) Ce gué, qui prolongeait la rue du Port des Sablons, existait encore vers 1868, avant les draguages faits par M. Campagne, conducteur de la navigation. Plusieurs habitants de Saintiy et même de Corbeil se rappellent avoir passé la Seine en l'utilisant. Deux autres gués existaient, à peu de distance, Tun en amont, l'autre en aval.

(a) Ktcherches sur Us anciennes routes de Seine-et-Oise, dans Tannuaire de Seine-et-Oise de i88x.

€ hauteurs de la rive droite, un champtier est appelé : le Champ « Dolent. Les sépultures antiques n'y sont pas rares, non plus que € les vases, les armes en fer, les haches en pierre, etc. D'après une € tradition locale^ fort contestable assurément, ce serait le lieu de € la bataille entre Labienus et Camulogène ».

Il se demandait si la voie signalée par M.Lecœur ne serait pas le chemin suivi par Labienus lorsqu'il retournait sur Lutèce, après avoir passé la Seine à Melun.

Le même agent-voyer annonçait, « qu'il y avait autrefois un gué sur la Seine, un peu au-dessus du Corbeil actuel»; c ce passage, € déclare M. Dutilleux, servait peut-être à relier la voie secondaire € dont nous venons de parler au chemin qui existait vraisembla- € blement sur la rive gauche ».

€ Aux environs de ce gué, dit-il encore, dans le lit de la Seine, on € a retrouvé des armes en assez grande quantité pour faire suppo- € ser un combat et une tentative de passage à main armée : épées, € lances, javelines en bronze et en fer, haches en silex, pierres de € frondes, etc. Telle est l'abondante récolte que l'on a recueillie € sur ce point. Quelques-uns de ces instruments de carnage sont € déformés et soudés ensemble comme si un feu violent les avait € atteints ».

€ Sur diflFérents endroits des rives de la Seine, ajoute-t-il encore, € on trouve des cavernes, quelques-unes ont été explorées, et les € fouilles ont mis à découvert des ossements humains, des restes € d'animaux, des fragments de poteries celtiques, des haches et € couteaux en pierre, taillée grossièrement. On a rencontré égale- € ment dans la couche supérieure de ces cavernes, de longues € épingles en ivoire et des médailles romaines.

€ Ces objets ont été recueillis en 1869 et 1870, par M. Campagne, € conducteur des Ponts et Chaussées à Corbeil, attaché à la navi- € gation de la Seine ».

Les découvertes de M. Campagne ont fait l'objet d'une communication insérée dans le bulletin de la séance du 14 Novembre 1876, de la Société de l'Histoire de Paris, où nous lisons :

€ M. Dufour signale une découverte qui a été faite vers 1868, à € un kilomètre environ en amont du pont de Corbeil. Dans le lit € même de la Seine, comme sur les rives du âeuve, on a trouvé des € armes de toutes sortes, des glaives, des fers de lance, des objets € d'équipement. Plusieurs de ces armes sont dans un état admirable

€ de conservation. L'état de la plus grande partie de ces armes € indique qu'il y a eu en cet endroit lutte et incendie ; quelques- « unes sont tordues, brisées ; d'autres sont à moitié fondues et € quelquefois soudées ensemble (i). Tous ces objets avec beaucoup € d'autres, sont réunis chez l'inventeur qui habite Corbeil et qui a € organisé chez lui une sorte de musée allant des temps préhisto- « riques jusqu'à l'époque gallo-romaine (a). M. Dufour ajoute que € quelques personnes, qui virent dans Corbeil le Metiosedum des € Commentaires, se sont demandé si ces débris n'indiqueraient pas € le lieu où Camulogène lutta contre Labienus ».

La Revue Archéologique sl publié en 1891 une notice ayant pour titre La Bataille navale de Sainirjp-Morsang, L'auteur, M. E. Toulouze, avait agrémenté son récit d'un plan et de nombreux dessins reproduisant des armes^ des bijoux et des objets divers de l'époque gauloise. Cet article qui a causé, à l'époque, une certaine émotion parmi les archéologues et les historiens de notre contrée, paraît s'être beaucoup inspiré des découvertes de M. Campagne, l'ancien conducteur de la navigation.

Dans cet article, bien fait, très imagé, où les déductions sont savantes, où il fait montre d'une science archéologique non commune, M. Toulouze reconstitue un combat naval qui aurait eu lieu, quelques jours avant la bataille de Lutèce, entre la âotte gauloise et Labienus, le lieutenant de César qui venait vers Lutèce par la rive droite.

Après avoir eu soin de dire que cette supposition, toute vraisemblable qu'elle soit logiquement, ne peut s'appuyer en rien sur aucun document historique, le narrateur, se basant sur les découvertes par lui faites^ précise que « la lutte s'engagea vers la rive gauche € en amont de Morsang » et que c le gros de l'armée romaine devait € suivre autant que possible le bord du âeuve et régler sa marche € sur celle des vaisseaux »; il indique d'opiniâtreté de nos ancêtres € à conserver leurs positions ». Ensuite, il relate les engagements, les corps à corps des combattants : « Les deux flottes, déclare-t-il, « après avoir combattu parallèlement au rivage, sont aux prises

(i) Il y avait notamment un amas de métal (du bronze), dans lequel on voyait encore très nettement des parties de haches et de lances non encore fondues et qui s'étaient incrustées dans ce lingot alors qu'il commençait à entrer en fusion.

(a) Depuis le décès de M. Gmipagne, arrivé en 1878, les objets recueillis par lui figurent pour partie au musée de St-Germain-en-Laye et le surplus dans les collections de MM. Piketty.

— ai —

€ à 50 mètres en amont du passeur [de Morsang], elles combattent € avec la lance, la hache et Tépée. Au plus fort de la mêlée, le feu € se déclare dans un des vaisseaux gaulois ; l'embarcation dévorée € par les flammes coule avec les armes qu'elle possède. Ces armes € sont en partie fondues par la chaleur de l'incendie ; des lames « d'épées sont tordues ; les haches, les lances, les épées et les poi- « gnards ne forment plus qu'un amas de bronze et de charbon». € L'action est devenue générale, la flotte qui a combattu au-dessus € de Morsang se trouve en aval du même village ; le vainqueur € entreprend alors de la poursuivre, elle résiste, mais sans succès, € et continue à fuir jusqu'à deux kilomètres plus bas. Là seulement, € l'ennemi semble atteindre l'armée en retraite et le combat reprend € avec vigueur en descendant le cours du fleuve. Les vaisseaux € s'abordent et combattent avec un acharnement égal ; les épées € se brisent les unes contre les autres, quelques lames tombent de € la main des mourants. Enfin, un mouvement s'opère dans la € retraite de l'armée navale. Les deux flottes couvrent toute la lar- € geur du fleuve. Le combat semble plus acharné sur les rives. € Une des embarcations gauloises a tellement souffert pendant € l'action qu'elle sombre avec ses armes et peut-être avec ses € guerriers, à ao mètres environ de la berge de la rive gauche, et € juste en face du village de Saintry ».

Telle est la bataille navale qui fait l'objet du trop captivant récit de M. E. Toulouze.

Cette étude sur le combat naval de Morsang-Saintry fut réfutée avec véhémence par M. Dufour.

Après avoir rapproché les découvertes, faites entre Morsang et Saintry par M. Campagne, de celles revendiquées par M. E. Toulouze, indiqué la similitude existant entre les armes et les objets divers gallo-romains dont celui-ci a donné les dessins, établi qu'il a inventé quinze ans avant lui la bataille de Saintry, l'honorable secrétaire de la Société historique de Corbeil termine ainsi :

« M. Campagne est mort depuis longtemps déjà. Ses collections « sont devenues la propriété des frères Piketty, les grands extrac- € teurs de sable de Vigneux. Ces messieurs avaient commencé très € modestement autrefois sous la direction de M. Campagne et « c'est par eux qu'ont été faites ses plus importantes découvertes. € Ils sont donc très renseignés sur la provenance des objets an- « ciens qu'ils possèdent, comme sur les circonstances et les lieux

— aa —

€ de leur découverte. Ces intelligents collectionneurs sont très € aimables, la porte de leur musée s'ouvre facilement aux archéo- « loguesetaux curieux. M. Toulouzea certainement été de ceux-là ; € il a vu et admiré ces armes et ces précieux vestiges, et recueilli « de la bouche de leurs heureux possesseurs tous les détails et les € circonstances de leur découverte ; il a pris des notes et des cro- € quis qui nous ont valu le très curieux et très imagé récit de la € bataille navale de Morsang-Saintry ».

M. Salomon Reinach, conservateur du musée de Saint-Germain en Laye, dans une lettre adressée à M. Dufour, au sujet de la même étude, et communiquée à la Commission des antiquités de Seine-et- Oise le a; janvier 189a, justifie les appréciations de M. Dufour.

Cependant trois points restent acquis : i<> l'importance du dépôt, la quantité considérable des armes trouvées dans le fleuve ; 2^ la nature et Tancienneté des armes, qui sont d'époque gallo-romaine ; y remplacement des découvertes. De plus, aucun doute n'est élevé sur Texistence de gués en amont de Corbeil près de Saintry et de Morsang. Enfin, il est admis qu'un combat a eu lieu dans leur parage à une époque lointaine.

Que devons-nous en conclure ?

Serait-ce se lancer trop avant dans le champ des hypothèses que de se demander, après M. Dutilleux, si la voie secondaire que nous a fait connaître M. Lecœur, ne serait pas le chemin que suivit Labienus, lorsque, après avoir passé la Seine à Melun, il retournait sur Paris, en côtoyant la rive droite du fleuve ? Nous ne le pensons pas, et nous estimons qu'il n'est pas téméraire d'avancer que les troupes de Camulogène, apprenant le stratagème imaginé par Labienus, tentèrent, par les moyens en leur pouvoir, de l'empêcher d'arriver à Lutèce avant leur chef.

C'est ce que nous allons essayer d'établir.

Le septième livre des Commentaires (1) nous apprend que Jules César ayant levé le siège de Gergovie, Labienus, son lieutenant, s'était porté avec quatre légions vers Lutèce, oppidum des Parisiens. Après avoir laissé ses bagages à Agendicum (Sens) (a) sous la garde de renforts, il suivit, à partir de cette ville, la rive gauche de FYonne et de la Seine.

(i) Comnuutairts de César, Livre VII» § 57, 58, 59. (a) Opinion de MM. de Stulcy et Qaicherat.

- âj —

A la nouvelle de son approche, l'ennemi accourut en grand nombre des pays voisins, le commandement suprême fut confié à Yaulerque (i) Camulogène, renommé pour ses talents militaires ; celui-ci ayant remarqué qu'un marais très étendu se développait dans la Seine et rendait impraticable toute cette partie du pays, disposa ses troupes le long de ce marais pour en défendre le passage.

Labienus, arrivé sur le bord opposé, essaya de le franchir, mais rencontrant trop de difficultés, il rebroussa chemin, après avoir formé le projet de surprendre le passage de la Seine à Melun, et une fois sur la rive droite, de marcher sur Lutèce, en gagnant l'ennemi de vitesse. Il sortit donc de son camp en silence à la troisième veille (minuit) et, revenant sur ses pas à Melodunum (Melun), il s'empara d'une cinquantaine de bateaux, les joignit ensemble, les chargea de soldats ; puis, s'étant rendu maître de la place, il rétablit le pont, le fit passer à ses soldats et se dirigea vers Lutèce, où il arriva avant Camulogène. Celui-ci, averti par ceux qui s'étaient enfuis de Melun, quitte sa position sur le marais et retourne à Lutèce.

Or, pour que la manœuvre de Labienus ait réussi, le marais dont il s'agit devait nécessairement ne pas être éloigné de Melun, puisque César déclare que les habitants de cette ville, effrayés de l'attaque soudaine de son lieutenant, ne lui opposèrent aucune résistance.

M. Qiuicherat (a) assure que \q perpétua palus devant lequel Labienus fut obligé de s'arrêter était certainement formé par l'Orge.

Nous pensons, avec l'auteur de l'Histoire de Jules César (3), que l'Essonne est seule dans la condition voulue. Le terrain que traverse cette petite rivière, dit Napoléon III, présente encore aujourd'hui, par sa nature, un obstacle très sérieux pour une armée. Il est coupé d'innombrables tourbières et c'est derrière la ligne de l'Essonne qu'en 18 14 Napoléon V^ établit son armée pendant que Tennemi occupait Paris.

Ceci étant reconnu, il n'est pas douteux que Camulogène, soldat de ressources, prévenu trop tard de la décision de son adversaire, ait songé à rattraper le temps perdu, en essayant de lui barrer la

(i) Anlerques, peuple d'Evrenx.

(a) Du lieu de la bataille entre Labienus et les Parisiens {tome XXI des mémoires de la Sociité des Antiquaires de France), (5) Paris, Pion, 1865.

— «4 — route, ou tout au moins, de le retarder au passage. Et puis, n'avait-il pas mis des éclaireurs le long du âeuve ?

Il est donc à présumer que, pendant qu'il se rendait lui-même à Lutèce à marche forcée, une partie de ses troupes gagna la rive droite de la Seine en utilisant les gués qu'il connaissait, évoluant dans son pays. Un avantage de vingt-quatre heures résultait de ce plan.

Que se passa-t-il alors ?

N'est-il pas plausible d'admettre que les Romains formant Tarrièregarde de Labienus, qui suivaient la rive droite de la Seine, découvrant le projet des soldats gaulois, vinrent leur livrer combat et leur disputer le passage dans le lit même du âeuve ?

Trois gués pouvaient livrer le chemin et permettre d'atterrir sur la rive droite, et c'est précisément dans les parages de ces gués que M. Campagne a trouvé les dépôts d'armes les plus considérables.

Rien n'établit dans le texte de César que les Gaulois de Camulogène aient eu des bateaux à leur disposition, mais, ce qui ne saurait être contesté, c'est que les Romains en possédaient, puisque Labienus avait amené ceux qu'il avait enlevés à Melun et qu'il s'en servit à Lutèce pour tromper la vigilance de ses ennemis ; les soldats de Camulogène avaient même mission de les suivre aussi loin qu^ils remonteraient le âeuve. L'hypothèse d'un combat entre deux âottes ennemies doit donc être rejetée.

Mais n'est- il pas également plausible d'admettre que lors de son passage devant Saintry, les soldats de Camulogène essayèrent d'incendier la âotte ennemie et qu'ils réussirent en partie ?

En fait, cette âotte qui suivait la rive droite était composée de bateaux en forme de radeaux, faciles à aborder à l'endroit des gués.

César n'a dit que ce qu'il voulait dire ; il s'est astreint surtout à révéler ce qui est à l'honneur de ses armes. Il reconnaît d'ailleurs lui-même qu'il était peu renseigné sur les mouvements de Labienus. Il n'indique pas non plus ce que devint le corps de troupes que celui-ci envoya en amont de Lutèce, comme il ne parle pas de l'arrière-garde de Camulogène et peut-être pour cause. Une seule action est décisive pour lui : la victoire de Labienus. On ne peut donc inférer de son silence qu'aucune escarmouche n'eut lieu entre Melun et Lutèce.

Nous admettons volontiers avec M. Quicherat que la véritable

-^ 35 bataille et la défaite de Camulogène eurent lieu dans les plaines de Vitry, mais nous ne rejetons pas un combat entre des troupes détachées au Champ Dolent. L'histoire s'accorderait ainsi avec la tradition.

Nous signalerons ici que le premier gué en amont de Corbeil devait aboutir au souterrain qui existait dans la forteresse de Montgardé, lequel devait conduire lui-même au chemin menant au Perray, par suite au Champ Dolent.

Nous n'entendons pas trancher définitivement une question qui a élevé de si vives et de si vieilles controverses ; mais nous basons notre opinion sur des faits suffisamment précis et concordants.

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