SA RUINE
Si nous en croyons De La Barre, auteur des Antiquités de Carbeil (i), longtemps avant que César conquît les Gaules, des habitants du bord de la Loire, chassés de leur village incendié par l'ennemi, étaient venus se réfugier en Brie sur la côte d'une montagne au pied de laquelle passe la Seine et de Tautre côté s'étendent la forêt de Sénart et les Bois de Rougeau.
Ce village, bâti par ces Gaulois, fut Mory ou Moiry. Il s'étendait depuis Saint-Germain-lès-Corbeil jusqu'à Villededon, selon la tradition.
Des fouilles faites au c Champ Dolent », situé en partie sur le terroir de Saint-Pierre du Perray, et partie terroir de Saint-Germain-lès-Corbeil, c'est-à-dire sur le territoire de l'ancien Mory, ont fait découvrir un cimetière gallo-romain autour duquel on a trouvé beaucoup d'objets et surtout des poteries de cette époque. Il est donc certain que ce lieu a été habité très anciennement.
D'après l'abbé Lebeuf, Mory est l'ancien nom du village du Perray ; Pinard, et après lui Le Paire, le nouvel historien de Corbeil, ont écrit que le Perray et Saintry représentent aujourd'hui le Mory d'autrefois.
Ce village de Mory, de Moriace^ existait encore en 1384, mais quatre siècles auparavant, sous Charles le Chauve, après avoir été en partie détruit à la suite des invasiohs indiquées plus loin, deux autres villages avaient été créés sur son emplacement : Paretum^ le Perray, dont le nom prévalut dans la suite, et Sentrium^ Saintry.
(i) Paris, 1647.
L'flocien cartulaire de Saint Maar-des-Fossés Indique que cette abbaye avait au village de Mory, une seigneurie considérable, une maison et divers édifices, cent arpents de vigne, deux cent quarante mesures de grain, des prés, un bois qui avait une lieue de circuit ; il relate également qu'on y voyait une chapelle du titre de la Sainte Vierge, ayant son revenu particulier en terres, vignes, prés et bois.
Suivant le même document, il y existait en outre une église paroissiale du titre de Saint Mélaine avec le revenu qui lui avait été attaché ; les deux églises payaient chaque année, conjointement, une livre de cens pour reconnaissance envers Tabbaye. Le nombre d'hôtes ou de feux que le monastère de Saint Maur-des-Fossés avait en ce lieu, était de soixante. Le Fouillé spécifie également quelles étaient le» redevances envers l'abbaye et quelles étaient les corvées.
Dès avant la fin du xiu« siècle, cette célèbre communauté avait aliéné ou perdu ses anciens revenus. Son cartulaire, écrit vers cette époque, indique bien Qu'elle possédait encore c in villa de Moriaco hebergagium >, un manoir, 36 arpents de terre, quatre muids et six setiers de blé à la mesure de Corbeil, mais on y voit que ces acquisitions avaient été faites par Pierre de Chevry, qui occupait alors le siège abbatial.
Il y est spécifié, en outre, que Saint-Maur avait droit tant à Mory qu'au village du Perray, à delix droitures et demie, pour chacune desquelles ces villages payaient un minot de froment, un setier d'avoine et un chapon.
Un acte de iaj8, énoncé dans ce même cartulaire, mentionne un liendit appelé Lunes ; un autre titre daté de 1:^77 relate une vigne située à Mory sur le chemin qui conduit de ce lieu à Villepescle.
Le prieuré de Saint-Jean de l'Ermitage, de Corbeil, dépendance de Saint-Maur^ possédait aussi plusieurs biens à Mory (i).
L'église Saint-Jacques (^e Corbeil avait un revenu de 30 sols de rente assuré sur un arpent de terre à Mory (a).
De La Barre écrivait, vers i6ao, que la ferme du Grand Mory appartenait alors aux Boursiers du collège du Cardinal Lemoine à Faris et que celle qui existait aussi au Fetit Mory était la propriété du sr Prévost de Champlâtreux (3).
(i^ Ls Paibe, Histoire de Corbeily tome II, p. 348.
(9] Titre nouvel. 4 juin 1619. Ârch. de la commune de St-Germain-lès-Corbeil.
(3) Charles le Prévost, baron d'Oysonville.
Enfin, le chapitre Saint-Marcel de Paris y possédait des biens considérables et avait droit de présentation à la cure, droit qu'il continua d'exercer, après l'anéantissement de Mory,»au Perray et à Saintry^ ainsi que nous l'expliquerons en son lieu.
On rechercherait en vain aujourd'hui les églises, les fermes, les maisons ; tout a disparu, et, sans quelques vieux parchemins jaunis par les siècles, le nom même de Mory resterait ignoré à tout jamais. Disparu également le village d'Ormoye en Brie qui était limitrophe, et dont la cloche de l'église, seul vestige subsistant, tinte encore aujourd'hui pour appeler en classe les élèves de l'école de Saint- Germain-lès-Corbeil (i). Où sont les fidèles d'antan ?
Quelles vicissitudes les populations de ces villages ont-elles dû éprouver avant que d'être détruites et anéanties ? Quels maux ontelles dû supporter, quelles angoisses ont-elles dû subir avant que de succomber ?
Ce n'est pas sans quelque mélancolie que nous avons recherché dans l'histoire, les faits et circonstances dont l'influence a été telle sur l'existence de Mory, qu'ils en ont entraîné la ruine dès avant la fin du ix« siècle.
L'on sait qu'après avoir été vaincue par César, 50 ans avant Jésus-Christ, la Gaule devint province romaine.
Lors de la division faite sous l'empereur Auguste, le territoire de Mory était compris dans la province lyonnaise. Lyon, à cette époque, était devenue la capitale de la Gaule. Au iv»»^ siècle, la contrée qui nous occupe faisait partie de la 4"»* province lyonnaise.
Il résulte de renseignements écrits, que vers l'année 401, sous le règne d'Honorius, un corps de Sarmates occupait le territoire depuis Auxerre jusqu'à Paris.
Quelques années plus tard, les peuples d'au-delà du Rhin, longtemps contenus par les légions romaines dans les noires forêts de la Germanie, firent irruption dans la Gayle qui fut livrée presque entièrement à leurs ravages.
Le Pagus Parisis, de même que les autres provinces, fut dévasté sans résistance parle pillage et l'incendie.
Les écrivains du temps (Salvien, S. Jérôme) représentent la Gaule comme étant, après le passage de ces fléaux, c dans un tel état € qu'on n'y voyait plus ni hommes, ni troupeaux, ni habitations,
(x) Monographie ms. de St-Germain-lës-Corbeil, par Lefebvre, instituteur.
€ ni cultures, ni arbres, et que la ruine du pays eût été moins com- € plète quand l'océan aurait débordé sur les montagnes ».
Après avoir remporté la victoire de Soissons, Clovis l^^ étendit son royaume jusqu'à la Seine, puis jusqu'à la Loire, et ce malgré la résistance opiniâtre des Parisiens et l'héroïcité de leur patronne Sainte Geneviève^ qui ne craignit pas de s'embarquer sur la Seine et de venir jusque dans les environs de Corbeil et à Melun, chercher un convoi de vivres qu'elle ramena dans Lutèce affamée.
Lors du partage de ^ 1 1 , entre les héritiers du fondateur de la monarchie franque, le royaume de Paris échut à Childebert, qui devint ainsi possesseur du nord-ouest de la France.
En 561, lors de la division des biens appartenant à Clotaire I«', qui possédait alors, par suite des successions qu'il avait recueillies, l'intégralité de l'héritage laissé par son père, le royaume de Paris revint à Caribert.
Au décès de celui-ci, arrivé en 367, un nouveau partage mieux approprié aux divisions naturelles des peuples de la Gaule, fut opéré. La Neustrie, c'est-à-dire les populations mêlées des Francs et de Gallo-Romains comprises entre l'Escaut et la Loire et qui étaient plus policées et plus dociles que les Germains, fut donnée à Chilpéric.
On connaît les iniortunes et la triste destinée de la malheureuse épouse de ce prince : Galeswinthe — puis la longue lutte entre Brunehaut et Frédégonde, ces deux femmes dont le nom domine si tristement cette époque — enfin les nombreux conflits qui éclatèrent entre les fils et les petits-fils de Clotaire !•'.
Les villages sont dévastés, les populations sont soumises à toutes sortes de vexations et à toutes les exactions des hordes armées, alliées ou ennemies, qui ne leur laissent plus ni ressource, ni sécurité.
En ^8a, une armée conduite par Chilpéric, envahit le domaine de Gontran, roi des Burgondes ; cette armée qui s'était réunie à Paris, prit sa route par la voie romaine du sud-est, longeant la rive de la Seine, marchant sans ordre, s'écartant à droite et à gauche pour piller, enlevant les meubles des maisons, le bétail, les chevaux et les hommes qui, liés deux à deux comme prisonniers de guerre, suivent la longue file des chariots de bagages (i). La dévastation s'étendit sur les campagnes au sud de Paris.
(i) Grégoire de Tonrs, Historien de France, par Dom Bouquet, II, 281.
Après la mort de Childebert (596) et de Frédégonde (597) U lutte violente de Bninehaut contre Taristocratie austrasienne et contre Clotaire II, augmenta encore les maux des populations.
Vers 600-60;, les troupes austrasiennes pillèrent et ravagèrent à nouveau les villes et les campagnes, situées le long de la Seine, qui s'étaient données à Clotaire. A la mort de son ennemie Brunehaut (613), celui-ci devint seul roi des Francs. Son règne est également rempli de révoltes, de guerres civiles ou de guerres privées.
Le règne de Dagobert qui suit marque Tapogée de la puissance des Mérovingiens. Les conciles travaillent à augmenter le pouvoir de l'Eglise et à adoucir les mœurs. Les populations jouissent d'une paix relative.
Dagobert fait à travers ses états de longues tournées de justice, € frappant de crainte les grands, les évéques et les autres leudes, « portant l'allégresse dans les âmes des pauvres qui avaient le bon « droit pour eux ».
Après lui (638) c'est la décadence. Ses fils sont les premiers rois fainéants. La royauté mérovingienne c tombe du pavois dans un fourgon traîné par des bœufs ». Un véritable siècle de fer va s'écouler jusqu'à l'avènement de Pépin le Bref (753). Les Francs s'entretuent, la barbarie est redevenue maîtresse ; les chroniques se taisent sur les événements ; on n'a plus d'autres guides que les légendaires.
Sous le règne de Pépin le Bref, le christianisme commença à passer de la domination morale à la domination temporelle et l'église à devenir la source du droit et de l'autorité. L'influence ' du clergé se traduisit par des fondations de monastères. Dans une déclaration de 1673, faite au roi LouisXIV (i), le doyen du chapitre Saint-Marcel dit que leur église a été fondée et dotée par les rois ses prédécesseurs, l'empereur Charlemagne, Roland son neveu et Charles le Simple.
C'est en exploitantes traditions d'ordre, les souvenirs d'un gouvernement régulier laissés par les Romains^ c'est en restant le fidèle soldat du Christ que Charlemagne terrasse Thydre sans cesse renaissante de la barbarie germanique, qu'il dompte, qu'il pacifie les nations de l'occident et qu'il mérite le titre respecté d'empereur.
(z) Déclaration du Temporel de St-Marcel.
Ce grand homme s'efiforce de faire cesser les dissensions des grands et de faire régner la paix publique. Il dirige l'Eglise. Sous son gouvernement, l'intérieur de la France n'est plus troublé ni ravagé. Les populations trouvant quelque sécurité sous son administration vigilante, s'occupent plus activement de leurs travaux. Les villages voient renaître leur prospérité avec le calme.
Mais après son décès en 814, c'est l'efifondrement et le démembrement de l'empire, qui sera définitivement ruiné par le morcellement féodal de la fin du ix« siècle ; le bien général est annulé.
Les populations vont connaître à nouveau d'aussi mauvais jours que sous la première dynastie de nos rois.
Sous le gouvernement des faibles successeurs de Charlemagne qui sont méprisés de leurs sujets, privés des moyens de se faire obéir, enfoncés dans des luttes fratricides où ils usent le peu de forces qu'ils possèdent, la France est pendant un siècle en proie à de nouvelles invasions.
C'est alors que surgirent les incursions des Normands qui vinrent mettre le comble à la désolation générale.
Ces redoutables envahisseurs, après s'être bornés à ravager les côtes de la Loire, de la Charente et de la Garonne, remontèrent le cours de la Seine, vers l'an 845, s'emparèrent de l'abbaye de Jumièges, et, à Paris, brûlèrent celle de Saint-Germain-des-Prés ; ils pénétrèrent jusque dans la Brie. « Le jour, dit un historien, ils restent immobiles dans les anses les plus solitaires ou sous l'ombre des forêts du rivage ; la nuit venue, ils abordent, ils escaladent les murs des couvents, les tours des châteaux, les remparts des cités ; ils portent partout le fer et la flamme ; ils improvisent une cavalerie avec les chevaux des vaincus et courent le pays en tous sens jusqu'à trente ou quarante lieues de leur flottille ».
Les populations étaient dans la désolation et fuyaient comme un vil bétail ; le pays agonisait sous les étreintes de l'ennemi.
Mory fut détruit presque entièrement comme bien d'autres villages par ces hommes du nord.
cNous dirons^ dit De La Barre (i), que durant le règne de Charles « le Chauve (840-877) entre les ravages que firent les Normands en € France, ils détruisirent le vieux Corbeil lequel avoit esté basti € par les Gaulois, comme nous avons déjà dit. De cette seconde
(x) Aniiquitis dt Corlml, Liv. I", Chap. II.
€ destruction faite par les Normands les habitants du vieux Corbeil € se retirèrent aux lieues les plus écartez de la forest de Sénart et
< de Rougeau, ayant plus d'estendue qu'à présent ».
« Ces pauvres gens se tinrent cachés jusqu'à ce que cette ravine
< de brigands fut passée, puis se rassemblèrent et délibérèrent « entre eux de se retirer au château de Corbeil et d'establir leurs « demeures aux environs dudit château, puisqu'ils voyoient que « cette pointe de terre qui est entre les deux rivières estoit défen-
< due par la Tour de Corbulo (i) et que le reste estoit aisé à forti- « fier.
« Cela estant fait, ils pouvoient vivre en plus grande sûreté qu'au-
< paravant, estant du costé de la Brie.
« Ils firent agréer leur dessein du Roy Charles le Chauve qui « leur permit de s'y loger suivant le projet qu'ils lui présentèrent ».
Ces farouches hommes du Nord revinrent une seconde fois en 886-887, et leur troisième passage, à la suite duquel Charles le Simple traita avec leur chef, Rollon, eut lieu en 909.
Mory ne se releva pas de ses ruines. Deux fermes conservèrent le nom de Mory à titre de souvenir, jusqu'au milieu du xvii" siècle : ce fut Tagonie.
Sur son territoire, vers le milieu du x« siècle, deux nouveaux villages s'élevèrent ; ils eurent chacun leur vie propre : Perray et Saintry.
(i) Cette tour, au dire de Theyet, « était d'une hauteur admirable » ; au temps de De La Barre « elle avoit la forme d'un pavillon carré et servoit de logement au capiuine de « Corbeil qui, durant les guerres civiles, faisoit sa demeure au château qui est sur l'avenue « du pont, du côté de la Brie >.
La tour carrée dont parle Thevet est celle dont on voit encore la base enclavée dans les bâtiments des Grands Moulins.