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lentement. Enfin il étoit près de six heures lorsque je vis paroître mon fils à la tête de son détachement, il me salua de même que ses sous- officiers. Alors je retournai au logis un peu affamé. J'oubliois que le modèle de la colonne de la Liberté, qui doit être érigée sur la place où étoit la Bastille, fut aussi porté en cérémonie.
Le 18. Ce jour, M. de LongueiP, graveur, principale-
* Joseph do Loiigudl naquit en 1755 à Givet, ville de Hainaut, et vint à Lille do fort bonne heure. Il apprit dans cette ville les premiers éléments du dessin ; mais bientôt les ressources de la province lui furent insuffisantes; il se dirigea vers Paris, et entra dans l'atelier d'Aliainet, graveur du roi. On voyait souvent chez cet artiste J. D. Guérin, géomètre et charpentier du roi et de la ville de Paris. Guérin avait une fille que de Longueil épousa bientôt ; un travail assidu et une grande facilité d'exécution attirèrent bientôt Taltention sur lui, et les commandes se succédèrent promptement. Le 10 septembre 1776, Louis XVI lui donna le titre de graveur du roi, avec tous les avantages qui y étaient attachés.
J. de Longueil résolut de voyager, et il visita l'Italie, l'Allemagne et les Pays-Bas. Partout il reçut des marques d'estime : TAcadémie impériale de Vienne le nomma un de ses membres le 50 novembre 1780, et la Société d'Émulation de Liège Taccueillit également dans son sein ; il avait été nommé, r;mnée précédente, graveur particulier du prince de Condé. Nous em[)runt )ns à une notice sur cet artiste, par M. Arthur Dinaux, le récit de la mort de Longueil : « On conçoit, dit M. Dinaux, qu'un artiste pour ainsi dire gentilhomme, et décoré des titres de graveur du roi et du prince de Condé, dût, à Pépoque de la Révolution française, attirer l'attention des hommes qui dirigeait nt aloi s les affaires ; aussi devint-il une victime anticipée de^ exécutions révolutionnaires. Le '2 juillet 1792, de Longueil dînait chez un ami, et la joie et la franchise avaient présidé au repas : à peine se levait-on de table, qu'on vint le prévenir que, pendant son absence, une visite domiciliaire venait d'être laite chez lui; qu'on le cherchait pour l'arrêter, et que peut-être bientôt on allait venir l'enlever du lieu même où il se trouvait. On sait quelle était la ju^5ticc expéditive de cette époque, et tout était à craindre de la part des dénonciateurs du graveur du roi. Une personne présente avait son carrosse à la porte ; elle l'oflrit généreusement à de Longueil pour fuir au plus vite. Celui-ci s'y précipite : on baisse les stores, la voiture vole; mais, lorscju'elle fut arrivée a destination, et qu'on ouviit la portière pour en laire descendre l'artiste, qui s'exilait forcément, on n'y trouva plus qu'un cadavre. La révolution causée sur de Longueil par une nouvelle alarmante,
ment pour la vignette, fut enterré. Il avoit été mon élève il y a quarante-deux ans ou environ. Sa disposition pour la gravure étoit égale à celle qu'il avoit pour la débauche. Il étoit bel homme, gros et gras, de bon cœur et Irès-honnêtc en compagnie lorsqu'il étoit dans son bon sens; mais, quand il avoit bu, il devenoit querelleur, se fiant sur sa force; il mettoit aisément l'épée à la main,
apprise sans ménagement, à la suite d'un diner copieux, l'avait tué; frappé comme d'un coup de foudre, il mourut étoufté. »
J'igrrore si Tanecdole est vraie; mais la date en est fausse, car Wi lie devait savoir mieux que personne le jour de la mort de Longueil, et, si nous avons cité ce passage de la Biographie de M. A. Dinaux, c'est uniquement parce que ce genre de mort p-arait parfaitement s'accorder avec la vie que menait de Longueil.
Comme ses émules, Longueil a toujours plus d'esprit dans ses eaux-fortes que dans ses gravures terminées. La légèreté du travail, la finesse de la pointe, qualités si appréciables chez ces jolis petits-maîtres français du dixhuitième siècle, disparaissent presque complètement lorsqu'ils terminent leurs planches; la lourdeur remplace la vivacité, et l'air niais, la vie et l'esprit. — On voit de lui, d'après Eisen, le Tableau de la volupté, ou les quatre parties du jour, vignettes destinées à illustrer un poème de M. D. B... La vignette qui figure la nuit est composée avec finesse, et elle est en même temps charmante de gravure. C'est un lit à demi fermé; un petit amour s'enfuit avec une torche, après avoir allumé le feu sacré; un autre tient une couronne qui lui a été offerte, et le troisième pénètre dans le lit. C'est un petit chef-d'œuvre complet dans sa petitesse et ravissant dans ses détails.
Longueil est moins heureux lorsqu'il veut copier les maîtres anciens. Le Triomphe de Neptune, d'après Rubens, est gravé avec sécheresse, et les types de figures sont complètement dénaturés. Personne n'y reconnaîtra jamais une œuvre de Rubens, s'il n'a sous les yeux le nom du grand peintre flamand; et alors même qu'il le lira, il en doutera encore.
On sait combien avaient de vogue, à la fin du dix-huitième siècle, les gravures en couleur : Debucourt, Janinet et quelques autres avaient mis ce genre en honneur. De Longueil voulut aussi tenter cette façon de graver, mais il y réussit assez mal. Les Dons imprudents, outre qu'ils reproduisent une composition fade et niaise, sont gravés fort mollement, et la couleur n'ajoute aucun charme au sujet. Soit inhabileté, soit inexpérience, Longueil eut tort,, pour sa ri'^putiitlon, d'exécuter cette seule planche, car son talent de graveur de vignettes était assez établi et reconnu pour qu'un genre nouveau ne pût qu'entraver ses travaux et nuire à sa renommée.
r,:,i) JOUHNAL
dont il résultoit souvent, soit pour lui, soit pour son adversaire, quelque malheur.
Le 20. Je fis porter une caisse contenant des cahiers du Voyage pittoresque, et destinée pour Bruxelles; mais elle fut refusée, rien ne passoit plus pour ce pays, donc elle me fut rapportée.
Lorsque M. Péthion, maire de Paris, fut réintégré dans sa place, le peuple se porta en foule dans la cour de la mairie; je me trouvois par hasard dans le quartier, j'y allay aussi. Le nombre des citoyens étoit immense, tous crioient sans cesse : Vive M. Pétiiion! Ce magistrat par ut à la fenêtre, et de là il commença un discours, parlant de sa sensibilité en remerciant le peuple de son attachement; mais il ne put achever, ses larmes coulèrent et il se trouva mal. — J'en ay déjà parlé autre part.
J'arrive, pour me promener, vers le soir au Palais- Pioyal , et je vois les boutiques déjà fermées et un peuple nombreux dans le jardin. Je m'informe de la cause, et j'apprends que M. d'Eprémesnil, cy-devant conseiller au parlement et ensuite député à l'Assemblée constituante, avoit été très-maltraité à coups de sabre, déchiré et porté à l'hôtel de la Trésorerie, rue Yivienne, pour du moins le dérober à la fureur extrême du peuple, qui le taxoit d'aristocratie.
Le 24. J'allay voir les enrôlements sur la place du Théâtre-François, par rapport à la déclaration : CitoyenSj la pairie est en danger. Mon fils y étoit. Grand nombre prit parti.
Le 50. Je voyois de mes fenêtres, vers les onze heures avant-midy, beaucoup de troupes marchant, tambours battant et flammes déployées, sur le quay des Orfèvres,
vers le pont Neuf. Je m'y rends avec vitesse pour savoir ce que c'étoit. 11 y avoit déjà un monde infini. J'avois à mon chapeau une cocarde de rubans tricolores, comme bien d'autres; mais deux soldats de noire garde nationale me dirent (cependant avec politesse) : « Monsieur, il faut ôter votre cocarde, de crainte qu'on ne vous l'arrache de force. » Je répondis que ma cocarde étoit nationale, et que, s'il y avoit une loi nouvelle sur cette partie, elle m'étoit inconnue. Dans ce moment, mon domestique parut par hasard devant moi, et je lui ordonnai d'aller sur le pont Neuf et de m'en acheter une.de laine et de forme ronde, comme les soldats mêmes la portent. 11 revint bientôt, et celle qu'il m'apportoit fut sur-le-champ attachée à mon chapeau, et l'ancienne fourrée dans ma poche. Je vis de plus que ce qui m'étoit arrivé arriva également à tous ceux qui avoient à leurs chapeaux des cocardes ornées comme étoit celle que je venois de quitter. Enfin les troupes que j'avois vues de mes fenêtres avoient fait halte sur le quay; c'étoient de nos troupes nationales qui avoient été au-devant des troupes venues de Marseille; actuellement celles-cy parurent tambours battant, le drapeau déployé, sur lequel étoient ces mots : M(meille, la liberté ou la mort. Au milieu il y avoit un fort sur un rocher et au bas du drapeau des canons et des mortiers. Tous ces soldats avoient bonne mine et la démarche fière; ils portoient leurs havresacs bien gonflés sur le dos; leurs vêtements et leurs armes étoient en bon ordre. Ils avoient au milieu d'eux deux pièces de canon, deux caissons, et à leur suite trois voitures chargées de valises, de coffres, de sacs, etc. Chaque voiture étoit attelée de trois chevaux.
M. Coclers, marchand de tableaux et desseins d'Amsterdam, m'exciloit sans relâche à lui vendre mes deux
superbes académies dessinées par le célèbre Raphaël Mengs j'eus donc la bêtise de le faire moyennant trente louis; mais, comme je regreltois sans cesse ces beaux desseins, je le priai de me les rendre et que lui rendrois son argent et qnatre-vingis livres au delà. Il me les rendit sans ce profit, à condition que je payerois un repas au Gros-Caillou. Nous nous y rendîmes, M. Coclers. mademoiselle sa sœur, mon fils et sa femme, MM. Daudet et Bourgeois, et moi. La matelole étoit excellente et tout le reste très-bon. Je fus quitte avec trente-six livres, et tous éloient fort contents. Mes académies occupent actuellement leur ancienne place.
Quelquefois, vers le soir, je me promenois sur les diverses places où des théâtres pour les enrôlements libres des citoyens étoienl érigés; me trouvant donc un soir devant la Maison de Yille, où il y avoit un de ces théâtres et des plus fréquentés (car la foule de ceux qui prirent parti pour le camp de Soissons étoit très-grande), je vis entre autres un compagnon serrurier qui descendit l'escalier du théâtre, ayant le papier de son engagement dans la main, et trouvant devant lui un maçon et un autre compagnon serrurier qui venoit de Iravailler en ville et ayant son sac de cuir à outils sur les reins, l'eniolé leur dit : a Mes amis, me voilà soldat de la patrie. — C'est fort bien fîiil; quand partez-vous pour Soissons? — Demain; mais vous devriez en faire autant. — Non, nous ne pouvons pas quitter nos maîtres. — Vous ne pouvez pas les quitter lorsque la patrie est en danger! Allez, vous n'êtes pas dignes d'être de mes amis ni
' Antoinc-Raptiaël Mengs, né le 12 mars I /28 à Aussig, petite ville dw cercle de Lcïitméritz, en Bohème, mourut à Rome le 29 juin 1779; il était élève de son père, Ismaël Mengs, et pui)lia quelques ouvrages sur Testhétiqne, qui jouissent encore aujourd'hui d'une c rtaine estime.
d'être François; vous êtes des lâches! oui, des lâches! oui! — Non pas, s'il vous plaît! » En ce moment ils montent l'escalier du théâtre, font leur engagement dans les formes, et vont au cabaret en criant : Vive la nation!
Me trouvant un soir sur la place Dauphine, où il y avoit un théâtre pour les enrôlements, je vis un jeune paysan très-grand, arrivant en ce moment «à Paris pour y gagner sa vie d'une manière ou d'autre. 11 étoit pas mal crotté, habillé en toile délabrée, elportoitdes sabots fendus par le bout. Tout le bien qu'il possédoit reposoit sur ses reins dans un sac à peu près vide; car sa gonflure étoit confoime à la grosseur d'une citrouille de la plus petite espèce. Il avoit un bâton à la main et la bouche béante. Longtemps ce pauvre garçon regarda fixe devant lui, et, par timidité, n'osoit parler, dans la foule des spectateurs, à personne. Alors quelqu'un lui dit : « Vous venez de la campagne, mon ami? — Oui, monsieur, en ôtant son feutre troué. — Et qu'allez-vous faire à Paris? — Hélas! monsieur, je sommes venu pour y gagner un peu d'argent, car je n'avons pas T sou. — Eh bien, mon ami, montez cet escalier, présentez-vous devant ces messieurs en écharpe qui sont sous cette tente, ils vous engageront; vous aurez un bon habit, un sabre, un fusil et de l'argent. — Ah ! oui-da, ça sera donc un bounheur pour moi, qui suis pauvre et sans 1' sou. — Oui, allez, montez, croyez-moi, ça sera un bonheur pour vous. » Il monte, le chapea uà la main, s'engage, et déjà se tient droit en paroissant un autre homme. Cependant il demanda quel travail il auroit à faire; on lui dit : a Demain, vous allez partir pour Soissons. — Mais je ne connoissons pas le chemin! — D'autres vous le montreront. — A la bounheur ! »
Depuis l'affaire du '20 juillet, le château et le jardin des Thuilleries étoient interdits aux citoyens; mais, quelques jours après, l'Assemblée législative décréta que la terrasse seule, qui règne tout au long du bâtiment de l'Assemblée, seroil une promenade libre pour les citoyens. J'y allai vers le soir et trouvai que la foule et la presse étoient si grandes, qu'il n'y avoit presque pas moyen ni d'avancer ni de reculer; mais personne ne mit le pied dans le jardin même. Il y avoit sur cette terrasse des orateurs et des chanteurs montés sur des tables et des chaises, qui amusèrent le peuple de diverses manières.
Le 9. Il y avoit des rassemblements considérables de citoyens dans les jardins et places publiques. La niiit venue, l'on sonna le tocsin dans diverses églises. L'alarme fut battue. Je ne me suis un peu couché que vers les trois heures du matin. Mon fils étoit, par ordre, avec son bataillon, sur le pont Saint-Michel.
Le 10. Ce jour sera bien mémorable à jamais^
Le 11. J'allai avec mon fds vers la place des Victoires, et nous y vîmes la statue de Louis XIV ^ par terre, renversée par le peuple. Ce jour, il y avoit exactement cent ans qu'elle avoit été érigée.
La statue de Louis XIV, également de bronze, mais à
' C'est le jour de la prise des Tuileries.
^ Cette statue était de Martin van der Bogaert, plus connu sous le nom de Desjardins. Le piédestal était terminé, aux quatre coins, par des statues d'esclaves, et les inscriptions qui étaient au-dessous des bas-reliefs étaient de François-Scrapliin Régnier des Marais, secrétaire perpétuel de TAcadémie fronçai e.
cheval, sur la place Vendôme \ étoit à bas; de même que celle de Louis XY% sur la place de Louis XY, devant le pont Tournant des Thuilleries.
' François Girardon avait été chargé cV exécuter un modèle pour cette statue, et c'est en 1686 que les travaux avaient été commencés. Ne trouvant pas le modèle qu'il avait proposé assez grandiose, le roi en fit faire un second en 1699, et la statue fut fondue cette année même par Balthazar Keller : le piédestal était de Coysevox, et les cartels et ornements de bronze, de Guillaume Coustou. Le roi est à cheval, faisant un signe de la main droite, comme pour donner un ordre; il est vêtu à la romaine, et la longue perruque de l'époque contraste singulièrement avec la tunique justeaucorps et les sandales; le cheval est presque nu, une simple couverture le «épare du monarque. Si Ton en croit la gravure de Pierre Lepautre, — gravure pre,squo officielle, puisqu'on lit au bas : Permis de graver et débiter; deffences d'imiter et de contrefaire. Fait à Paris, le 6 aoust 1699. M'" le Voyer-d' Argenson, — le cheval serait trop grand pour la statue, et le piédestal trop lourd pour la place qui l'environne.
La statue du roi, ordonnée par la ville de Paris en 1748, et modelée par Bouchardon, fut fondue d'un seul jet en 1760, et placée en 1763, un an après la mort de son auteur. Les quatre bas-reliefs qui accompagnaient le piédestal étaient de Pigalle, qui fut désigné par Bouchardon pour son successeur, comme nous l'apprend la lettre suivante, publiée par M. Carnandet, dans sa Notice historicjue sur la vie et les œuvres de Bouchardon, p. 55.
« L'ouvrage important que j'ay enti epris pour la ville de Paris, et que j'ay actuellement entre les mains, ne cesse de m'occuper, même dans l'état de souffrances et d'infirmité auquel m'ont réduit des travaux peut-être audessus de mes forces. Plus j'approche du terme où il plaira à Dieu de m'appeler à lui, plus cet ouvrage me devient cher, et me fait penser aux moyens de lui donner son entière perfection ; supposé que, lors de mon décès, il ne fût pas tout à fait terminé, dans ce cas, je supplie très-humblement M. le prévost des marchands et MM. du bureau de la ville de Paris de vouloir bien permettre que je leur présente M. Pigalle, sculpteur du roy et professeur de son Académie royale de peinture et sculpture, dont l'habileté est suffisamment connue, et que je les prie de l'admettre et d'agréer le choix que je fais de luy pour l'achèvement. de mon ouvrage, assuré que je suis de sa grande capacité et de l'accord de sa manière avec la mienne. J'espère que ces messieurs ne me refuseront pas cette dernière marque de leur confiance. Je le leur demande sans aucune vue d'intérêt, et avec l'instance de quelqu'un qui est aussi véritablement jaloux de sa réputation qu'il l'est de la perfection de l'ouvrage même, et je compte assez sur l'amitié de mon cher et illustre confrère pour oser me promettre qu'il fera pour moy ce qu'en pareille occasion il ne doit pas douter que j'eusse fait pour lui, s'il m'en avoit jugé digne; qu'il se chargera volontiers de terminer ce qui pourroit manquer à
Le 12. Je vis de mes fenêtres la chu le de la statue à clieval de Henry IV \ Il s'éleva une poussière aussi considérable que la funnée d'un coup de canon.
Le 16. En me promenant vers le pcnt Royal, je vis emmener une vingtaine de ch(3vaux, dont il y en avoit de fort beaux, saisis chez le marquis de Nesle, dont Thôtel est vis-à-vis ledit pont.
Je considérai aussi les coups de canon dans les murs du château des Thuilleries.
Deux jours auparavant, j'avois vu emmener par nos soldats environ cent quatre-vingts soldats suisses. Ils étoient le reste du régiment qui, pendant l'attaque du cliâleau des Thuilleries, s'étoit retiré aux Feuillanis. Ils ^ étoient seulement en vestes, conduits sous les bras par nos nationaux armés et accompagnés par des municipaux en écharpe. Le peuple, quoique très-courroucé
mon ouvrage au jour de mon décès. Je lui en réitère ma prière, et je souhaite, s'il s'y rend, ainsi que je l'espère, qu'il s'entende sur cela avec mes héritiers, et que les modèles et desseins que j'ay déjà préparés pour cette lin d'ouvrage, et qu'il estimera lui être nécessaires, lui soient remis, sous 1(^ bon plaisir de la ville, afin qu'il puisse mieux juger de mes intentions, et. en les remplissant autant qu'il le trouvera à propos, qu'il travaille pour ma gloire et pour la sienne ; car, quoique je sois très-convaincu qu'il ne seroit pas difficile de faire mieux, je crois devoir déclarer que, dans l'état auquel j';ii amené l'ouvrage, il seroit dangereux d'y rien changer, tant par rapport à l'ordonnuice générale qnc pour la disposition générale de chaque figure; aussi est-ce par cette considération, et parce que je connois le goût et la manière d'opérer de M Pigalle, que j'ay principalement jeté les yeux sur lui, et ipie, sans vouloir faire tort à aucun de mes confrères, dont je réspecteles talents, j'ose assurer de la réussite de l'ouvrage la ville, du moment que la conduit*' lui en aura été confiée. »
* La statue de Henri IV était du sculpteur Dupré, le cheval était de Jean de Rologn(î, et Cosme II en avait fait présent à Marie de Médicis; les ornements et les has-reliefs étaient de Pierre Francheville, sculpteur de Cand)rai. Commencé en 16 U, ce monument ne l'ut terminé qu'en 1635. Cette statue a été rempla( ée aujourd'hui par une autre statue équestre de Henri IV; celle-ci est moderne, elle est de Lcmot.
DK JEAN-GEORGES WILLE. ôhl contre les Suisses, ne les insulloil en aucune façon et respectoit par là les autorités. Ce reste des Suisses fut mené au Palais-Bourbon, en qualité de prisonniers.
Le 20. Passant par la cour du Palais de Justice, je remarquai que la couronne royale qui ctoit sur la principale porte de cette superbe grille qui ferme ladite cour avoit été abattue.
Le 21. Écrit à MM. Meyer et Weisbrodt, tous deux à Hambourg. Je me plains amèrement de ne pas recevoir de leurs nouvelles, surtout du dernier, à qui j'ay écrit plusieurs fois.
Le 22. Je vis sur la place de Grève, devant la Maison Commune, la statue équestre du connétable de Montmorency % qu'un détachement de Paris avoit été chercher à Chantilly. Elle est de bronze, bien plus petite que nos statues que nous avions à Paris. Elle étoit de mauvais goût, surtout le cheval. Le connétable avoit les cheveux courts, de grandes moustaches et une barbe à la Henry IV. 11 étoit armé et cuirassé, selon le costume de son temps; il avoit une longue épée dans la main droite. Tout cela, quoique mal exécuté, m'a fait plaisir à voir, en comparant l'armement d'un militaire du temps où vécut ce connétable au temps où nous vivons.
Le 24. J'ay vu aux Thuilleries l'érection d'une grande pyramide noirâtre^, avec des inscriptions aux quatre faces; elle étoit posée dans le grand bassin rond, visà-vis la principale porte du château, et en mémoire de ceux qui avoient perdu la vie à l'attaque du château, le
* Celte statue a été gravée au dix-septième siècle par Jean Picart. ^ Une jolie gravure de Helman, d'après Monnet, nous a conservé le souvenir de celte triste solennité.
10 août. Quelques jours auparavant, il y avoità l'entrée de la grande allée, pour le même objet, un obélisque; mais, étant reconnu trop maigre et sans effet, on l'abattit aussitôt. La cérémonie, toute militaire et lugubre, eut lieu le 25, vers la nuit; mais je ne l'ay presque pas vue; la foule des spectateurs étoit trop considérable pour moi; je quittai et me rendis tranquillement chez moi.
Le 29. Je me rendis à l'assemblée de notre Académie; c'étoit pour y voir et examiner les tableaux et bas-reliefs de nos jeunes artistes, qui ont travaillé en concours pour les prix et le voyage de Rome.
SF.PTEMBRE 1792.
Le i". Je fus à l'assemblée générale de notre Académie. Quatre prix furent adjugés, dont deux pour les peintres et deux pour les sculpteurs qui avoient le mieux mérité, et qui en conséquence doivent faire le voyage de Rome. J'ay rencontré juste par ma voix au scrutin des quatre heureux en cette partie.
Le 0. Selon la loi, j'allai avec mon fils au comité de surveillance de notre section du Théâtre-François, dite de Mairseille. Mon fils y déposa son fusil avec la baïonnette, un habit et une veste de volontaire national, le tout en très-bon état et propre à armer et vêtir un de ceux qui marcheront aux frontières; de plus, une giberne oubliée chez lui du temps qu'il étoit commandant de notre bataillon; et moi, je déposai mon fusil avec la baïonnette. Nous eûmes certificat de ce fait. Au sorlir delà, nous parcourûmes, avec M. de Presle, divers quartiers de la ville, et nous nous trouvâmes enfin rue Saint-
Antoine, près des prisons de la Force, où il y avoil un peuple innombrable qui étoit là pour voir les prisonniers tués ou qu'on y tuoit encore; mais heureusement je n'ay rien vu de tout cela; je n'ay vu qu'un soldat sortant de la Force, mené comme en triomphe par le peuple, qui l'avoit reconnu innocent. En revenant, nous vîmes sur le pont au Change mener également deux prisonniers venant de la Conciergerie, où ils avoient été jugés dignes de vivre. Je n'ay rien vu de plus dans ces journées terribles.
Le 7. Le perruquier de mon fils m'accommoda les cheveux pour la première fois, car Baptiste Loppinet, mon domestique, excellent garçon, alloit partir avec le bataillon de notre section pour la frontière. Je l'ay équipé en partie et je lui ay mis de l'argent, d'un mouvement de mon cœur, dans sa poche; il m'y parut trèssensible et avoit les larmes aux yeux. Je l'assurai également que sa place chez moi ne seroit pas remplie pendant son absence, et que ses gages, après son retour, lui seroient payés comme s'il n'avoit pas cessé de me servir.
Le 8. Je vis passer une vingtaine de beaux chevaux qu'on avoit saisis à Chantilly.
Me trouvant sur le pont au Change, je vis passer toute la section des Lombards, hommes et femmes. On les estima au nombre de six mille. Elle alloit à l'Assemblée nationale pour y faire le serment civique.
Le 9. Ce jour, le bataillon de noire section partit de Paris, avec son artillerie e» autres bagages, pour la frontière. B. Loppinet, mon domestique, caporal dans une des compagnies, étoit vêtu et armé à merveille.
rwu) JOURNAL
Le 15. M. de Goste, député à l'Assemblée nalionale, et madame de Ponsy ont soupé chez nous.
Le 16. Je vis dans la cour du Palais de Justice grand nombre de chevaux saisis chez quelques émigrés, et destinés pour notre cavalerie.
Je me trouvai sur la place de la Maison Commune, où il y avoit un monde très-nombreux, curieux de connoître quelle pouvoit être la destination d'un très-grand chariot arrêté par la garde nationale et chargé de mèches et matières combustibles (comme cela parut en le déchargeant), et dont plusieurs en avoient dans les mains et me les montrèrent. Le voilurior, ne pouvant produire des lettres de voiture, faisoit devant la municipalité des réponses vagues ou bêtes môme, comme étant imbécile. Tout cela commençoità m'ennuyer, et je quittai la place pour me promener vers les Thuilleries, et, étant sur la place du Carrousel (il faisoit presque nuit), j'y vis beaucoup de peuple, comme aussi sur les masures des maisons brûlées le 10 du mois passé, et dont les maçons, étant occupés à démolir ce qui existoit encore, avoient fait la découverte d'une cave contenant, à ce qu'on assuroit, plusieurs milliers de bouteilles de vin très-rare et des plus fins en tout genre. On disoit que le tout avoit appartenu à M. de la Borde, valet de chambre du roy. Enfin chaque individu du peuple, voulant avoir de ce vin, se glisse dans la cave, qui s'emplit de buveurs à l'infini, et dont les premiers furent écrasés par les derniers venus. L'ivrognerie hors de la cave étoit également trèsgrande. On vendit même de ce vin à qui en voulut. On buvoit partout outre mesure; enfin je vis le moment où l'on commençoit à se disputer, à se battre; mais moi, en homme paisible peu amateur de scènes aussi turbulentes
que désagréables, je me retirai sans l'envie de voir le résultat final de ces orgies plus que simplement bachiques. Aussi il faisoit nuit et ma vue courte m'avertissoit que je devois me rendre au logis.
Le 19. M. Daudet me vint prendre vers l'après-midy pour me mener à la place Royale, pour y voir le grand nombre d'artillerie qui étoit déposée et qui étoit venue de divers endroits du royaume et destinée pour le camp de Paris. Je la vis avec plaisir, cette artillerie, car j'ay toujours été curieux de considérer toutes les machines de guerre destinées également pour la défense, comme aussi pour l'attaque. En passant par la place de Grève, nous y vîmes une compagnie de housards de la liberté. Celte nouvelle troupe est joliment vêtue et armée à la légère. Elle paroît remplie d'ardeur, de courage et de bonne volonté.
Le 2:2. Jean-Baptiste Loppinet, mon domestique, qui étoit allé, en qualité de caporal volontaire, bien équipé par nous, à l'armée de Ghâlons, y étant tombé malade, revint par la diligence chez moi. Il étoit très-délabré, la fièvre le minoil; je le revis avec plaisir, parce qu'il m'est attaché. Nous le mîmes aussitôt au lit, et nous lui donnerons tous les soins possibles pour le rétablir promptement. Malgré son état pitoyable, il avoit songé à moi ; en passant par Épernay, il avoit acheté un grand fromage et une bouteille de vin de Champagne, qu'il tira de son havre-sac, et me présenta Tun et l'autre. C'est être honnête! De plus, comme il avoit encore la plus grande partie de l'argent que je lui avois donné à son départ, il voulut me le rendre, mais je ne l'acceptai pas, et je fus presque obligé de le forcer à le remettre dans sa poche.
Le 25. D'après le commandement de M. Secmen, ca-
pitaine de noire compagnie, je me rendis avec mon fils, ancien commandant de notre bataillon, accompagnés par M. de Presle, ancien lieutenant, sur la place du Théâtre- François, où toute noire section se rassembla, tant en armes que sans armes; c'étoit pour en faire le recensement, qui se fit au jardin du Luxembourg. C'étoit la première fois que je marchois en rang en observant le pas militaire.
J'ay été un peu indisposé pendant plusieurs jours.
Le 4. Je me rendis avec mon fils aux Cordeliers, qui est le lieu de l'assemblée de notre section; c'étoit pour y donner nos voix, selon noire conscience, à tel ou tel citoyen pour être maire de Paris; mais cela n'eut pas lieu ce jour, quoique ordonné par la municipalité. Une autre convocation pour le même objet sera faite sous peu de jours. — Par la suite, j'ay donné ma voix pour être maire de Paris au citoyen Chambon, médecin, qui a la réputation d'un excellent homme et très-propre pour cette place importante.
Le 8. Répondu à M. Schmuzer, graveur, mon ancien élève et directeur de l'Académie impériale de Yienne. Je lui réponds que M. Dunkel avoit effectivement touché l'argent de MM. Basan, pour les estampes qu'il leur avoit envoyées de Yienne. Mais je lui observe qu'il n'étoit nullement avantageux pour lui que j'employasse cet argent, comme il le désiroit, pour lui acheter du papier d'impression, parce qu'il étoit, surtout le grand-aigle, du double de prix de ce qu'il valoit de son temps; qu'en
outre, je n'étois pas sûr si cette marchandise pouvoit actuellement passer librement en Autriche.
Le 14. C'étoitun dimanche, et^ comme j'étois resté, 5 cause du mauvais temps, pendant la semaine chez moi, je sortis ce jour-là vers les onze heures, et, me trouvant par hasard sur la place du Palais de Justice, j'entendis les tambours et la musique militaire. Je savois qu'une grande cérémonie civique et patriotique devoit avoir lieu par rapport à la prise de la Savoie, par le général Montesquieu, et la prise des villes de Spire et de Worms, par le général Custine; que cette fête ou cérémonie devoit avoir son effet sur la place cy-devant nommée la place Louis XY, et actuellement la place de (la Révolution); et, comme je suis pas mal curieux, je traversai proniptement le pont au Change et je vis encore une grande partie de la marche militaire des bataillons des sections et autres troupes armées avec leurs drapeaux, flammes et étendards, venant par le quay de la Mégisserie et se rendant d'abord à la Maison Commune, pendant qu'une partie des mêmes troupes bordoit les quays des deux côtés. Il y avoit beaucoup de spectateurs en place; mais moi je circulois et je fus tantôt dans un endroit, tantôt dans un autre, en faisant des réflexions sur ce que je voyois; mais M. Buldet, mon ancien et bon ami, m'ayant aperçu de sa fenêtre dans la foule, m'appela, m'invitant à monter chez lui: j'acceptai son offre avec plaisir, car le pavé étoit extrêmement mouillé et sale. De cette manière, je vis à mon aise de son balcon du premier le retour de la marche complète, qui dura près de deux heures, car il y avoit, selon notre estimation, au moins quarante mille hommes. 11 y avoit une députation de la Convention nationale, des magistrats, officiers pu-
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blics, etc. C'est cette fois que je vis pour la première fois un bataillon avec des piques, levé depuis peu. Leur uniforme est bleu, et, au lieu de cbapeau, ilsavoient le casque en tête. Leurs lances, toutes d'une même forme et longues, pouvoient avoir neuf pieds. Au haut de chaque pique ou lance pcndoit près du fer une espèce de flamme tricolore. Cette nouveauté me fit plaisir; la nouvelle cavalerie, les gendarmes à pied et cheval, les canons, les fédérés actuellement à Paris, tout marchoit dans un ordre imposant. Enfin, tout étant fini, je remerciai mon ami Buldet de m'avoir hébergé chez lui et du plaisir qu'il m'avoit procuré de m'être trouvé chez lui, où j'avois vu cette marche sans être foulé, mouillé ni crotlé. Je me rendis chez moi, oii je donnai à manger à mon fils, à sa femme et à M. Daudet, des huîtres de trèsbonne qualité.
x^OVEMBRE 1792.
Le 4. J'allai avec mon fils au palais cy-dcvant Royal, où nous déjeunâmes au café du Caveau. 11 nous souvint que ce jour, vers midy, on devoit traîner dans la bouc et faire brûler par la main de Tixécuteur de la haute justice l'étendard pris sur les émigrés. Cette exécution devoit se faire sur la place de la Révolution, près du piédestal qui existe seul, où éloit la statue équestre de Louis XV. Nous y allâmes, car il faisoit beau ce jour-là; il y avoit beaucoup de monde que la curiosité avoit également attiré. Nous y vîmes les fagots entremêlés de paille et prêts à recevoir le feu et l'étendard ensuite; mais, comme l'heure indiquée étoit passée depuis du temps, nous résolûmes, sans attendre plus longtemps, de retourner chez nous.
Le 1*2. Nous allâmes, mon fils et moi, à notre section, pour y faire comme bien d'autres nos serments à la République, car sans cela personne ne pouvoit obtenir la carte de son signalement, carte qu'il faut conslammenl porter sur soi pour sa propre sûreté. Un décret l'avoit ordonné.
Le 15. Nous retournâmes au comité de notre section pour y présenter nos cartes ou billets, qui prouvoient clairement que nos serments avoient été faits le jour précédent. Cela fut écrit sur un registre avec nos noms et surnoms, nos professions, les lieux de nos naissances et nos âges, le tout signé de nous. Alors les véritables cartes de nos signalements nous furent délivrées. Ces précautions sont pour la sûreté individuelle de chacun.
Le 19. Comme il y avoit ballottage entre deux candidats pour être maire de Paris, nous allâmes, mon fils et moi, à notre section, pour y donner nos voix à celui que nous désirions pour maire par le scrutin secret.
Le 20. Je me rendis à notre assemblée académique, qui avoit été convoquée extraordinairement. Le sujet étoit d'y élire au scrutin relatif un directeur pour l'Académie de France à Rome (M. Ménageot ayant demandé sa démission pour cause de maladie). Il y eut de grands débats sur le mode de cette élection, qui durèrent un temps infini; mais le calme revint, comme de raison. Enfin, comme nous étions soixante-quatre votants, et que le scrutin en premier lieu portoit trente-deux voix pour le citoyen Suvée, peintre, et seize ou dix-sept pour le citoyen Vincent, également peintre (le reste des voix portoit sur différents membres), alors il fallut absolument un nouveau scrutin, lequel donna au citoyen Suvée
la supériorité par laquelle il éloit nommé directeur de l'Académie de Rome. Deux jours après, le citoyen Siivée vint me voira l'occasion de son élection, et, deux jours encore après, l'Assemblée nationale fit un décret par lequel la place de directeur de l'Académie Françoise à Rome fut supprimée; par conséquent le citoyen Suvée doit rester icy.
Le 50. La note du 19, plus haut, n'est pas tout à fait exacte. C'est le 30 que le véritable ballottage entre les deux candidats eut lieu; je fus pour cela à notre section (mon fils avoit affaire ailleurs), quoique je ne me portasse pas bien, et je donnai ma voix selon ma conscience, ne connoissant personnellement aucun des deux que par réputation et le dire d'honnêtes gens.
Le 1"'. 11 me vint de grand matin une lettre du citoyen Renouvin, intendant de M. Travanel, qui me mandoit que, hier vers les six heures du soir, notre ami commun M. Baader s'étant rendu chez lui pour y dîner, s'étant Irouvé mal et étant allé à l'office pour se faire donner un bouillon, l'avoit pris, et étoit tombé mort sur la place. Je fus frappé de douleur à cette nouvelle. C'étoit un ami de trente ans. La veille de sa morl, il soupa chez moi; mais depuis quelque temps il se plaignoit de la difficulté qu'il avoit à respirer. S'il n'étoit pas un peintre de la première classe, il étoit du moins très-prompt et laborieux; de plus, très-honnête homme, économe, mais charitable; son humeur extrêmement joyeuse le rendit l'ami de tous ceux qui pouvoient le connoître. Ses plaisanteries étoient incroyables et sans fin; il étoit toujours neuf, mais
souvent satirique, sans cependant vouloir nuire à qui que ce Fût. Il étoit autrefois très-leste; mais, étant devenu extrêmement gras, son agilité étoit devenue moins grande. Grand mangeur, mais petit buveur. Il dînoit souvent chez nous et y soupoit presque toujours. Il pouvoit, selon mon calcul, avoir soixante -quatre ans. Il étoit sur son départ, voulant se retirer à Eichstiidt, en Franconie, où il étoit né. Il m'étoit très-attaché et je l'aimois. Il avoit été élève de Bergmuller, à Augsbourg, et du chevalier Mengs, à Rome. 11 avoit gagné la première médaille à l'Académie de Rome, et également le premier prix à l'Académie royale de Paris pour le dessein.
M. Renouvin, par sa lettre, m'avoit prié de passer chez lui, par rapport à la mort do notre ami, mais je ne pouvois, incommodé comme je l'étois. Cependant je lui répondis que je tàcherois d'envoyer quelque autre ami; c'est pour cet effet que j'écrivis à M. Daudet, l'ami le plus sensible et le plus serviable de toute manière et qui aimoit le défunt depuis nombre d'années, et qui vint tout effrayé me voir vers le soir et s'offrit d'aller chez M. Renouvin, dont je lui donnai l'adresse. Enfin, le citoyen Daudet a obligé le citoyen Renouvin de venir avec un juge de paix et un témoin pour faire poser le scellé chez notre défunt ami. Cotte opération a duré jusqu'à onze heures de la nuit.
Le 3. C'est à M. Klauber, à Augsbourg, que j'ay écrit la triste nouvelle de la mort du pauvre Baader, le priant d'en prévenir sa sœur, à Eichstàdt, de nous envoyer une procuration dans les formes, afin de pouvoir faire lever le scellé.
Le 7. L'ami Daudet, dans la crainte que la procuration fût mal faite à Eichstàdt, s'élant fait faire un mo-
dèle par un homme de loi de sa connoissance et telle qu'il la faudroit icy, me l'apporla; j'approuvai fortement cetle précaution. Je l'envoyai promplement avec quelques mots d'écrit à la poste à l'adresse de M. Klauber, avec prière d'en faire un exact usage.
Le 12. Écrit à M. Weisbrodt, à Hambourg. Je lui apprends la mort de l'ami Baader, dont il sera certainement bien fâché. Je le prie, en outre, de ne pas m'oublier totalement, de nous réjouir par quelques réponses, car ses anciens amis sont encore ses amis actuels.
J'ay reçu de M. Klauber réponse sur ma dernière lettre et une procuration delà sœur de Baader; et, quoique j'eusse envoyé un modèle pour la faire d'autant plus exactement, elle se trouvoit très-fautive ; elle n'étoit même pas signée des notaires. Madame la sœur du défunt avoit ajouté dans ma lettre une à M. Daudet, que j'avois désigné comme étant disposé à se charger du tout. Cette lettre étoit en françois; c'étoit certainement une traduction. Je l'ay remise à M. Daudet, qui en a été très-touché. Il y avoit aussi dans le paquet une lettre de madame Klauber à M. Kimli, et que je lui ay remise aussitôt.
Le 30. J'ay renvoyé à M. Klauber le même modèle de procuration, que l'ami Daudet avoit fait voir à un homme de loi, qui avoit fait des observations en détail de tout ce qui seroit nécessaire à être observé dans une nouvelle procuration, surtout la signature des notaires, de la sœur susdite, témoins et juges qui doivent constater la vérité du tout.
La veille du jour de l'an, je me rendis à notre assemblée académique, et, quoicjue depuis du temps je ne fusse sorti de chez moi, parce que je ne me sentois pas
bien, je crus qu'il étoit nécessaire d'y aller un moment, pour, selon l'usage Irès-ancien, embrasser cordialement d'anciens amis.
Il y a quelque temps que mon fils donnoit à souper à plusieurs amis, et j'en fus également. Il y avoit entre autres M. Judlin, habile peintre en miniature, qui invita la compagnie à un souper chez lui à un jour déterminé; nous avons été chez lui, et il nous a tous festoyés le mieux du monde.
Le 1''. Plusieurs amis m'ont ffiit l'amitié de venir me voir et me souhaiter la bonne année, ce à quoi j'ay été très-sensible. Mon fils m'a présenté pour étrenne une 'Tête de jeune fille, faite et dessinée au crayon rouge sur papier blanc, de la plus grande finesse et perfection. J'en étois charmé, et tous les artistes qui voyoient ce dessein,en faisoieiit l'éloge; ils avoient raison.
Le 12. J'ay mangé chez mon fils des huîtres d'une grande qualité, et en même temps, lui et sa femme m'invitèrent à manger le soir chez eux d'une dinde aux truffes; je consentis très-volontiers; il n'y eut que nous et le citoyen Bourgeot. La volaille susdite étoit d'une grosseur énorme, les truffes de bon goût; je mange cependant peu de cette denrée; madame Wille, qui l'aime à la folie et en mange oiulinairement comme quatre, n'en mangea presque pas, et cependant elle fut très-incom-
* La politique et les événements qui se succèdent rapidement occuperont plus Wille que les questions d'art et les querelles de TAcadéinie; mais on peut voir, sur Fart à cette époque, le curieux chapitre de ;MM. Ed. et Jul. de Concourt, dans YHwloire de la société française pendant la Ptévoliition. Paris, Dentu, 1854; in-8*.
modée de ce genre de racine. Nous y bûmes d'excellents vins fins et rares.
Le 15. J'allay avec mon fils^ pour la première fois de cette année, au café du Caveau, pour y déjeuner ensemble. Jusqu'à ce moment je m'étois tenu au logis par prudence, à cause d'un peu d'incommodité que j'avois senti auparavant.
Le 21. Toujours incommodé, je ne suis pas sorti de chez moi, mais je voyois passer tant sur le quay des Orfèvres que devant ma maison les bataillons des diverses sections pour se rendre à la place de la Révolution (cy-devant de Louis XY), où Louis XVI fut exécuté avant midy. Les militaires sous les armes ce jour étoient innombrables; je les vis retourner de même en partie sous mes fenêtres vers leurs sections respectives.
Le jeudy d'ensuite je vis et entendis les coups de canon du pont Neuf, pour la cérémonie et le transport du corps du malheureux citoyen Pelletier de Saint-Fargeau, député à la Convention, assassiné au palais de l'Égalité (cy-devant Royal), chez le restaurateur Février, par Paris, d'un coup de sabre dans le ventre, lequel sabre il portoit, selon les papiers publics, sous sa houppelande, parce que le citoyen Pelletier avoit voté pour la mort de Louis. Le meurtrier a pris la fuite. Enfin le corps de Pelleti; r a eu les honneurs du Panthéon, comme martyr de la République, et fut porté, selon le dire de ceux qui Pont vu, à découvert, et la blessure étoit visible. Tous les membres de la Convention, les militaires, etc., y ont assisté; le tout s'est fait avec la pompe la plus grande possible. Pelletier de Saint-Fargeau avoit été cy-devant président au cy-devant Parie-
DE JEAN-GEORGES WILLE. 571 ment, et jouissoit de plus de cinq cent mille livres de rente, comme plusieurs personnes très-in s truites m'ont assuré.
Le 27. Me trouvant avant midy entre les ponts Notre- Dame et au Change, j'y vis passer, venant de la Maison Commune, les différents corps militaires en armes, avec leurs drapeaux, la municipalité, etc. Ils allèrent sur la place de la Fraternité (cy-devant Carrousel) pour y planter l'arbre delà fraternité. Le même jour, plusieurs amis ayant dîné chez moi, entre autres le citoyen Daudet, nous allâmes, vers le soir, pour voir l'arbre en question. Il y avoit un monde considérable qui cbantoit et dansoit en rond autour de cet arbre. Les spectateurs n'étoient pas moins nombreux; mais ce qui les dérangeoit souvent de leurs positions c'étoit la quantité de pétards et de fusées qui voltigeoient partout. Enfin, de crainte que nos frisures ne fussent incendiées, nous nous retirâmes le plus prudemment du monde.
Le 2. Après m'être promené vers le soir aux Thuilleries, je me proposois de me rendre au jardin de l'Egalité; mais, en passant par les arcades du théâtre de la République, je vis un grand peuple assemblé dans la cour du palais et aux environs du nouveau corps de garde. J'en demandai le sujet, et l'on m'instruisit qu'un particulier avoit été assassiné Tavantmidy au jardin, et qu'en ce moment on venoit d'emmener un autre extrêmement blessé au même corps de garde. On disoit également que plusieurs des assassins du premier, portant l'habit national, avoient été arrêtés. D'après ces récits, et comme il faisoit déjà tard, je me dispensai volontiers de me pro-
mener sous les arcades qui régnent autour du jardin, et me rendis Iranquillemenl chez moi.
Le 4. Répondu à mon cousin Wille, à Giessen. Il me prie de lui faire faire une montre même plus clière que celle de l'année passée; je lui conseille d'écrire préalablement à M. Fôglin pour savoir s'il viendra à Paris, afin qu'il puisse l'emporter. Je lui renvoyé une lettre qui éloit dans la sienne, qui mandoit à quelqu'un à Rouen de me remettre de l'argent que devoit payer un quelqu'un de Paris, et que je devois alors envoyer en numéraire à l'auteur de la lettre. Je m'excuse auprès de mon cousin de faire cette opération. Je ne dois me mêler de rien, surtout quand la chose ne paroît pas bien nette.
Le 9. Répondu au citoyen Spohrer, négociant au Havre. Il m' a voit demandé, par sa lettre du 7 de ce mois, si un paquet en toile cirée contenant des imprimés, et expédié par M. V. Lienau, de Hambourg, m'étoit arrivé, et en quel état? Je lui dis que ledit paquet m'étoit venu par la diligence, très-bien conditionné et sans nul dommage. Je le prie, s'il a été obligé de fiiire quelques dépenses à ce sujet, de me le mander, que je les acquitterai d'après son indication.
Les imprimés dont il est question me viennent de M. Nicolaï, célèbre imprimeur et auteur à Berlin. C'est : Die Allgeineine deuische Bibliotlœk, qu'il envoyé ordinairement à M. Vincent Lienau, à Hambourg, qui est mon ami, et celui-cy les confie a quelque capitaine de vaisseau qui fait route pour le Havre, d'où cet ouvrage m'est ordinairement expédié, soit par la diligence ou autrement.
Le 11. Mon domestique m'annonça deux étrangers
qui désiroient me voir, et lorsqu'ils enirèrent chez moi, l'un courut à moi et m'embrassa en me disant : « Me remettez-vous? » Je lui répondis que non, et qu'il m'obligeroit s'il vouloit bien se faire connoîire. — Il me dit qu'il étoit Kosciuzko. ~ Je le trouvai bien vieilli. Je l'avois connu autrefois lorsqu'il étoit jeune. D<'puis il avoit fait la guerre en Amérique, pour les habitants de ce pays contre les Anglois; et, après son retour en Po logne, sa patrie, il eut le commandement d'abord de quelques troupes de ce pays; mais l'année passée il commandoit l'armée polonoise contre les Russes et combattit vaillamment; mais, n'étant pas en forces égales et obligé de céder, il quitta l'armée et la Pologne pour voyager. Je puis dire que je l'ay revu avec phiisir.
Le 17. Ce jour, j'allay, accompagné de mon fils, voir la collection de tableaux et autres curiosités dont la vente doit commencer à être faite publiquement dès demain*. Il y a de très-beaux tableaux, mais une partie m'étoit connue, les ayant vus cy-devant dans d'autres cabinets. Toutefois je les revis avec plaisir, de même que phisieurs qui m'étoient inconnus; mais la foule des spectateurs et spectatrices étoit si grande qu'à peine pouvoit-on respirer. Nous trouvâmes là nombre de gens de noire connoissance, dont quelques-uns étoient artistes, par conséquent réputés connoisseurs; d'autres étoient amateurs ou demi-connoisseurs, d'autres amateurs et connoisseurs,
1 Cette vente était, sans contredit, une des plus belles ventes du dix-liuitième siècle. Voici le titre du catalogue : « Catalogue des tableaux précieux des écoles d'Italie, de Flandres, de Hollande et de l^rance ; figures, bustes en marbre, etc.. .; le tout provenant de feu M. Choiseul-Praslin, pai A. D. Paillêt. Paris, Paillet et Boilcau, M. DGC. XfMI La vente en sera faite publiquement, rue de Lille, cy-devant rue de Bourbon, n" 605, près cellft du Bacq, f. s. g. le lundi, 18 février 1795, et jours suivants. ).
mais sans argent pour faire, malgré l'envie bien prononcée, quelques acquisitions; d'autres avec le désir d'acquérir et le moyen de se satisfaire; d'autres, enfin, pouvoient être de simples oisifs qui ne cherchaient, selon moi, qu'à tuer le temps. 11 y a même à parier qu'il pouvoit y avoir, et sans accuser personne, des gens dans cette foule qui n'avoient pas oublié leurs mains en sortant de chez eux.
J'avois oublié de .marquer que cette belle collection avoit été formée par M. de Praslin, cy-devant duc, et ce sont ses héritiers qui font faire cette vente. J'y vis également, avec attention, le bouclier et le casque de Charles IX, deux pièces extrêmement curieuses, chargées de figures et d'ornements selon le goût du temps et précieusement travaillées, le tout de relief et doré ou incrusté d'or et entremêlé de parties émaillées de diverses couleurs. Sur les ornements uniformes, au bord du bouclier, il y avoit de distance à autre la lettre K, qui désignoit le nom du roy : Karohis. Ces deux pièces superbes et rares sont d'une conservation admirable.
I l ^20. L'année passée je fus obligé, selon la loi, de me rendre au cabinet criminel du palais, pour y examiner des planches destinées à faire de faux assignats. Aujourd'huy, ayant été assigné de nouveau pour le même fait en recollement, je me suis rendu au même cabinet, et l'affaire fut bientôt terminée. Le citoyen Duvivier y vint également pour le même objet. Mon fils y vint aussi, tant pour m'accompagner que par curiosité.
Ls 22. Ecrit à M. Klauber concernant l'affaire de feu Baader; il est prié, tant par le citoyen Daudet que par moi, de nous procurer une nouvelle procuration, afin que le citoyen Daudet puisse être autorisé a vendre les effets
DE JEAN-GEORGES VVILLE. 575 sur l'Etat appartenant au feu citoyen Baader. J'envoyeà M. Klauber un modèle pour cette procuration, et cela pour éviter les fautes qu'il seroit possible de faire à Eicbstadt, comme cela étoit déjà arrivé.
Le 5. Après que M. Daudet eut dîné avec moi dans mon cabinet, je lui contai quelques histoires de ma jeunesse, et, en faisant un trop grand mouvement, le pied me manqua sur le plancher lisse et poli, et me voilà à bas; mais je me trouvai aussi vite debout que ma chute avoit été prompte. M. Daudet parut plus effrayé que moi; je croyois même n'avoir nulle meurtrissure; cependant le coude de mon bras droit me cuisoit; nous fîmes la visite et trouvâmes que la peau, de la largeur d'un écu de trois livres, étoit emportée, et, pour guérir cette blessure, j'appliquai un morceau de papier brouillard mouillé avec la lang(ie dessus et pas autre chose; car j'ay la chair trèsbonne, et cela n'aura aucune suite. Cependant la hanche du même côté avoit eu sa part; elle me fît très-mal vers le soir et encore plus le lendemain, heureusement il n'y avoit aucune blessure. Il est enfin convenable que je me mette dans la tête, à l'âge ou je me trouve, de ne plus faire les gambades et tours de vitesse comme je les faisois avec tant de vivacité il y a cinquante à soixante ans. Je tâcherai d'accomplir cette résolution, si je ne l'oublie pas dans l'occasion.
Mon fils, queje n'avois pas vu depuis plusieurs jours, est venu de bon matin m'embrasser cordialement, cela m'a fait le plus grand plaisir.
Le 10. Répondu à mon cousin J. W. Wille, traiteur à Giessen. Je lui dis qu'une montre absolument ouvrage
de Paris, et faite par un des plus habiles à qui j'en avois parlé, lui coûtera deux cent quarante livres avec double boëte. Le tout cependant d'une telle montre ne sera qu'en argent.
Un des jours de la fête de Pâques, après que nous eûmes, mon fils et moi, déjeuné au Caveau du jardin de l'Égalilé, nous allâmes nous promener sur la terrasse des Thuilleries du côté de la Convention, où il y avoit beaucoup de monde rassemblé, et où l'on nous dit qu'il y avoit dans la cour des Feuillants deux voitures chargées d'armes trouvées dans le château de Chantilly; nous y allâmes et vîmes que c'étoit vrai; qu'outre quelques vieilles hallebardes très-curieuses le reste ne nous parut composé que de canons de fusils cloués et arrangés par six sur des planches de bois et les uns à côté des auti es, comme des tuyaux d'orgue, et dont dans une affaire les décharges dévoient devenir très-dangereuses. On assuroit de plus que la poudre et les mèches pour leur service avaient été trouvées en même temps; mais nous ne les vîmes pas.
J'ay commandé la montre d'argent pour mon cousin Wille, à Giessen, qui, par sa lettre, consent à mettre le prix demandé par l'horloger.
Depuis quinze jours je ne me ressens plus de ma chute. La blessure de mon bras, je l'ay guérie moi-même de la manière suivante : je découpai un peu plus grand que la plaie un morceau de papier brouillard, que je mouillai avec la langue, et, l'appliquant ainsi dessus la blessure, entouré et enveloppé d'un linge et de bandes pour que mon emplâtre pût rester stable. Au bout d'une douzaine de jours ce papier tomba, et je fus guéri; mais aussi et heureusement j'ay la chair très-bonne.
DK JEAN-GEOHGES WILLE.
Le 6. Je fus à l'assemblée de notre Académie, où il fut résolu et constaté sur nos registres une bonne augmentation des honoraires du citoyen Phélipaut, notre concierge, qui le mérite bien pour son exactitude dans son emploi, les peines qu'il se donne d'ailleurs et son honnêteté. J'ay signé cette résolution de notre assemblée avec plaisir; et, selon les apparences, tous mes camarades l'ont signée de même.
Quelques jours après, l'honnête citoyen Phélipaut est venu m'en remercier.
Au commencement de ce mois, en venant de Notre- Dame, je vis arrêter auprès du pont de ce nom plusieurs jeunes gens bien mis et amener par la garde nationale. Je m'informai, et l'on me dit qu'il y avoit eu un rassemblement de plus de trois cents personnes près des ponts et de la Grève, que tous n'étoient que des clercs de notaires, des garçons de marchands, et que leur intention paroissoit être suspecte; que, la force armée étant venue, ils s'étoient dispersés.
Je vois passer presque journellement beaucoup de chevaux venant, à ce qu'on dit, de la campagne; les plus beaux seront certainement destinés pour notre cavalerie et serviront très-utilement au lieu de n'être que chevaux de luxe, et dont la patrie ne tiroit nul avantage. Les chevaux d'une moindre beauté ou bonté traîneront vraisemblablement l'artillerie et autres eflets pour le service de nos armées ^
• ^ J.-J. Sue lut, à la date du 5 mai 1793, dans une séance du Lycée des
378 JOUMNAL
Le 18. Écrit à M. Klauber. Je lui dis que je me réjouissois du rétablissement de madame Klauber, dont il m'avoit parlé dans sa dernière lettre. Je lui mande en
Arts, un rapport sur les œuvros do David qui mérite d'être reproduit ici ; non seulement il est peu connu, mais il donne sur David de curieux détails, et le talent de cet artiste y est justement apprécié. C'est V Esprit des journaux qui nous le fournit ; on lit ce qui suit à la page 275 du tome VU! de l'année 1793:
« Nommés pai- le Directoire pour rendre compte des productions du célèbre David, nous allons, en présentant un précis de ses travaux, prouver comment ils le conduisent à l'immortalité.
« David sentit, dans sa jeunesse, qu'il y a, outre des })rincipcs certains, sans le secours desquels l'artiste ne marche qu'au hasard, des connaissances accessoires qui ne sont pas moins essentielles à acquérir que les règles mêmes de l'art : telles sont les connaissances de l'histoire, de la fable, de l'anatomie, de l'expression, etc.
« Il se livra à ces études avec une ardeur infatigaltle, et remporta le premier prix de peinture à l'Académie en 1774. Ce prix lui donna l'avantage d'aller en Italie aux frais du gouvernement, pour y étudier les chefs-d'œuvre des arts; ce voyage lui étoit d'autant plus utile que ses ouvrages et son prix même se ressentoient du mauvais goût des écoles d'alors, qui ;e glorifioient pour ainsi dire de défendre d'imiter la nature, en disant qu'on étoit des copistes étroits. Il eut beaucoup de peine à détruire la mauvaise impression de cette première éducation, mais il y parvint à Rome, en consacrant la première année à étudier d'après les bas-reliefs de la colonne Trajane. Ce ne fut qu'en 1777 qu'on s'aperçut des avantages qu'il avoit retirés de l'étude de l'antique, A cette époque commença sa réputation dans le tableau exquis des Funérailles de Patrocle. On y comptait cent cinquante à deux cents figures, grandeur de six pouces. Il fut exposé à l'Académie de France, à Uome, ce qui excita les artistes italiens à désirer de faire connoissance avec lui.
« En 1780, son talent se développa entièrement dans un tableau qu'il fit pour la ville de Marseille, représentant Saint Rock qui guérit les pestiférés. Ce tableau étoit destiné pour le Lazaret.
"i Les Marseillais, ayant entendu parler des éloges sans nombre que ce tableau avoit reçus à Rome, changèrent sa destination première pour le mettre mieux en évidence, et ils le placèrent à la Consigne, à côté des ouvrages de Puget.
« En 1781, David fit pour son agrément, à l'Académie de peinture, Bélixaire demandant Vaumône, et ce sujet, si bien rendu par Van Dyck,il eut l'art de le rendre nouveau par le groupe neuf et sentimental du petit enfant qui demande l'aumône et par la manière singulière avec laquelle il serre l'infortuné Bélizaire. On se souvient de l'effet qu'a produit ce tableau au moment qu'il fut agréé de l'Académie. Il fit ensuite un Christ mourant sur
outre (jue M. Daudet et son conseil fussent récompensés de leur peine et perte de temps très-considérable, par rapport aux soins et arrangement de la succession de feu
la croix, tahleaii qui lui fut demandé par la ci-dovant maréchale de Noailles, et qu'elle a malheureusement soustrait aux yeux du puhlic pour le mettre dans un oratoire particulier.
« Il s'aperçut, en 1784, qu'il avoit besoin encore de revoir et de jouir du spectacle imposant de Fltalie et de ses merveilles. Il y fut entraîné par Tamitié qu'il avoit pour Drouais, son élève, qui venoit de gagner le prix de cette année, si connu depuis cette époque par son fameux tableau de Marins. Ce jeune artiste, dont le grand talent étoit .iu-dessus de son âge, est mort à Rome il y a quelques années. Nous ne pouvons y penser sans jeter encore des fleurs sur sa tombe et sans répandre des larmes.
« C'est dans ce voyage d'Italie avec Drouais que David composa ce tableau du Serment des Horaces. Ce tableau [)roduisit un si grand effet dans Rome que, pendant plus de trois semaines, les rues de sa demeure ne désemplissoientpas de curieux de toutes les nations.
« Il revint dans sa patrie en 1786. Il fit pour un de ses amis, alors conseiller au parlement, le tableau de Sucrate buvant la ciguë, tableau qui est sans doute un chef-d'œuvre d'expression.
« En 1787, il exécuta un tableau représentant les amours de Paris et d'Hélène, et ne s'étoit pas encore exercé dans le genre agréable; il le composa à la manière grecque et tout à fait antique, et étonna ceux qui doutoient de ses succès dans ce genre. Son amour-propre satisfait, il revint à son genre naturel, au style tragique et historique.
« En 1789, il travailla à son tableau de Brutus rentré dam> ses foyers, après avoir sacrifié deux de ses fils à la liberté de son pays. Ce tableau est peut-être un des plus profondément et des plus philosophiquement pensés. Il a eu l'art de mêler le terrible et l'agréable dans l'attitude de Brutus, dans la douleur concentrée, et surtout dans la sensibilité de la mère et de ses deux petites filles, qui viennent se réfugier dans son sein, et qui ne peuvent supporter l'horreur qu'elles éprouvent à l'aspect des corps de leurs frères morts et que des licteurs rapportent sur leurs épaules. Il se délassa souvent à faire des portraits. Un de ses plus beaux est celui d un prince polonois, le comte Potocki; il est représenté à cheval. Il le fit en Italie ; il en a fait beaucoup à Paris pour ses amis. On a remarqué, au salon de 1791, le portrait de madame de Soroy, assise d'une manière simple et naturelle, vêtue de blanc et les bras négligemment croisés; ce portrait est un de ses meilleurs; il a toujours eu soin, à l,i vérité, de ne choisir que de belles têtes de femmes, ne voulant point j)rostituer son pinceau dans un genre qu'il ne faisoit que poui' s'amuser; il fut ensuite chargé, par l'Assemblée constituante, du tableau représentant le serment du Jeu de Paume, dont l'esquisse a été exposée au salon de 1791 Le génie brille dans cette composition; elle est la plus éten-
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M. Baader, et je le prie d'en instruire la sœur de ce dernier, comme étant sa seule héritière, etc. Ma lettre est jointe à celle de M. Daudet, par laquelle il rend compte de l'opération et finition de cette pénible affaire.
Le 31 . Mon domestique vint me réveiller avant cinq heures, me disant : a L'on bat la générale et le toscin
due qiron ait jamais vu. Vous retracerai-je encore le tableau qu'il vient de faire tout iiouvelleuient, et dont le souvenir l éveille en nous un sentiment d'attendrissement? Celui de Michel de Pelletier. Il l'a représenté au moment, qu'il vient d'expirer, après avoir proféré ses dernières paroles, que tout le monde connoit. On sait Taccueil qu'il a reçu de la Convention et le décret qu'elle a rendu en sa faveur eu arrêtant qu'il serait gravé aux frais de la nation et qu'on offriroit à David une somme de quinze mille livres pour le dédommager de ses peines. l)avid demanda que la Conventi(!n voulût bien distribuer cette somme aux veiives et orpludins dont les maris et les pères étoient morts pour la défense de la patrie, L'Assemblée constituante avoit décrété une somme de cent mille livres pour l'eucouragement des arts^ et enjoignit à tous les artistes de se c'.ioisir des commissaires pour la répartie. David, du choix de ses confrères, obtint le premier prix, qui étoit de sept mille livres. Quand tous les piix turent répartis, il remarqua que; plusieurs jeunes gens n'avoient pu être couronnés; il renonça à ce prix, si justement mérité, et pria, les conunissaires-juges de trouver trois autres vainqueurs, de donner trois mille livres au premier et deux mille à chacun des deux autres. Tous ces traits d'une àme généreuse et d'un grand talent se sont tt-llement imprimés dans le cœur de plusieurs de ses élèves, que déjà quelquesuns marchent sur ses traces dans les capitales les plus célèbres de l'Europe, et que les autres s'efforcent d'imiter les premiers en l'étudiant et le chérissant, non comme leur maitre, mais comme leur ami,
« Tels sont les titres de David à la reconnoissance publique; le Directoire les apprécie; il sait combien il faut de travail pour elfacer jusqu'aux tiaces mêmes du travail par le feu de la composition et la vérité de l'expression. Combien de temps il faut employer pour (aire croire, h l'inspection d'un tableau, que l'objet qu'on offre aux yeux est sorti jiresque en un instant plein de vie de dessous le burin, le crayon ou le pinceau, A quel point il e.^t diflicile de donner à une grande production l'in ureux caractère de la faciUté. Enfin c'est par tous ces avantages que la peinture marche l'égale de la poésie et de la musique, et qu'elle obtient la faculté de nous émouvoir, de parlera nos âmes et de nous faire éprouver les sentiments qu'elle peint.
« Disons que c'est un beau jour pour le Directoire que celui dans lequël il peut offrir une couronne au digne émule des plus grands maîtres de J 'Italie, étant sûr qu'il porte le même jugement que la postérité. »
DE JEAN-GEOl\GES WILLE. 58Î
dans toutes les églises. » Je me lève prompteinent, ne pouvant nullement deviner la cause. En ce moment mon fîls entre chez moi armé de toutes pièces et prêt à partir au rendez-vous du bataillon de noti e section, qui étoit au corps de garde, rue des Cordeliers. Je suivis également mon lîls : j'étois curieux d'apprendre quelque chose; les rues étoient remplies de monde, le grand nombre étoit en armes; je quittai notre corps de garde, n'y ayant rien appris, et je marchai vers le pont Neuf, où il y avoit des rassemblements et groupes de curieux très-nombreux, mais personne ne pouvoit deviner Ja cause de tout ce qui se voyoit. Cependant l'esprit du public me parut très-bon et confiant. Enfin je retournai chez moi fort tranquillement; mais, quelque temps après, on tira du pont Neuf, que je vois de mes fenêtres, les trois coups de canon d'alarme, et les bataillons marchèrent des divei ses sections veis le châleau de la Convention. Les patrouilles dans les rues étoient forles et nombreuses. Je ne sortis que vers le soir; j'allny vers les Thuilleries, mais personne n'eut la permission d'approcher; le nombre des citoyens armés, ayant leur artillerie à la lête des bataillons, étoit immense. Le tout se passa fort tranquillement ce jour et le jour suivant.
Le i'\ Je vis force patrouilles parloiit, le jour comme a nuit.
Le 2. La générale fut battue de grand matin. Toute la force armée de Paris étoit sur pied avec son artillerie et drapeaux flottants. Le château des Thuilleries étoit entouré partout, et partout il y avoit des postes dans d'au-