‹ Mémoires et journal de J.-G. WilleChapitre 4 sur 16 · A SON ALTESSE ROYALE MADAME LA DUCHESSE D'ANGOULÊME · texte numérisé non relu

A SON ALTESSE ROYALE MADAME LA DUCHESSE D'ANGOULÊME

« Respectable, vertueuse et auguste princesse permettes à un vieilliard

de soixante et treze ans d'oser élever sa voix jusqu'à Votre Altesse Royale.

« Princesse, je suis fils du célèbre graveur Jean -Georges Wille, qui a si bien illustré son siècle par la beauté de ses ouvrages, et dont les mœurs égalaient les rares talents. Marie Thérèse, impératrice d'Allemagne et reine d'Hongrie, votre illustre ayeule, a honoré mon père de son estime et l'a comblé de ses grâces. J'ai fait mon possible pour suivre les traces de l'auteur de mes jours. Je fus reçu très jeune membre de l'ancienne Académie royale de peinture, et par des traveaux assidues nous étions parvenus, mon pere et moy, a nous ménager une fortune asses considérable pour des artistes ; mais hélas l'horrible tourbe révolutionnaire a engloutie pour jamais le fruit des soins et des peines que nous nous étions donnés ; en un mot, l'ouvrage de soixante-dix années de travail fut entièrement détruit. Depuis quarante-cinq ans, princesse, je suis marié à une femme qui a fait consta- * ment le charme de ma vie, et dont malheureusement je suis privé du bonheur de la posséder. Ma femme, après avoir essuyé une maladie de plus de douze années, causée par ses cruels chagrins, a fini par perdre totallement la raison, est maintenant a la maison royale de Charenton. Ne pouvant par aucun moyen subvenir a payer les frais de sa pansion, je supplie a mains jointes Votre Altesse Royale de daigner jeter un regard favorable sur ma situation et sur ma malheureuse épouse, et vouloir bien m'accorder une légère partie des dons qu'elle se plait a répandre sur les honnêtes infortunés, qui dans leur détresse sont assurés de trouver auprès de votre Auguste personne le soulagement de leurs peines. . . t

« WlLLE, « Quai des Grands-Augustias, 29

* Ce 9 janvier 1821. »

Un marchand d'estampes de Nuremberg s'avisa, en l'année 1792, de demander à Wille ses Mémoires. Le vieillard lui répondit que sa vanité et son orgueil n'étaient pas encore assez mûrs pour la lecture imprimée de sa propre histoire, et qu'il

1 Collection d'autographes de Goncourt.

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n'était ni ne serait jamais disposé à se donner ce ridicule de gaieté de cœur; que, cependant, si, après qu'il ne serait plus, on avait envie de faire son histoire, on trouverait de quoi dans ses journaux, qu'il avait écrits toujours avec négligence, mais avec vérité.

Ce sont ces journaux de Wille que nous donnons pour la première fois au public.

Voici donc ces pages tranquilles et sans ambition que le graveur écrivait après le labeur du jour. Voici le livre où chaque soir il rangeait ses souvenirs, où chaque soir il se racontait luimôme; voici le compte scrupuleux qu'il tenait de sa vie. L'ami accueilli, le grand seigneur reçu, la promenade accomplie, la lettre écrite, la lettre arrivée, le fils marié, le tableau acheté, la maladie survenue, la planche terminée, le nouvel élève installé, le meuble môme apporté le matin, l'événement et le détail, la catastrophe et le rien de chaque douzaine d'heures, tout est marqué, rien n'est omis en cette autobiographie minutieuse, en ces confessions de bonne foi. L'heureuse fortune pour le curieux d'art! la maison de Wille, une maison de verre, et sa vie sauvée tout entière!

Témoignage des mœurs du temps, , le Journal de Wille est plus peut-être qu'un document, il est un enseignement. Il montre le rôle et la place intermédiaire des hommes d'art, alors que le peintre, le sculpteur, le graveur, ne sont plus les artisans du seizième siècle, et ne son! pas encore les artistes du dix-neuvième. 11 les montre agissant et se déployant dans la société, formant un ordre particulier, un petit tiers état d'aptitudes et de talents entre le peuple, auquel ils tiennent par leurs alliances et leurs habitudes ouvrières, et la bourgeoisie, à laquelle ils touchent par l'aisance acquise. Il fait pénétrer dans ces intérieurs réguliers, resserrés et fermés, où l'artiste du dix-huitième siècle vivait comme en une patrie étroite et

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chère. Il peint en leur chez eux ces « fils des Dieux, » tout entiers à leur tâche, contents d une gloire modeste, contents de leur poule au pot, heureux sans bruit, maris, pères, hommes de famille, ne sachant d'autre joie, ne sachant d'autre monde, ne sachant d'autre Muse que leur foyer.

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