EDMOND ET JULES DE GONCOURT
DE
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A l'âge de près de quatre-vingt-huit ans, il me paroît qu'il seroit temps, mon très-cher fils, d'écrire, selon tes désirs, quelques traits de ma vie dont je puisse me souvenir encore. Je te dirai d'abord que mon père Jean- Philippe Wille étoit bourgeois de Kœnigsberg, endroit très-ancien, chef-lieu d'un bailliage, et situé sur les confins de la Wetteravie; ma mère se nommoit Anne-Élisabeth Zimmermann. Mon père ne demeuroit pas exactement à Kœnigsberg même, mais dans le Bieberthal; son habitation étoit près de la source de la Bieber, et c'étoit à ses environs qu'il faisoit cultiver son bien rural qui étoit assez étendu, et c'est là que je naquis le o novembre 1715. J'étois l'aîné de six fils et d'une fille
1 Nous devons la connaissance et la possession de ces Mémoires à Textrème obligeance de notre ami Th. Arnauldct. Sachant l'intention où nous étions de publier le journal de J.-G. Wille, et ayant été assez heureux pour rencontrer ces précieux Mémoires, il nous les a abandonnés généreusement; qu'il en reçoive ici nos sincères rernerciments.
w MÉMOIRES
que mon père eut de ses deux femmes. Ma sanlé étoit parfaite. On avoit observé que mon humeur tenoit delà joyc; mais que j'étois remuant, volontaire et même capricieux quelquefois, sans être méchant.
A l'âge de deux à trois ans, mon bonheur suprême étoit d'être, un crayon blanc à la main, couché sur le plancher de la salle, j'y dessinois des oiseaux, des arbres et autres objets qui avoient frappé ma vue. Malheur à celui qui eût eu la témérité de marcher sur mes productions! Cependant mon père, ayant remarqué que j'avois de la vivacité et du discernement, et que j'étois constamment occupé et sans repos, résolut de m'apprendre h lire et à écrire, et ses leçons ne furent pas infructueuses.
Jl ne voulut m'envoyer à l'école qu'à l'âge de six ou sept ans, à cause des difficultés qu'il y auroit pour un enfant Irop jeune à monler la montagne où Kœnigsberg est situé et qui étoit à un quart de lieue de notre habitation. Mon père me mena donc, vers cet âge, à l'école; Mais, outre les leçons en notre langue, je fus obligé d'ajouter les latines. C'étoit double besogne, dont cependant, par ma mémoire heureuse, je me tirois assez bien d'affaire; le maître me donna même quelques éloges, il n'étoil (''gaiement pas mécontent de mon écriture dans les deux langues; mais il l'étoit lorsqu'il voyoit les marges de mescahiers chargées de croquis de dessins. Souvent je dessinois les profils de mes camarades qui me paroissoient avoir des mines plaisantes et que je rendois par des formes si ridicules sur le papier, que plusieurs en furent choqués ; mais d'autres ne faisoient qu'en rire. Déplus, je me divertissois en composant des vers ironiques analogues à ces portraits. Les jours de congé, je circulois ;i h lourdes restes de l'ancien château fort de Kœnigsberg, terriblement ruiné par les Suédois pendant la guerre de
trente ans, et que je dessinois. C'est là le commencement du plaisir que j'ai toujours eu de dessiner le paysage. Dans ces temps venoit régulièrement dans nos quartiers le frère jardinier du couvent des Capucins de Wetzlar, pour y quêter des vivres. Mon père l'estimoit, car il parloit savamment de la greffe des pruniers de mirabelle, de la plantation des choux et des raves, de l'accroissement des concombres en terrain sec ou humide.
Ce bon frère se trouvoit donc exactement chez nous lorsque mon père achetoit, pour me satisfaire, quelques images d'un marchand d'estampes tyrolien qui étoit dans la maison; et, ayant remarqué quelle joyc me causoit cette acquisition , il tira de la poche de son froc un large portefeuille bien fourni d'images de la fabrique de Jérôme Wolf d'Augsbourg, me priant de les accepter. Ce don étoit composé de six grandes feuilles, chaque feuille contenoit dix-huit images. Je possédois donc dans un moment, et sans y songer, une très-belle collection décent huit pièces bien comptées; aussi ne me possédois-je pas de plaisir de voir l'abondance de leurs couleurs tranchantes de vert, de bleu, de rouge. Mais aussi le frère ne rcstoit-il pas sans récompense, car cette fois-cy on lui donna une liasse de boudins fumés, au lieu d'un pot de beurre fondu depuis du temps, ou d'une douzaine d'œufs pondus dans l'année. Il en fut sensiblement touché. La joye brilloit sur son visage lorsqu'il jeta ledit présent dans la profondeur de son bissac qui étoit encore vide. Il poussa sa gratitude plus loin : il m'invita à aller le voir à Wetzlar, m'assurant qu'il me montreroit des tableaux estimés de tout le monde, et qu'ils avoient le bonheur de posséder dans le cloître de leur couvent. On lui objectoit que j'étois bien jeune pour faire un chemin de deux lieues. Il répondit : « Sa chère tante que voicy
aura la complaisance de l'accompagner. » Ma tante le promit d'autant plus volontiers qu'elle avoit des amies dans cette ville. Quelques jours après, qui éloit un jour de congé, elle m'y mena; mais le frère étoit absent. Cependant, une heure après il revint d'une excursion qu'il avoit faite dans les villages de Huttenberg; il étoit chargé de pommes de terre et de fèves de marais sèches; mais aussitôt qu'il s'étoit débarrassé de son fardeau utile, il vint nous recevoir avec une amitié très-remarquable. Il me prit par la main, m'introduisit dans le cloître, en me disant : « Voicy une rangée de croisées cintrées dont les vitres sont chargées et ornées des armes de plusieurs seigneurs qui les ont fait peindre et payées, les uns par dévotion, les autres par bonté ou par vanité. Il me parla alors beaucoup des couleurs du blason dont je ne comprenois rien. Enfin, à la dernière croisée, il me lit remarquer des armes très-curieuses. Elles sont, medisoitil. d'un seigneur, grand guerrier, tué à la bataille de Muhlerg contre l'empereur Charles-Quint. « Voyez-vous, mon ami, continua-t-il, en haut de ces armes deux arquebuses bleues accompagnées de mèches fumantes. Ce fut Moritz de Saxe qui ajouta ces deux pièces aux armes de ce seigneur tué aux champs d'honneur. Mais voicy deux béliers d'or sur un champ d'azur. Vous font-ils plaisir ces béliers? Tue polite inclination de ma tète étoit la réponse. Il faut donc, me disoit-il, vous en faire l'histoire. Les ancêtres de notre héros tué étoient deux frères laborieux, vigoureux et libertins, mais pieux. Ils se croisèrent comme bien d'autres dans le onzième siècle, tant par zèle que pour obtenir la rémission de leurs péchés qui s'étoienl extrêmement multipliés. Ils vendirent leurs possessions aux solitaires des montagnes de Bohème pour avoir de l'argent, el par ce moyen vivre largement, che-
rnin faisant avec l'armée chrétienne vers l'Orient. Ils se distinguèrent dans ce pays par des faits d'armes incroyables, surtout par la prise de Joppé, dont ils enfoncèrent les portes à grands coups de massues lourdes et en forme de bélier. Après une action si remarquable, ils eurent des chefs de l'armée non-seulement la permission d'avoir, ainsi que leurs descendants, pour armes parlantes ces massues, instruments de leur vigueur et de leur gloire; mais aussi le privilège exclusif d'enfoncer toutes les portes des villes fortes de l'Orient. Ces armes admirables, continua-t-il, nous ont été envoyées depuis, nous ne savons par qui; mais elles sont très-anciennement peintes, les uns pensent qu'elles l'ont été par Lucas Kranach, les autres, qu'elles le sont par Albert Durer. » Comme je ne connoissois pas encore ces maîtres, je ne parlois plus de rien, et le frère, ayant remarqué que je commençois à in ennuyer, et peut-être s'ennuyoit-il aussi, il m'embrassa cordialement, en me disant: « Adieu, mon enfant, j'espère que vous êtes content des tableaux comme de moi. Revenez me voir l'automne prochain, et alors je vous donnerai des poires de bon-chrétien, des noisettes et des petits pains glacés avec des jaunes d'œufs. »
Je remerciois le frère de toutes ses bontés en lui faisant une profonde inclination, et, mon chapeau à h main, je me retournai assez gauchement pour lui en faire une autre; mais il n'y étoit plus. Ma tante, pendant mon absence, avoit fait quelques visites ; mais, à mon retour, je la trouvois déjà assise sur un banc à la porte du couvent. Je lui déclarai d'abord que la faim me tourmentoit beaucoup. Elle étoit compatissante, et sur-lechamp elle m'achetoit un gâteau parsemé de grains de sel et de cumin, que je fis disparoître en un instant. Elle-même se sentit de l'appétit, car elle me mena chez
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une femme de ses amies qui, depuis plus de trente ans, vcndoif, du chocolat d'Espagne fait à Wetzlar sans cacao ni vanille, et d'un goût exquis, à ce qu'elle disoit. Cette respectable marchande nous offrit à dîner. Elle nous offrit d'abord des nodèles, ou vermicelle du pays; ensuite des laitues cuites dans leur propre jus, avec des saucisses grillées sur le charbon; deux bouteilles de vin, l'une rouge, des coteaux de la Lahne, l'autre des bords du Rhin, parurent sur la table. On me donna un trèspetit verre de chacune, et ces dames burent le reste. Enlin le café parut. Il me sembloit être fait avec des graines du Westerwald, où les glands ne sont pas bien rares, et qui, quoique abondamment amalgamé avec de la cassonade, me déplaisoit encore beaucoup. Enfin ma tante prit congé de son amie et. moi aussi. Je tirai ma révérence à la manière des écoliers très-nouveaux dans ce monde. Nous n'arrivâmes chez nous qu'avec la nuit close. Mon père se fit faire le récit de mon pèlerinage pittoresque et du profit que j'en pouvois avoir obtenu, et dont il rioit beaucoup; mais au môme moment il me conseilloit de ne plus faire d'excursions de ce genre et me renvoyoit à mes livres pour étudier mes leçons. Cependant l'année d'ensuite j'obtins de lui, après bien des supplications, la permission de faire un nouveau voyage. Les récils que j'avois entendu faire des merveilles qu'on voyoit dans l'église de Sainte-Élisabeth, à Marbourg, m'échauffèrent singulièrement. Je désirois et cherchois avec ardeur une occasion de m'y rendre, et bientôt elle se présentoit. Il y a dans notre vallon du marbre blanc, qu'annuellement des paysans du quartier réduisent en chaux* la voiturant ensuite pour la vendre à Marbourg, où elle esl estimée. Il fut résolu que je partirois avec ces braves unis, qui tous nous étoient connus. Je marchois
tantôt à pied, tantôt j'étois assis sur l'une ou l'autre voiture. Enfin le second jour (nos six lieues étant faites), nous arrivâmes à notre destination, après avoir couché une nuit fort mollement dans une grange, sur un tas de foin. Aussitôt que nous étions dans Marbourg, je quitte mes conducteurs; je passe devant la maison de ville dont le fronton avoit des niches garnies de figures de grandeur naturelle, qu'un mécanisme intérieur faisoit agir à faire autant de bruit et diverses manières que l'horloge avoit frappé de coups. Et, quoique tout cela étoit du nouveau pour moi, je ne m'arrêtai presque pas. Je cours plus loin, je cherche l'église, et bientôt je la trouve. Elle étoit fermée. On m'enseigne un bedeau qui obtient les clefs, et, moyennant quelque argent que je lui donnois, il ouvrit une des portes avec empressement et m'introduisit. Je vis d'abord, à droite et à gauche de la porte, les statues assez gothiques des Land commandeurs qui avoient possédé cette dignité à Marbourg depuis l'institution de l'ordre ïeutonique. Ils me parurent vêtus moitié en religieux, moitié en militaires. Je regrettois, en les contemplant, de n'avoir ni crayon ni papier, ni le temps pour dessiner quelqu'une de ces figures, quoique je n'étois pas stylé pour le faire tant soit peu correctement. En avançant, et à ma droite, je voyois avec plaisir et respect dans une niche grillée la statue de sainte Elisabeth (fille d'un roi de Hongrie et mariée à un landgrave, Louis, qui n' étoit pas le meilleur prince de son siècle). Elle avoit la couronne sur la tête et le modèle de cette église que l'on avoit bâtie sur la main droite. Devant elle il y avoit plusieurs degrés très-usés en profondeur, ainsi que le pavé, par les génuflexions et les révérences faites par de nombreux pèlerins, qui, autrefois, s'y rendoient par dévotion. A gauche et vis-à-vis de
la statue de sainte Elisabeth, il y a une chapelle on les anciens landgraves de Hesse avoient leur sépulture.
Mon mentor me fit remarquer en y entrant, à droite, les statues de grandeur naturelle qui y étoient enterrées. Il m'apprenoit leurs noms et surnoms et me racontoit en partie l'action remarquable de la vie de chacun d'eux. Ils étoient tous debout, complètement armés selon l'usage du temps où ils avoient vécu. 11 n'y avoit qu'un seul à terre, couché sur le dos, rongé de vers et de serpents. J'en fus étonné et presque effrayé. Mon conducteur s'en aperçut et m'en fit l'histoire. « Ce prince, me disoit-il, étoit un des plus impies, qui, au lieu de se rendre les fêtes et dimanches à l'église, partoit pour la chasse. Aussi en fut-il sévèrement puni, car il se cassa le cou en tombant de son cheval dans une forêt très-éloignee de son monde, et son cadavre ne fut trouvé que longtemps après sa chute, rongé et défiguré comme il est représenté par la sculpture que vous voyez devant vous. » Visà-vis de ces statues, on voit en plusieurs petits compartiments les actions vertueuses et les miracles de sainte Elisabeth; le tout est sculpté en relief sur le bois et peint diversement, selon l'usage de ces temps reculés. Dans le dernier compartiment, le mari de la sainte, qui, àvec nombre de noblesse, s'étoit croisé, paroît à cheval et err marche, suivi de ses braves Ilessois, pour la conquête de la terre sainte, d'où il ne revinl plus. Au milieu de l'église et au-dessus de la chaire à prêcher, on voit une draperie noire en forme de pavillon, qu'on m'assuroit êtrel'cuvrage des propres mains de sainte Elisabeth. J'aurois désiré rester encore quelque temps dans celte église pour y voir le reste des curiosités, qui me parurent nombreuses; mais midi sonna, et je devois quitter, caries voituriers m'aboient averti que vers celle heure ils se metlroient en marche
pour retourner chez eux. Je ne pouvois donc que jeler un regard sur l'extérieur .de ce respectable bâtiment, et courir rejoindre mes conducteurs, qui sortoient d'un bon dîner. Ils me parurent fort contents; mais moi, je sentois ma tête plus remplie de figures que mon estomac de vivres. Je trouvai cependant moyen, quoique à la hâte, de satisfaire ce dernier. L'on se mit en marche, et par la même roule qui nous avoit conduits à Marbourg. Pendant la route , je parlois bien moins avec mes conducteurs que cy-devant. Je ne faisois que passer et repasser dans mon esprit les objets qui m'avoient tant frappé dans l'église et que j'admirois en idée avec un plaisir infini. Cependant un de nos voituriers m'interrompit souvent dans mes réflexions par des chansons d'un langage et d'une musique tantôt gaie, tantôt lamentable, et composées, selon les apparences, du temps d'Othon le Grand, et qui ne sont plus connues que des gens de la campagne, à ce que me disoit le maire du village où nous logeâmes la nuit, car il étoit aubergiste. Ces chansons rouloient sur les amours, les faits d'armes, les malheurs et même la fin funeste d'anciens chevaliers. Cela m'induisit à considérer attentivement les châteaux ruinés situés sur des collines, à droite et à gauche de notre chemin, où ces anciens preux dont il étoit question s'étoient jadis fortifiés. « Enfin, quels objets à dessiner! » me disois-je.
J'arrivai, le lendemain, auprès de mon père, qui me reçut au mieux, et me disoit, après que je l'eusse embrassé : « II me paroît, mon fils , que tu te portes bien, cela me fait plaisir. » Ensuite il fit bien boire mes conducteurs et les remercia des soins qu'ils avoient eus de moi pendant le voyage, dontilslui firent la révérence enleur manière, et s'en retournèrent fort contents dans leur village.
« A présent, mon fils, me dit mon père, raconte-moi un peu ce que lu as vu et observé, et par là je verrai bien si tu dois être plus satisfait d'avoir été à Marbourg qu'à Wetzlar. »Celam,encourageoit beaucoup, et de suite je fis l'orateur et le conteur avec l'enthousiasme d'un écolier qui n'avoit encore rien vu d'intéressant, et qui s'embrouille par l'abondance de la matière dont sa tète est remplie.
Mou père, m' ayant écoulé avec patience, me parut assez content; c< mais, me disoit-il, tout cela est fort bien; cependant voilà cinq jours que tu es absent de l'école; reprends tes livres, étudie tes leçons, et regagne le temps <|ue tu as perdu en voyageant. »
Je sentois qu'il éloil juste de me soumettre à ce conseil paternel, et, dès le lendemain, accompagné de deux de nies frères et de quelques enfants du voisinage, j'enfilois le chemin de noire montagne. «Hélas! disois-je en moimême, quel plaisir n'aurois-je pas si notre école étoit à Marbourg au lieu qu'elle se trouve à Kœuigsberg. Après tout, je devois me consoler, car je regagnois promptement tout ce quej'avois un peu négligé; et même, indépendamment de mon devoir, j'élois occupé de l'idée, d'après ce quej'avois vu, de sculpter en relief quelques figures sur bois; mais bien des articles pour l'exécution de mon projet me manquèrent absolument. Je devois donc, réflexion faite, chercher quelques autres moyens pour me satisfaire, et j'eus le bonheur de découvrir sur les bords du canal, par où les eaux' de la source delà Bieber ' sonl forcées de se rendre vers les moulins, de la terre glaise que j'employai sur-le-champ à modeler des
1 Cette petite rivière tombe dans la Lahne, vois Giessen ; sa course n est que (1 une lieue et demie. Il y a sur ses bonis douze moulins, une f'ont mie forge de ter, un hameau, des villages, quatre ou cinq habita-
mascarons : je leur donnai des yeux louches, des fronts ridés et des bouches béantes; leur forme, en général, éloit différente, leur destination étoit résolue d'avance : je les appliquois de suite sur les petites portes des ruches de mouches à miel dont mon père possédoit un certain nombre ; rien n'étoit plus risible que la sortie et la rentrée de ces volatiles par les bouches de mes masques ; mais tout cela dura peu : la pluie les ayant détrempés et le soleil desséchés, ils tombèrent en ruine et je n'y pensai plus. Cependant l'hiver s'approchoit, les soirées devenoient longues. Jepensois alors qu'il me seroit infiniment agréable qu'après l'étude de mes leçons, qui, d'ordinaire, me coùtoient peu de moments, dé m'occuper selon ma fantaisie. Il y avoit dans la collection des livres de mon père une grande Bible remplie d'estampes que je considérois souvent avec plaisir, et déjà plusieurs fois l'idée m'étoit venue de faire, sans copier les estampes, des dessins analogues aux événements racontés dans la Bible et susceptibles d'être représentés. Je parlai donc de cette idée à mon père, qui, à ma grande satisfaction, l'approuva. Je lui fis alors les détails des choses qui me seroient nécessaires pour l'exécution de mon projet. Mon père m'ayant écouté tranquillement, me dit alors : « Mon fils, seras-tu constant à faire ce que tu te proposes? » Je l'en assurai avec vivacité ; depuis cette assurance il eut la bonté de m'acheter lui-même du papier de Hollande, dont je fabriquai un volume in-4°, des pinceaux, une de ces boîtes de couleurs qu'on fabrique à Nuremberg, et me tailla même quelques plumes avec une grande dextérité. Personne au monde ne pouvoit être plus heureux que
tions de nobles. En outre, il y a vers le haut du vallon six où sept fours à chaux, etc.
{Note de Wille.)
moi. Je me disposons donc avec impatience à faire mes dessins; mais je ne voulus les faire qu'après que tout le momie eut soupe et se fut couché; car je voulois être seul auprès de ma lampe. Enfin, je le fus : je lisois alors un chapitre, et, réfléchissant sur l'événement qui y étoil rapporté, je composois l'ensemble de mes figures selon mes petites conceptions d'alors; je eommençois, comme de raison, parla création, et, lorsque j'avois chassé Adam et Eve du paradis et fait tuer Abel par Caïn , j'interrompis déjà l'ordre des chapitres; car tel chapitre me présentoit un événement plus attrayant qu'un autre; je dessinois, par exemple, avec plaisir, Moïse frappant le rocher dont l'eau jaillissante étanchoit la soif des Juifs: ensuite vint Samson tuant vigoureusement mille Philistins, Abraham se disposant à sacrifier son fils, la femme de Putiphar tirant Joseph par ses vêtements; c'étoit un désordre réel; aussi le dégoût suivit de près; de sorte que ma grande résolution de dessiner les faits historiques de la Bible depuis le commencement de l'Ancien Testament jusqu'y comprise l'Apocalypse du Nouveau, s'étoit bien affaiblie. Cependant chaque nuit un des dessins fut achevé, et le matin, avant mon départ pour l'école, je le montrois à mon père, qui m'encourageoit ; mais enfin, s'apercevant du désordre qu'il y avoit dans la distribution des sujets, il me disoit, avec quelque chagrin, qu'il avoit prévu mon inconstance. Cela m'affligeoit, mais je ne répondis rien, son amitié m'étoil précieuse et nécessaire. Et, quoique j'avois cessé ce genre de dessins, je ne laissois pas d'en faire de fantaisie, ou bien je lisois d'anciens romans estimés du peuple, tels que les Quatre fils d'Aymon, la Belle Mêlusine, le Duc Emest, et autres; mais cet amusement ne dura pas: il me fallut de la \;iriété; j'avois la permission de mon
père de fouiller parmi ses livres à volonté. Devois-je manquer de m'en servir? J'y trouve de gros volumes de botanique dont les plantes, quoique gravées en bois, me parurent joliment faites et exactement représentées, et la vertu ou la malfaisance de chaque végétal clairement expliquée. Cette inspection medonnoit envie d'herboriser, d'autant plus que le printemps étoit venu, et le mois de mai peu éloigné. Cependant et préalablement je m'amusois à greffer dans nos jardins les diverses espèces d'arbustes qui y étoient propres à cette opération et dont je réussis, sinon complètement, du moins assez bien pour m'en glorifier.
En même temps je me souvins qu'autrefois le frère jardinier du couvent de Welzlar assuroit à mon père, moi présent, qu'on pouvoit greffer le pommier sur le saule, et le poirier sur l'aubépine ; que cette pratique, non-seulement étoit bonne, mais la réussite immanquable. Cette pratique me parut très-curieuse, et me trottoit si bien dans la tête, que je la mettois promptement en œuvre, et avec un soin tout à fait particulier. Quelle excellente découverte ! disois-je en moi-même, les saules des bords de nos rivières, les aubépines de nos haies, porteront donc enfin des fruits utiles ! Tous les jours j'ailois contempler mes greffes. Mon ouvrage m'enchantoit. J'espérois que d'un moment à l'autre les feuilles dévoient paroi tre; et, après une attente infinie, je voyois que tout avoit si bien réussi, que j'en élois honteux de la facilité avec laquelle j'avois donné dans le panneau. Après cette jolie opération, je me disposois à herboriser, et déjà, au retour de l'école, je déracinois plusieurs espèces de plantes des bords du sentier, que mes frères m'aidèrent à porter à la maison, où je désirois les confronter avec les images imprimées; mais cela ne suffîsoit, et bientôt je
courus les vallons, les bois et les montagnes, où je trouvois des plantes très-variées et de différentes espèces, les plus agréables, les plus intéressantes; je les dessinois. J'en porlois toujours des charges au logis, où, étant jetées pêle-mêlé, je nie trouvois souvent dans l'erreur par rapport au classement des espèces selon leur genre ou parenté. Cependant je désirois être utile, et, d'après le texte de nos volumes, je composois des liqueurs par l'infusion des plantes désignées pour cet effet, et des médicaments pour d'autres. Après de telles opérations et rempli de confiance, je proposois mes drogues, même gratis, à tous ceux que je croyois en avoir besoin; mais personne ne daigna s'en servir. On se rnoquoit de moi, je me fâchois ; on faisoit pire : on disoit que je prélendois faire le guérisseur, et que peut-être je ne serois qu'un petit empoisonneur qui pense avoir le privilège et la scienec de faire ce que de vieux docteurs font par habitude ou par hasard pour gagner leur vie et affermir leur réputation. Ma peine, quoique agréable pour moi, se trouvoit donc encore une fois perdue. Enfin, mon père, voyant mon inconstance et la variété de mes occupations, me demandent que, si je voulois étudier complètement, il me mettrait à l'Université. Je lui répondis, avec soumission, que je désirois être artiste, et que la peinture me flatteroi t le plus.« Eh bien, mon fils, me répondit-il, restonsen là, et nous verrons ce qu'il en arrivera. Il faut être utile, conlinua-t-il, à soi et aux autres dans ce monde par une occupation honnête quelle qu'elle puisse être; de plus il faut de la moralité! Et ne seroit-il pas honteux d'être sans vertu sociale? Mais en ce moment je pense qu'il sera nécessaire, continua- t-il encore, que tu apprennes l'arithmétique, et, pour cet effet, je t'enverrai à Gussen. »Je remerciai mon père de ses bontés et
peu de jours après il m'envoya effectivement chez un de mes oncles, qui y éloit maître ou inspecteur des moulins de la ville. Ce parent, chez qui je logeois, m'aimoit comme son fils : c'étoit un excellent homme, de bonne humeur, agréable en société, un peu ironique, mois estimé de tout le monde. De sa demeure j'aîlois donc journellement chez un professeur de calculs nommé M. Grollmann, qui enseignoit parfaitement l'arithmétique, soit chez lui, soit en ville. Ce brave homme disoit souvent qu'il étoit content de moi à cause de la facilité de mes conceptions. Pendant cette étude, j'avois fait connaissance avec un aimable jeune homme qui faisoit ses éludes à l'Université, et qui possédoit des cartes géographiques dont il me permettoit l'usage pour mon instruction. Il savoit, en outre, un peu de géométrie et quelques règles de perspective dont je prolitois également; le tout me devint môme utile pour la suite. Aussi, pour faire sentir à ce jeune étudiant combien sa façon d'agir à mon égard me touchoit, je lui fis présent de plusieurs de mes dessins qu'il accepta avec plaisir, et les admiroit, car il n'étoit nullement connoisseur. Enfin, mon père ayant jugé convenable de me rappeler à la maison, où, ne pouvant être oisif, l'idée me vint de m'exercer dans la mécanique, je cominençois par des machines hydrauliques sans les achevèr; de plus, une horloge d'après les principes de celle de l'église de Kœnigsberg, que j'avois soigneusement examinée; mais tout ce travail entrepris avec tant d'activité, je l'abandonnai par mon inconstance ordinaire et sans regret. Enfin, mon père, voyant toujours la variété de mes occupations, et sachant le dessein que j'avois d'étudier la peinture, commença sérieusement à s'informer s'il n'y avoit pas, dans quelques-unes des villes voisines, un peintre de réputation en état d'en-
seigncr les principes d'un art qui devoit avoir des difficultés sans nombre.
On lui en nomma plusieurs, entre autres un qui étoit peintre de portraits, qu'on disoitêtre un génie supérieur, et dont la réputation avoit passé les portes de la ville même jusqu'à deux lieues à la ronde, où cependant les amateurs n'étoient pas nombreux; mais que cela n'étoit pas la faute du peintre en question. En conséquence de cet éloge, quoique un peu équivoque, mon père fit le voyage et se rendit auprès de ce peintre, et lui exposoit qu'un de ses fils désiroit fortement d'étudier l'art de la peinture sous un maître célèbre, et que, d'après les conseils des connoisseurs, il avoit pensé qu'il ne s'adresseroit jamais mieux qu'à sa personne. « Vous avez raison, répondit le maître, je suis en état et prêt à lutter avec les plus forts dans ma partie; mais pour ce qui concerne l'histoire, le paysage, la marine ou les caricatures des fêtes, je ne m'en mêle et ne m'en soucie pas. J'ai beaucoup voyagé, continua-t-il ; on m'a dénigré, on m'a fait passer pour un charlatan effronté qui n'impose qu'aux ignorants et aux sots; mais c'étoit la jalousie qui hurloit contre moi. — Et ce monstre ne dort jamais, je le crois, répondit mon père. Mais, monsieur, je désire savoir si mon fils pourrait avoir le bonheur de profiter de vos leçons et à quelle condition? — Je vous le dirai dans un moment, répondit ce maître avec une certaine hauteur qui sied toujours si mal à un homme supérieur. Considérez préalablement quelqu'une de mes productions. Voyez ce portrait : c'est celui d'un conseiller de notre ville, mégissier <1«' son métier; il paye mon art avec des peaux de bouc excellentes passées à l'huile de baleine, marchandises toujours utiles dans un bon ménage; et cet autre portrait, c'est celui d'un chaudronnier, aussi conseiller de
la ville. Je loge chez lui, comme vous voyez, et, pour les honoraires de mon travail, je ne lui paye pas de loyer pendant une année. Avouez que ces messieurs ont des mines noblement sévères et analogues à leur état. » Mon père répondit: « Je l'avoue. » Après cet éloge que ce peintre se rendit, et l'exposé de l'avantage qu'il tiroit de son art, il tira d'un des coins de son atelier un tableau dont il tira la poussière en disant à mon père : « Voici un enfant de mon génie : c'est un renard qui croque une poule; et, quoique je n'aye jamais vu de renard en vie, je l'ai si bien peint, qu'il doit vous paroître parlant. — Ah! c'est un renard, disoit mon père, en ajoutant : J'en ai vu quelquefois, mais je ne suis pas grand connoisseur. — Je le vois, répondit. le peintre, et ajoutoit aussi: Mon renard est un renard sublime; mais pour ce qui est des poules, je les connois, j'en ai mangé en nature et avec plaisir lorsque l'occasion se présentait; de plus, continua-t-il, je suis estimé ici. Preuve de ça : chaque fois, n'ayant rien à faire et que je me promène par les rues avec un chapeau bordé d'or, ma veste rouge galonnée, aussi longue que mon habit marron, des souliers carrés et l'épée au côté, tout le monde me donne le salut, le bonnet à la main. — Je vous en fais mon compliment, monsieur, disoit mon père, en répétant de nouveau s'il pouvoit espérer que son fils auroit le bonheur d'être admis chez lui, et à quelles conditions. — Rien de plus facile à vous motiver, répondit-il. Chaque année vous me payerez une somme dont nous conviendrons, et, par un engagement formel, voire fils restera avec moi pendant sept années consécutives. — Gela, monsieur, me paroît une espèce d'esclavage, lui répondit mon père; car, conlinua-t-il, j'ai toujours pensé que le privilège d'un art libéral étoit la liberté; qu'en conséi. 2
quence le maîlre pouvoit renvoyer son élève quand il le jugeroit convenable, et que l'élève pouvoit le quitter lorsqu'il seroit mécontent de lui. — Je ne saurois rien changer à tout ce que je vous ai exposé verbalement,.» répondit le peintre. Là-dessus mon père prit congé de lui.
Pendant le peu d'absence de mon père,- j'avois cependant augmenté notre colombier de quelques pigeons rares, et ma volière de plusieurs espèces d'oiseaux que j'avois dénichés du haut des arbres en y grimpant avec l'agilité d'un chat sauvage qui cherche sa proie.
Enfin mon père, étant de retour, me parut, en entrant, et contre son ordinaire, un peu triste en me voyant. J'en étois inquiet. Je courus au-devant de lui; mais lorsqu'il m'eut instruit du mauvais succès de sa négociation, je l'étois bien plus encore.
Cependant le hasard seul découvrit bientôt un remède contre mon inquiétude. Je crois même devoir rapporter les effets avec les circonstances. Un tisserand, natif de Kœnigsbcrg, nommé Kranich, établi et marié à Gladebach, petite ville du bailliage de Blankenstein, y fabriquoil avec dextérité des toiles ouvrées d'après les dessins qu'on lui donnoit. La femme de ce tisserand vint, peu après le retour de mon père, nous apporter des toiles que son mari avoit tissées pour notre maison. Elle y fut régalée, et vit sur une table plusieurs de mes dessins, qu'elle manioj't en disant: « Le fils de notre voisin, drôle de garçon, en fait aussi, et presque comme ça; mais il va chez un peintre de bonne famille de noire ville, nommé M. Kuhn1, qui est garçon, demeure avec sa mère, veuve
1 Nous n'avons pu trouver nulle part de renseignements sur cet artiste. Nous avons rencontré d'autres artistes du nom de Kuhn, mais les dates ne pouvaient convenir à ce premier maître de YYille.
et femme respectable, jouissant de quelques revenus et logeant dans sa propre maison, qui est très-belle. » Mon père, ayant écouté le discours de cette femme, lui demanda si ce peintre avoit quelque réputation, s'il étoit honnête et de bonnes mœurs. Elle répondit qu'elle ne le connoissoit que de vue, mais qu'on en disoit du bien, et que, dans sa jeunesse, il avoit travaillé une douzaine d'années à Amsterdam, chez un de ses parents qui y étoit établi; mais qu'elle n'en savoit pas davantage. Mon père faisoit alors ses réflexions en disant : « Ce M. Kuhn s'est exercé dans son art pendant plusieurs années en Hollande; d'après cet aveu, je dois croire qu'il a du talent, car j'ai toujours entendu dire qu'il y avoit d'excellents artistes dans ce pays, et, d'après cette considération, il me prend envie de partir avec vous, madame, et d'emmener également mon fils pour y voir M. Kuhn ou prendre préalablement quelques informations à son sujet. » Nous partîmes effectivement, et arrivâmes de bonne heure à Gladebach. Nous allâmes d'abord avec madame Rranich chez son mari, qui parut charmé de revoir mon père, et qui lui donna de favorables renseignements sur M. Kuhn, qu'il disoit bien connoître. Il s'offrit même de nous accompagner, comme il le fit, chez ce peintre, qui nous reçut le plus poliment possible. Mon père, lui ayant exposéde sujet de sa venue, en lui demandant si son fils, qu'il prenoit la liberté de lui montrer, pouvoit espérer le bonheur de recevoir de ses instructions, et qu'en cas de consentement favorable, quelles en seroient les conditions, M. Kuhn me regardoit alors en disant : « Votre fils, monsieur, me plaît; il me paroît fort éveillé, et nous nous arrangerons sans difficulté. D'abord, continua-t-il, vous aurez pour agréable de pourvoir à son entretien, €l? comme il doit vivre avec nous et comme nous, j'es-
père que vous ne refuserez pas de bonifier le surplus de la dépense de Ja maison; du reste, je n'exige rien pour l'instruction qu'il pourroit recevoir de moi ; il en profitera même aussi longtemps que, de part et d'autre, il sera jugé convenable. La liberté doit être réciproque. » Mon père remercia M. Kubn de ses sentiments nobles et généreux, et promit de remplir exactement les autres conditions, aussi raisonnables que justes.
La bonne mère de M. Kubn applaudissoit à cet arrangement, et moi, le cbapeau sur le bras, je distribuai de part et d'autre des révérences qui ne fînissoient pas; mais, comme j'avois supposé, en partant avec mon père de la maison, que je pouvois peut-être rester cbez M. Kuhn, j'avois par précaution mis mon bonnet de nuit dans ma poche, qui effectivement me servit; car de ce moment je restois cbez lui, et mon père, qui prit congé de la mère et du fils, en leur faisant sentir sa sensibilité par rapport à l'heureuse conclusion de celte affaire, et lorsqu'il eut régalé et remercié Kranich et sa femme des services qu'il avoit reçus d'eux, s'en retourna chez lui très-satisfait de son voyage, et m'envoya le lendemain ce qui pouvoit m'êtrc nécessaire. Me voilà donc au comble de mes désirs en me voyant dans une école de peinture. Je senlois d'avance le plaisir que j'aurois à faire des progrès dans le dessin, surtout de m'exercer dans la peinture, dont la manipulation m'étoit inconnue. Je me procurai d'abord une palette, des pinceaux, une toile et des couleurs, dont M. Kuhn m'enseigna la préparation selon la nature de chacune d'elles, leur mélange et l'emploi qu on devoit ou pouvoit en faire dans des cas différents.
Dès ce moment, et conforme à mon impatience, je commençai, sous la direction de mon maître, à copier quelques parties d'un tableau, et cette première opéra-
tion ne lui déplut pas; depuis ce moment j'eus l'ambition et la croyance de faire de mieux en mieux par la suite. La maison de M. Kuhn, quoique située dans un mauvais faubourg, étoit belle; elle étoit appuyée avec son jardin contre le Kirchberg, montagne immense où sont des mines d'argent qu'on y exploitait de mon temps. L'atelier de cette maison étoit superbe, c'étoit une grande salle bien éclairée, et heureusement c'étoit ma demeure ordinaire. Les estampes que mon maître avoit apportées de Hollande y étoient dans une caisse et à ma disposition, et je m'en amusois souvent fort agréablement, surtout après que j'avois employé une partie de la journée à peindre ou à dessiner. Enfin, j'en étois peu distrait; car le jeune homme qui devoit être mon camarade ne venoit que rarement; il cultivoit peu les dispositions que la nature lui avoit données, et, quoique mon maître ne s'occupât pas beaucoup de son art, je me trouvois heureux et plus peut-être que je ne l'ai jamais été. J'étois aimé du maître, de sa mère et de la domestique. Dans les beaux jours, vers le soir, je prenois mon petit fusil et j'allois à la chasse, dont je ne rapportois souvent que de la poussière sur mes habits; souvent aussi j'entrois dans la profondeur des mines de la montagne, conduit par les mineurs eux-mêmes, qui me connoissoient tous ■et me servirent quelquefois et volontairement de modèles. Leur confiance est singulière. Il n'est guère possible de voir des gens plus insouciants et de meilleure humeur que les mineurs. Presque tous sont musiciens. Leurs instruments paroissent être d'ancienne date, et tels qu'ils les avoient hérités de leurs prédécesseurs. Et lorsqu'ils sont sans occupation, ils sont sans inquiétude. Ils jouent des comédies dans les cabarets, et presque toujours comme improvisateurs. Leurs danses, selon leur musique,
22 MÉMOIRES quoique un peu rustique, ne sont pas sans agrément, elles sont curieuses et n'appartiennent qu'à eux. J'aimois être avec eux. Et lorsque je dessinois les ouvertures rocailleuses et pittoresques qu'ils avoient faites au bas de la montagne pour y chercher le minerai dans l'intérieur, ils s'arrêtèrent à leur retour auprès de moi et me contèrent mille historiettes de l'apparition de fantômes, de spectres ou dieux gardiens jaloux des Ircsors précieux contenus dans la profondeur de la montagne, qui tantôt leur étoient favorables et tantôt les vexoient cruellement. Enfin, je ne quittois mon dessin et ces joyeux personnages que quand la nuit s'approchoit et me chassoit vers la maison, et de suite je montre les dessins que je venois de faire à M. Kuhn, qui me disoit son sentiment et m'encourageoit beaucoup. C'étoit aussi alors que je priois M. Kuhn de me mener voir les ruines de l'ancien château de Blankenstein, situé sur une hauteur derrière le nouveau, et à peu de distance de Gladebach, et où je désirois fortement faire des dessins. Il m'y mena effectivement un jour, et, comme il faisoit extrêmement chaud, nous entrâmes dans un cabaret d'un village situé dans un vallon derrière les ruines, pour nous rafraîchir. C'étoit un dimanche, le cabaret étoit rempli de paysans qui buvoient de la bière. 11 y en avoit plusieurs à une table qui disputèrent avec force et bientôt se tinrent aux cheveux. Nous quittâmes notre petite table pour gagner la porte, et, comme je m'arrêtois là, M. Kuhn me tira par l'habit pour nous en aller; mais je n'obéissois pas. Je désirois voir et je voyois en effet des mines terribles, des coups de poing lancés au visage, dans l'estomac, des attitudes forcées, les habits déchirés, les bancs et cruches avec la table renversés, les mouvements de ceux qui eherchoient à les séparer. Nous entendîmes les jurements
de ces acteurs forcenés et les cris de l'hôtesse, de la servante et de toute la maison. Enfin, après tant de vacarme, la paix se rétablit ; je quittai mon poste et nous retournâmes au logis. Pendant notre souper, nous ne parlâmes que de cette scène tragi-comique; mais je revois déjà pour en faire un dessin. Et dès le lendemain je le commençois sur une grande feuille de papier de Hollande. Et quoique je cherchois principalement à donner aux acteurs les expressions les plus prononcées, je ne sentois pas moins ma propre foiblesse. Malgré cela, je montrai mon dessin à mon maître et à quelque peu d'habitants de la ville, qui d'ordinaire fréquentoient notre maison, dont les uns ne faisoient qu'en rire, et les autres parurent indifférents ou froids, selon que chacun s-e sentoit affecté d'une dispute de paysans.
Cependant cet événement, à cause de la proximité du village, étoit déjà connu dans la ville de beaucoup de monde, et on y fut également informé qu'un élève de M. Kuhn, spectateur du combat, l'avoit figuré par un dessin, que plusieurs habitants curieux vinrent voir, entre autres un juif, qui avoit connu M. Kuhn à Amsterdam, où il passoit pour un prodige de science et de vertu, et où aussi il fut nommé par plusieurs rapins de mérite cuistre de la synagogue germanique, qui est sur un pied respectable dans cette grande ville de commerce, d'où cependant, après quelques jours d'exercice et des raisons à lui connues, il décampa et se retira à Gladebach, lieu de sa naissance. Cet honnête homme, après avoir considéré longtemps mon dessin, eut la bonté de m'en offrir un demi-florin; mais un épicier un peu brusque prit le dessin des mains du juif, le tourna tantôt les tètes des figures en bas, tantôt de travers, le considérant peu, et me présenta un écu, que j'acceplai.
24 MÉMOIRES Après cela, il posa le dessin sur une table, le plia en huit, le mit dans sa poche et retourna chez lui. Et dans la journée même, on m'assuroit que l'épicier avoit fait l'honneur à mon ouvrage de le clouer au mur de l'intérieur de sa boutique, en société de plusieurs anciennes <?ravures en bois, coloriées et enfumées, selon leur mérite bien connu du possesseur, qui ne fut pas la dupe de son écu, car beaucoup de gens allèrent chez lui et achetèrent des clous de girofle, du poivre, de la moutarde et autres denrées; mais leur but étoit d'y voir la batterie des paysans, qui, presque tous, leur étoient bien connus, et dont ils s'imaginèrent connoître les mines, quoique défigurées par la colère, très-prononcée dans le dessin. La spéculation de l'épicier étoit fondée : il gagna plus que ses déboursés; et moi, outre ma réputation établie parmi le peuple, je possédois le premier écu que mon talent, encore mince, m'avoit procuré.
Il y avoit déjà du temps que je voyois mon maître chancelant sur ses pieds. « Ce n'est pas, disois-je en moi-même, pour avoir été assis toute la journée devant son chevalet, car il ne travaille presque jamais ; il faut donc qu'il y ait quelque vice dans sa constitution physique qui lui occasionne une telle foibîesse. » Voici comme je raisonnois alors. Ensuite, en observant ce mystère plus attentivement, je le découvris avec certitude au bout de peu de jours par la difficulté qu'il eut avec sa mère, qui lui refusoit absolument autant d'eaude-vie qu'il en désiroit boire, et dont, depuis quelque temps, il avoit contracté l'habitude d'en boire sans aucune modération. Tout cela me fit de la peine. Mon maî- Ire étoit de mauvaise humeur; son amitié m'étoit nécessaire, et, pour la conserver, j'entamai mon écu, et, à mes dépens, je cherchois de l'eau-de-vie dans la ville,
qu'il but outre mesure en caclietle. Il devint plus chancelant et même plus intraitable vis-à-vis de sa mère. C'étoit en ce temps que mon père invitoit M. Kuhn à venir chez lui et y passer autant de jours qu'il lui plairait, et qu'il y trouverait quelque agrément. Cela parut lui faire plaisir. Nous y allâmes par un temps superbe et fumes bien reçus par mon père ainsi que par ma bellemère, bonne et brave femme s'il en fut jamais. Mon maître s'y comporta honnêtement et avec beaucoup de politesse. Il fut estimé non-seulement dans notre maison, mais aussi des étrangers qui s'y rassemblèrent souvent. Le tout alloit au mieux et me donnoit une satisfaction particulière. M. Kuhn parut également content, et de l'attention avec laquelle il avoit été reçu et de la manière dont il avoit été traité pendant son séjour dans notre maison. Il en marqua même sa satisfaction à mon père en prenant congé de lui avec toute la civilité possible. Et moi, après que j'eus embrassé mon père, ainsi que tous mes parents, nous retournâmes à Gladebach, où nous trouvâmes que tout étoit tranquille. Cependant, peu de jours après, mon maître me fit sentir de l'humeur, en me disant qu'il avoit espéré que mon père lui aurait donné autant d'eau-de-vie qu'il aurait pu boire dans une sécurité aussi satisfaisante que possible, ce qu'il ne pouvoit jamais espérer de sa méchante mère. Cetle déclaration me parut indiscrète et même choquante. Je défendis sans amertume l'honneur de mon père, qui, disois-je, ne pouvoit deviner ses désirs, et que, si seulement il me les avoit communiqués à moi, mon père aurait senti le plus grand plaisir à les satisfaire.
Cependant, comme j'avais à craindre, vu ma satisfaction, de perdre les bonnes grâces de mon maître, je de-