‹ Mémoires et journal de J.-G. WilleChapitre 6 sur 16 · M K MOIRES · texte numérisé non relu

M K MOIRES

vois être prudent et finir notre discussion par me taire le premier.

Dès lors l'intelligence entre mon maître et moi se rétablit, niais non pas avec cet attachement amical d'autrefois, quoique, à l'insu de sa mère, je lui procurois, selon ses désirs, des liqueurs qui dévoient être aussi pernicieuses à sa santé que l'achat l'étoit à mon petit trésor. Peut-être avois-je tort d'agir ainsi. Au reste, par la, et. pendant quelque temps, la paix dans la maison se conserva. Cependant, comme il n'étoit guère possible de pousser plus loin mes sacrifices, les demandes du fils et les refus de la mère occasionnèrent des disputes si violentes et si terribles, que souvent je cherchois, autant qu'il m'étoit possible, à y mettre le holà; mais, comme le repos n'étoit que momentané et que je n'étudiois presque plus, j'écrivis à mon père une lettre que la femme du tisserand Kranich se chargea de lui porter, dans laquelle je lui marquois qu'il n'étoit presque plus possible que je restasse dans une maison dans laquelle il n'y avoit plus que des désagréments, sans aucune utilité pour l'avancement d'un art qui devoit faire mon bonheur et mes délices, et je le priois instamment de me retirer.

Pendant l'attente d'une réponse ou d'une décision de mon père à mon égard, j'élois présent à une nouvelle ouverture que firent les mineurs près de la maison de M. Kuhn, et au bas du grand chemin, pour pénétrer, de là, dans l'intérieur du Kirchberg. Les pierres blanchâtres et plates qu'ils jetèrent dehors, je les examinois et trouvois qu'elles étoient assez tendres à être taillées aisément. Je m'emparois donc d'une de ces pierres et je sculptois sur une de ses faces un pied d'homme en relief aussi exactement qu'il m'étoit possible, et, pour faire

disparoître les marques du tranchant de mon instrument, je frottois mon ouvrage avec du sable et je le posois comme auroit fait le pur hasard parmi les pierres au bord du chemin. Je désirois avec impatience qu'il y fût trouvé. Il le fut effectivement et porté aussitôt chez M. Kuhn, au moment où plusieurs officiers du souverain éloient chez lui, qui, admirant ce prétendu jeu de la nature, résolurent de l'offrir au prince comme une des plus grandes singularités très-dignes de ses regards, et moi, je me gardois bien de m'avouer l'auteur; mais, intérieurement, je me sentis quelque plaisir de ma petite tromperie. Je pensai même que bien des choses qu'on trouve dans les cabinets des curieux pouvoient avoir de pareilles origines.

Enfin un valet de mon père vint à cheval pour me chercher. 11 apportoit, outre un présent, une lettre à M. et madame Kuhn, remplie de remercîments des attentions qu'ils avoient eues pour son fils pendant le temps qu'il avoit eu le bonheur de demeurer dans leur maison; mais, actuellement, il y avoit de fortes raisons pour le retirer, surtout pour qu'il pût achever ses études.

Le présent fut accepté; la lettre lue à haute voix par M. Kuhn, qui tantôt fixoit ses yeux vers le plafond, tantôt sur le plancher, et finit sa lecture en se grattant la tête, et n'en parla plus; mais sa mère, femme respectable à tous égards, versa des larmes.

Pendant ces moments, mes paquets furent faits et chargés; et je pris congé, à quelques regrets près, de toute la maison, dans laquelle j'avois eu plus de plaisir que de peine, et me rendis auprès de mon père, qui me reçut bien. Alors je lui montrai tout ce que j'avois apporté : des dessins, des esquisses peintes, et surtout le

buste de Louis XIV, à grande perruque noire, que j'avois copié d'après une copie que M. Kuhn avoit fort bien peinte en Hollande, d'après un original excellent. Mon père parut content de mes opérations. Je montrai également mes ouvrages à des gentilshommes, des bourgeois, des rustres et autres connoisseurs fins et délicats, qui les admirèrent sans savoir pourquoi.

Je dois cependant excepter de ces gens et rendre justice à un vieil invalide, qui, dans sa jeunesse, avoit été un apprentif indocile d'un bon maître perruquier dans la ville de Wetzlar, car il me débitoit des remarques et si savantes et si curieuses sur les boucles de la perruque du roi, que je l'en remerciois grandement, comme de raison. Me voilà donc de nouveau dans la maison paternelle, où le repos m'étoit insupportable. Je songeois aux moyens d'être occupé; mais la vanité seule pouvoit me satisfaire et me plaisoit infiniment. J'avois chassé à Gladebach, je voulus tàter de la pêche chez nous, quoique très-défendue. Cela m'inquiétoit. Cependant je revois, jecherchois quelques inventions, et je parvins enfin à fabriquer deux instruments différents et si petits, qu'il me fut aisé de les porter cachés sous mes habits. Pourvu de cette manière, je me rendis au haut de notre rivière, et là, couvert des saules et des broussailles qui la bordent des deux côtés, je mettois en jeu mes instruments, et si bien, qu'en peu de temps je prenois des truites excellentes et en quantité, que je portois au logis comme en triomphe, sans que personne m'eût aperçu. Mais mon père, sY'Lant aperçu de mes manœuvres, me défendit sévèrement de faire ainsi le braconnier. 11 avoit raison; c éloit à moi d'être obéissant.

Que faire dans la position où je me trou vois? J'avois en effet apporté ma palette et mes pinceaux; mais bien

des choses nécessaires me manquoient pour les employer. Je devenois presque oisif ou indolent, et, quoique souvent je dessinois ou je lisois, ou je fagotois de mauvais vers, ce mélange ne pouvoit me satisfaire. Il me manquoit quelque chose qu'il ne m'étoit guère possible d'expliquer. Cependant, dans les intervalles, et pour me distraite, j'allois à la fonderie de fer, à trois portées de fusil de chez nous, où j'observois les diverses manœuvres qu'employoient les fondeurs, dont ils ne faisoient nul mystère, à produire, par la fonte des minéraux, des chaudières et marmites de belle forme et de grande perfection. Ils me connoissoient tous. Je me hasardai donc à les prier de me céder de l'amalgame qu'ils employoicnt à faire des formes, des matrices et des moules, en leur avouant que j'avois envie de faire en petit, par curiosité, ce qu'ils produisoient si bien en grand pour l'utilité publique. Ils me donnèrent et m'enseignèrent tout selon mes désirs et avec complaisance. D'après celte instruction, je commençai mon travail et j'obtins avec satisfaction, par la fonte de morceaux d'étain d'Angleterre, plusieurs ustensiles, et surtout de jolies sonnettes, que je garnissois de petits battants de fer. Le tout cependant ne servit qu'à divertir ou amuser pendant plusieurs jours les plus petits de mes frères. Mon père, qui voyoit tout cela, me laissoit faire, d'autant plus qu'il ne me connoissoit aucune mauvaise inclination. Il espéroit qu'avec le temps cette variété d'idées et cette inconstance dans mes occupations pourroient bien, et naturellement, se relâcher et me fixer pour toujours à quelque entreprise solide, utile et honorable. Mais l'espérance de mon père étoit encore loin de se réaliser, car, depuis quelque temps, même sans cesse, je faisois des réflexions sur l'art de la gravure. Je savois que le cuivre s'employoit;

mais les instruments qu'on emploie pour former les traits qui doivent recevoir le noir et le produire sur le papier, comment sont-ils faits? Je me faisois avec inquiétude cette question. Comment la résoudre? Heureusement, il me souvint qu'il y avoit dans la maison de petits ustensiles garnis de cuivre jaune, sur lesquels il y avoit des ornements de gravés. J'examinois cette gravure, et je voyois avec plaisir que les entailles étoient triangulaires; donc les burins dévoient avoir cette forme, et, de plus, être tranchants. Après celte découverte, je fabriquois un modèle en buis, d'après lequel un coutelier du voisinage me fit deux burins de bon acier et d'une trempe parfaite, que j'emmancbois, que j'aiguisois d'abord sur une pierre très-dure; mais de suite j'en eus une autre plus douce. Cela me mit en état d'essayer mes burins sur de l'étain, et cet essai, à quelques échappées près, n'alloit pas si mal et me donnoit l'espérance de faire de mieux en mieux.

Mais c'étoit principalement sur le cuivre que je désirois faire des essais. 11 fallut en avoir. Heureusement un vieux chaudron troué, bosselé et abandonné me fournit quelques morceaux que je taillois en carré, que je drcssois à coups de marteau pour les rendre aussi unis que possible. Ce n'étoit pas tout. Quel temps n'ay-je pas employé, avec la patience d'un Robinson, à les polir, soit avec des pierres fines, soit avec du charbon ou du blanc de craie pulvérisé. Enfin, avant que de tâter le cuivre avec mes burins, j'avois dessiné sur une de mes planches préparées une tête à grande barbe, coiffée d'un bonnet de poil d'ours. Je n'avois donc qu'à suivre les l races de mon dessin et y conduire, avec la force de mon poignet, mes burins, si neufs à une telle opération; et si celte gravure n'étoit pas bien bonne, du

moins étoit-elle passablement sauvage. Après cela une inquiétude me survint. Je désirois avec ardeur d'avoir des épreuves de ma gravure; mais je n'avois point de presse ; la construction même d'une telle machine m'étoit inconnue. Malgré cet obstacle, je ne perdis point courage. Il y avoit dans une de nos maisons un pressoir avec sa vis formidable, que je résolus de mettre en jeu pour voir si, par ce moyen, il me seroit possible d'atteindre mon but. De plus, il me fallut du noir. J'en composai avec de la graisse et du noir de fumée, que j'introduisis dans les tailles de ma planche, que je couvris d'un papier blanc et sec; et ayant assuré le tout avec précaution sous la vis, je la tournois avec toute la force dont un jeune homme peut être capable. Mais quelle fut ma surprise quand je retirai mon papier de la presse! Il n'étoit qu'impur et nul trait de la gravure n'y paroissoit. Que de réflexions à faire! Je disois que certainement le noir doit être composé par d'autres ingrédients. D'après cette idée, je prenois de l'huile grasse et du noir d'ivoire (si connus da-ns la peinture), et j'en composois une pâtée que j'introduisis dans les traits gravés sur ma planche, que je couvris, cette fois-cy, d'un papier humide, en la fourrant, comme cy-devant, sous la vis du pressoir, qu'un de nos valets, d'une force d'Hercule, m'aidoit à tourner. Cette pression terrible avoit produit quelque succès, car, en retirant mon papier humide de sa souffrance, j'y considérois avec un sentiment paternel les traits de ma gravure, qui, il est vrai, n'étoient pas parfaitement marqués, mais assez bien pour me donner une joie qui pouvoit être, je crois, presque aussi grande que celle d'un vieil adepte de profession, qui, après avoir soufflé une dizaine d'années infructueusement, s'écrieroit tout d'un coup : « Que

vois-je? tics petites étoiles si brillantes et si éclatantes dans mes scories noirâtres et refroidies ! Ma fortune est faite! Encore quelque peu de constance et de travail, et j'aurai entre mes mains un or aussi parfait et aussi pur que les rayons du soleil! » Que de douleurs si le bon bomme se seroit trompé !

Cependant mes essais je les abandonnai, et, me sentant aussi jeune, aussi ardent et infatigable que je l'étois, je me permettois de penser sérieusement à l'agréable en l'associant au solide, qui, malgré leur aspect éloigné, ne pouvoientm'empêcber de poursuivre une espèce de route que je commençois à me tracer dans ma fantaisie. Je désirois, par exemple, que mon père m'eût permis de me rendre, pour mon instruction ultérieure, soit 5 Nuremberg, soit à Augsbourg, deux villes où les peintres, les graveurs et les imprimeurs en taille-douce ne manquent pas; mais je n'osois lui en parler encore; je cherchois néanmoins quelques moments favorables que le hasard pouvoit me procurer à le faire avec succès, lorsqu'un événement imprévu m'imposa silence.

Un arquebusier célèbre en Allemagne, établi à Gùssen, nommé Pierre Witeman, vint dans notre maison avec un fusil garni d'argent qu'il avoit fabriqué pour un seigneur de nos environs. Ce fusil, il le montroit à mon père, qui, l'ayant' trouvé beau, s'arrêta principalement sur la gravure dont étoit ornée îa garniture, en disant que son fils aîné, après le dessin et la peinture, s'amusoit aussi à graver quelquefois; d'après cela Witeman eut envie de voir quelque ebose de ma besogne; je lui montrai ce que je possédois de mieux, qu'il regarda fort longtemps, et finit par dire à mon père que, s'il vouloit m'envoyer chez lui, l'occasion de m' exercer et de me fortifier clans la pratique de ce talent

DE JEAN-GEORGES WILLE. 55 ne me manqueroit pas. Mon père m'ayant demandé si cela me faisoit plaisir, je répondis que j'en serois flatté; et, huit jours après, il me mena chez Witeman, où, de suite, je^ fus installé dans mes fonctions ; c'est-à-dire à faire marcher les burins (autrement faits que ceux de mon invention) sur divers métaux, si bien qu'on ne put observer aucune gaucherie de ma part. Cela plut à M. Witeman, qui étoit fort civil, et qui par là se voyoit soulagé dans la gravure des ornements; aussi eut-il de la considération pour moi; il m'accordoit même, sur ma demande, le privilège de partir chaque samedi pour l'Obermule et Kœnigsberg, y passer le dimanche, et pour y voir mon père, mes parents, mes anciens camarades d'école, et une fille qui m'a toujours plu depuis mon enfance. Le lundi je retournois à Giessen ; en général, je me voyois estimé dans la maison de Witeman, dans laquelle aussi, à quelques espiègleries près, je ne me conduisis pas mal. Cependant ni les marques d'estime que j'y recevois, ni les éloges que l'on donnoit à mon savoir-faire, n'empêchèrent pas que je n'aspirasse à l'exercice de talents plus distingués et moins bornés que ceux qui m'occupèrent encore et qui ne m'ennuyèrent presque plus, et même j'étois étonné que, malgré mon caractère changeant, il m'avoit été possible de soutenir la stabilité à ne graver que des chasseurs, des chiens de chasse, des animaux sauvages, et autres espèces d'ornements sur des garnitures d'armes. Enfin, je résolus sérieusement de me retirer.

Il y avoil parmi les compagnons de l'atelier de Witeman un fils de l'arquebusier du prince de Nassau-Usingne, nommé M. Leim, qui, à l'instigation de son père, cherchoit depuis du temps à me débaucher. 11 me mettoit souvent devant les yeux des perspectives si flatteuses, i. 5

34 MÉMOIRES qu'il parvint enfin à la promesse que je lui fis que je me rendrois incessamment auprès de son père. Il fut content de sa négociation et prit le devant. Et moi, de mon côté, je pris congé du brave M. Witeman, qui en parut si sensible, et avec la tristesse sur le visage me disoit que, si, après quelque temps d'absence, je désirois revenir chez lui, il me donneroit, selon mon bon plaisir, sa fille en mariage. Cela ne pouvoit que me flatter, d'autant plus qu'elle étoit belle et bonne. Je l'en remerciai gracieusement, en lui donnant des espérances. Après cette sépation, je me rendis dans la demeure paternelle, où je me préparois pour le voyage d'Usingne, où tout étoit arrangé; je pris congé d'un père si sage et si vertueux, qui, depuis mon enfance, m'avoit donné tant démarques d'une véritable amitié, et qui, en ce moment, m'embrassoit d'un cœur aussi sincère que pénétré. Pouvois-je rester inflexible! Enfin, je disois adieu à tous ceux qui m'étoient chers, et je partis. Cependant, et préalablement à tout cela, j'avois écrit au fils de l'arquebusier d'Usingne, en le priant de venir au-devant de moi jusqu'à Buzbach, un tel jour et en une telle hôtellerie. Il y vint exactement, et dans la même journée nous arrivâmes chez son père, qui me reçut avec beaucoup de cordialité, d'autant plus que son prince lui avoit commandé des armes à feu les mieux faites et supérieurement ornées, et c'étoit moi qu'il destinoit à exécuter les parties les plus précieuses de l'ouvrage. Et dès le lendemain je commençois mes opérations, dont le prince, qui y vint plusieurs fois pour voir les progrès, parut si content, qu'il me disoit des choses fort flatteuses, en ajoutant que je ferois bien de venir au château, un tel jour, pour y voir le bal qu'il y auroit. Après les remercîments que je devois au prince, et curieux de mon na-

turel, je m'y rendis, et e'éloit là le premier bal magnifique que je voyois.

Pendant cet hiver, je lis connoissance avec un jeune homme natif de Giessen, qui travailloit chez l'orfèvre de la cour. Et bientôt il y eut confiance et amitié entre nous. Je lui parlois souvent par forme de conversation des avantages qui dévoient résulter pour les progrès des talents de voyager, surtout dans les pays où ils étoient bien exercés, honorés et récompensés; j'ajoutois que j'étois presque honteux de me trouver encore si près de chez nous. Mon ami m'écoutoit attentivement; et lorsque je croyois l'avoir un peu ébranlé par la communication de mon langage, je lui disois nettement que, le printemps venu, je partirois pour me rendre à Paris et qu'il ne feroit pas mal de venir avec moi. Il rêva, me le promit, et tint promesse en partie.

Pendant cet intervalle, mon respectable père me vint voir à Usingne; quelle joye pour moi ! Mais aussi quelle tristesse me saisit lors de cette seconde séparation. Ce fut la dernière fois que nous nous embrassâmes. Enfin, le temps fixé pour mon départ étant venu, je pris congé du maître, qui me marqua du regret. En ce moment mon camarade me joignit, ma bourse étoit garnie. Nous partîmes et arrivâmes par Hombourg à Francfort, dans le temps de la foire de Pâques. Nous y restâmes deux jours, exprès pour y voir les farceurs, les charlatans, les joueurs de gobelets et autres acteurs de cette espèce. Ces jeux avec leurs variétés nous plurent et nous édifièrent infiniment; car c'étoit du nouveau pour des jeunes gens des environs de la Lahne.

Nous y rencontrâmes aussi, par le plus grand hasard, M. Wileman, qui y étoit venu pour ses affaires particulières. Nous nous vîmes d'amitié le verre à la main ; en

ce moment, je lui remis un joli objet que je le priois d'offrir de ma part à mademoiselle Witeman. Il me le promit, parut enchanté de ma manière d'agir, et ne doutoit vraisemblablement pas que ce ne fût un gage de mon amour que je donnois à sa fille.

Chemin faisant, nous fûmes témoins d'un tour d'adresse singulier. Un quidam, en habit de paysan, à cheveux plats, couvert d'un chapeau délabré, marchoit dans la foule, il toussa et cracha sur la veste tissue d'or d'un particulier, et, comme fâché, lui demande excuse le chapeau d'une main, et de l'autre, avec son mouchoir, lui ôte le crachat de la veste, lui fait la révérence et disparoît. Le particulier voulant tirer sa montre, elle n'y étoit plus.

Enfin, nous résolûmes de quitter le tumulte de la foire oû les honnêtes gens faisoient leurs affaires de bonne foi, où les joueurs, les escamoteurs, les voleurs, les filous, les escrocs, les coupeurs de bourse font valoir leurs sciences et arts avec dextérité, et les simples fripons se fourrent partout; et moi-même j'y commis une action qui me parut plaisante, et qui dans le fond étoit blâmable : depuis du temps j'étois curieux de savoir s'il n'y avoit pas moyen de trouver le secret de faire de l'argent, non pas dans les différents systèmes des alchimistes, mais par l'amalgame de matières métalliques, combinées selon leur genre d'affinité, leur nature spécifique, leur pesanteur et leur couleur, en n'y employant que peu d'argent fin, et simplement pour lier les diverses parties des métaux et procurer un peu de ductilité à la masse générale. D'après celte rêverie, étant encore à Usingne, j'y avois rassemblé les diverses matières que je jugeois nécessaires à la réussite de mon entreprise, et j'eus par la fonte un lingot fort gentil et propre à tromper les imbé-

ciles. Ce lingot, je le présentai avec quelque mystère d'usage à un vieux juif à barbe touffue et manteau de bonne étoffe, mais rapiécé, qui le prit, et tirade sa pocbe une petite pierre noire, l'essaya, l'essaya encore, le pesa dans sa main et me demanda avec un air de malice : « Quel prix mettez-vous à ça? — Six florins, lui répondisse. — Ah! ah! monsieur, s'écria-t-il, votre argent est mauvais, très-mauvais, bien éloigné du titre de fin. Je ne pourrois, foi d'honnête homme, vous donner que deux florins. Ce sera en conscience très-bien payé. En outre, ne faut-il pas que je gagne quelque peu de chose. Chacun doit vivre, et préférablement celui qui ne trompe personne ni dans les marchés publics, ni dans les affaires secrètes. » Je me retenois de rire, en lui disant : « Ecoute, Moïse, ce ne sont pas des apologies ni des raisonnements que je demande, mais de l'argent. » Finalement, il me donna deux florins et demi que je fourrai dans ma poche, et dont mon camarade, orfèvre de profession, ne cessoit de plaisanter, tant sur la pauvreté de mon argent que sur la misère d'un tel commerce.

Enfin, notre départ étant résolu, nous nous mîmes en route; mais je parlois peu, j'étois comme absorbé dans des réflexions pénibles, et lorsque nous étions- sur le pont du Mein, qui joint le faubourg à la ville, je priai mon ami de m'attendre là quelques moments; je retourne, je cherche mon juif dans la foule, résolu de reprendre mon lingot et de lui rendre son argent qui me pesoit plus sur la conscience que dans ma poche. Mais toutes mes per* quisitions furent inutiles, j'en eus un chagrin réel.

Après cette excursion, ayant rejoint mon camarade, je lui demandai s'il ne croyoit pas qu'il seroit convenable, qu'au lieu de partir de Francfort en droiture vers le Rhin, de nous rendre à Darmstadt, résidence de notre souve-

rain, pour y entendre la musique du carillon le plus célèbre de l'Allemagne. Il répondit qu'il en seroit charmé, que mon idée étoit excellente, qu'il l'approuvoit d'autant plus qu'il éloit amateur de musique. Dès lors nous enfilâmes la route par un beau chemin planté en partie de noyers des deux côtés, et, vers le soir, nous arrivâmes dans la ville, où nous considérâmes d'abord le nouveau château du prince, commencé sur un plan des plus magnifiques, mais non pas achevé. Du même moment, la musique du carillon nous salua, nous surprit agréablement, nous amusa pendant le souper et presque toute la nuit; car c'étoit encore du nouveau pour nous.

Le lendemain nous partîmes et arrivâmes à Gernsheim, ville située sur le bord du Rhin, où nous considérâmes avec douleur d'immenses masures enfumées, fruit de la guerre dans ces quartiers. Nous passâmes de suite ce fleuve fameux en bateau. Et, heureusement arrivés à l'autre bord, nous allâmes à Oppenheim, dont les hautes tours et les fortes murailles étoient en ruines ou renversées.

Worms, ville ci-devant célèbre et opulente, bâtie très-anciennement dans celte belle contrée, nous parut, en y entrant, dans un état déplorable. Brûlée et saccagée dans les guerres du Palalinat, vers 1689, et dont les restes enfumés des portes, des églises et des édifices publiques, montroient encore que le tout avoit été aussi solide que magnifique, quoique dans le goût gothique, goût du temps de leur érection. La cathédrale qui existe n'avoit plus rien de remarquable : elle est également dans le goût gothique.

Le milieu de cette ville étoit un peu rétabli. La nouvelle église luthérienne, d'un style moderne, nous parut d'une forme agréable. L'hôte chez qui nous logeâmes

nous apprit qu'il y avoit des tableaux, et s'offrit de nous mener si nous étions curieux de les voir. Nous acceptâmes ses offres avec plaisir ; et en y entrant nous vîmes d'abord dans la nef, vis-à-vis du chœur, un tableau peint à fresque sur le mur, représentant l'assemblée des électeurs et princes de l'empire convoqués par Charles-Quint. Cet empereur, assis au milieu d'eux, paroît écouler avec attention la fameuse dispute entre Luther et Eccius sur les dogmes de religion.

Dans le chœur, sur le grand autel, il y avoit un tableau en hauteur, représentant la Pasque que Notre-Seigneur fit avec ses disciples. Des deux côtés, dans l'intérieur du chœur, on voit les douze apôtres avec leurs attributs. Toutes ces figures, plus petites que nature, sont peintes à l'huile.

Nous passâmes la nuit dans cette ville. Le lendemain, instruits qu'il y avoit des moines qui débitaient du vin de leur cru à deux kreuzers la pinte, nous fûmes curieux d'en goûter, en y mangeant, pour compléter notre déjeuner, des jolis petits pains dont nos poches étoient fournies; et bientôt, arrivés à la porte du couvent, nous y sonnâmes à plusieurs reprises. Enfin, un moine roubigond et ventru ouvrit la porte; il parut être de mauvaise humeur, se frottoit les yeux sans nous regarder en disant : « Peut-on avoir soif de si grand matin ! » (Il n'étoit pas neuf heures.) Malgré cela, il nous donna bonne mesure dans une cruche de grès blanchâtre qu'il nous fut impossible de vider complètement, tant que ce vin étoit mauvais. Nous en parlâmes à un particulier de la ville qui faisoit route avec nous. «Ah ! répondit il, ces moines ont des caves remplies d'excellents vins; mais ils ne sont pas si imprudents de s'en défaire , ils les gardent pour leurs propres bouches et débitent le mauvais à qui en ■est amateur. »

De Worms, nous nous rendîmes à Frankenthal, ville située dans un pays charmant, autrefois très-fortifiée, souvent prise et reprise, soit par les Espagnols, soit par les Suédois ou les Impériaux, et dont, après tant de désolations, les remparts n'existent plus. Lorsque nous étions vis-à-vis de la ville de Mannheim, qui seprésentoit avec le palais de l'électeur et ses fortifications d'une manière magnifique à nos yeux, nous résolûmes d'y aller; et de suite nous passâmes par le fort qui couvre la tête du pont de bateaux sur le Rhin, que nous traversâmes gaiement, et entrâmes dans cette ville si belle et si régulièrement bâtie, dont les rues larges et directement alignées nous plurent beaucoup plus que celles que nous avions traversées partout ailleurs.

Comme nous sentions qu'il étoit urgent de dîner, nous entrâmes dans une auberge dont le maître, aussi curieux que questionneur, nous demandoit sans façon si nous venions de la foire de Francfort; si par notre savoir-faire nous y avions fait bonne récolte, bon profit, en un mot si nous étions contents d'y avoir été. Comme cette demande me parut indiscrète, je lui en fis une autre, un peu vive peut-être, en lui demandant s'il nous connaissoit, s'il savoit quels étoient nos talents, a Ah ! répondit-il, je vois parfaitement que vous êtes de ces étudiants de Prague qui parcourent l'Allemagne, chantant et jouant des comédies dans les cabarets et hôtelleries pour en recevoir quelques rétributions honnêtes , ce qui vaut mieux, selon moi, continua-t-il, que d'exercer quelque métier moins lucratif ou plus dangereux. — Comme, d'après ce raisonnement, lui répondis-je, vous êtes persuadé que nous sommes de ces étudiants de Prague qui chantent et jouent la comédie partout pour vivre, vous devez donc sentir aussi que nous ne pouvons être des ri-

chards, et que, d'après cette observation, que vous nous traiterez, concernant notre dîner, avec douceur. » Il le promit et écorcha rudement nos bourses. Nous sortîmes bientôt de cette taverne, et lorsque nous eûmes observé et considéré dans cette ville tout ce qui étoit à notre portée, nous retournâmes sur la rive gauche du Rhin et enfilâmes la route vers Spire.

La ville de Spire, autrefois grande, belle, peuplée et florissante, située dans une plaine abondante et riche en toutes choses, nous parut, en y arrivant, aussi ruinée et aussi pauvre que la ville de Worms. De sa superbe cathédrale, dans laquelle plusieurs empereurs eurent leurs sépultures, nous ne vîmes sur pied que quelques hautes murailles percées de toutes parts et noircies par la fumée de son incendie. Nous logeâmes au milieu de la ville, dans le quartier le plus rétabli depuis son désastre ; mais il étoit si entouré de masures couvertes de ronces, de broussailles et d'herbes, qu'un tel aspect nous attristoit si fort, qu'après quelque peu de repos nous l'abandonnâmes de même que la ville et gagnâmes légèrement le chemin qui mène directement à Landau.

C'étoit vers le soir, mais d'assez bonne heure, que nous arrivâmes à Landau. Cette ville est située dans une belle contrée. Elle est petite, mais extrêmement fortifiée; elle a été assiégée, prise et reprise plusieurs fois au commencement du dix-huitième siècle; mais à la fin elle fut cédée à la France, et devint par là la première place respectable qui couvre la basse Alsace du côté du Palatinat. Nous y fûmes plus loyalement traités qu'en la taverne de Mannheim de cuisante mémoire. Le lendemain nous passâmes, sans nous arrêter nulle part, par Weissembourg, et entrâmes, souliers déchirés et fort fatigués, et fort tard, dans la ville de Haguenau.

Le lendemain, après le repos de la nuit et de bon matin, mon camarade, chargé d'une lettre à l'adresse d'un orfèvre de cette ville, la lui remit ; lequel, après l'avoir lue, le regarde en disant : « Vous êtes donc orfèvre aussi? — Oui, monsieur, j'ai cet avantage, répondit-il. — En ce cas, repartit l'orfèvre, je vous prie, si cela vous convient, de m'aider pendant quelque temps à finir un ouvrage fort pressé. » Mon ami consentit; mais quel retard pour notre voyage projeté! Devois-je partir seul! Non, j'y reste également. Mes burins que j'avois avec moi me devinrent utiles, je les fis agir tantôt sur des garnitures d'armes que fabriquoit un arquebusier, tantôt sur l'argenterie, et par la diversité de ces travaux ma petite bourse se gonfla fort agréablement. Malgré le genre de mes occupations, et curieux que j'élois toujours, je ne laissois pas que de courir par toute la ville; j'y rencontrais, en divers endroits, des ruines causées par plusieurs sièges opiniâtres. Cette ville n'est pas fortifiée à la moderne, excepté vers les portes; mais elle est entourée de fortes murailles avec de hautes tours quarrées et de larges fossés toujours remplis d'eau, que fournit vraisemblablement la rivière de Motter, qui passe par des voûtes au milieu d'elle et la partage en deux parties.

Mais cette rivière est à découvert près de la grande place de la ville, dont, sur chacun de ses bords opposés, il y a deux tours quarrées assez intactes, à distance et hauteur égales et solidement bâties en brique. Ces quatre tours me parurent par leur construction d'une date extrêmement reculée; et je présumois, avec raison, que les habitants de ce quartier pouvoient être instruits, soit par tradition ou autrement, de leur origine et de leur destination. En conséquence, curieux d'en être instruit aussi, je m'adressois à un voisin assis devant sa porte,

et qui, par sa bonne mine et son corps en repos, m'inspira de la confiance et me parut un homme fort savant, d'autant plus qu'il sembloit faire de profondes réflexions en fumant sa pipe avec autant de méthode que de tranquillité. Ce brave homme, ayant écouté avec bonté mes demandes en poussant successivement la fumée de sa pipe en l'air, me répondit enfin avec la sincérité de son cœur : «Je suis en état, monsieur, de vous instruire que mon grand-père, mon père et moi-même nous avons constamment vu ces quatre tours telles qu'elles sont devant vous, et je ne sais rien de plus. » Une explication aussi lumineuse ajoutoit à mon ignorance et me renvoya stupéfait. Enfin, insatiable de connoître et d'examiner, je courus partout. Je voyois de suite, dans le cimetière de l'église de Saint- George, et avec respect, des machines de guerre en usage avant l'invention de la poudre. C'étoient des belliers formés d'arbres droits de plus de vingt pieds de longueur; horizontalement suspendus contre le mur à gauche, ils sont arrondis avec soin et fortement garnis de bandes de fer à leurs têtes; ils avoient encore les anciennes agraffes par lesquelles les soldats les soulevoient, les balançoient, et par des chocs redoublés ébranloient les murailles ou enfonçoient les portes des villes et des châteaux fortifiés. Je pense que de telles machines sont rares aujourd'hui. Aussi les belliers de ce cimetière éloient-ils, pour les bien conserver, fort soigneusement abrités.

Il y a dans le même cimetière, à main droite, contre le mur, un calvaire, dont les figures sculptées, en pierre rougeâtre, sont de grandeur naturelle et très-fines. Cet ouvrage, d'un style gothique et très-curieux, n'a souffert aucun dommage.

Indépendamment de ce peu de monuments que je viens

4-4 MÉMOIRES d'indiquer, je eonnoissois encore, soit dans cette ville, soit aux environs, nombre de choses singulières et dignes d'être dessinées; mais, par prudence et malgré mon envie, je m'étois fait la loi de ne pas dessiner d'après aucun objet aux endroits où il y auroit garnison, et de mon temps il y en avoit à Haguenau un régiment de hussards dont je eonnoissois plusieurs officiers très-aimables.

J'avois presque oublié de dire que le peuple de Haguenau est d'une humeur fort enjouée. Il aime les plaisirs, surtout la danse, dont l'occasion ne lui manque pas; il y a hors de la ville des guinguettes où la jeunesse en foule se rend les fêtes et dimanches. Nous y allâmes par curiosité, et vîmes danser dans une grande salle des goujats en chemises déchirées, des garçons cordonniers sans souliers, des tailleurs sans culottes, et des servantes sans pudeur. Mon but étoit de voir des contorsions ridicules, des mouvements forcés, des gestes de travers peu décents de ces êtres gambadants. Le tout me parut digne d'être dessiné; mais je ne pouvois dessiner qu'en idée et m'en meubler la mémoire. Cependant ce beau monde payoit dans sa joye aussi largement les violonneurs qu'exactement le vin et la bonne chère fournis par l'aubergiste, qui ne faisoit jamais crédii.

Il y a, outre ces endroits de plaisir, et le long des anciennes lignes de Haguenau, une promenade que fréquentent les pèlerins et autres personnes qui se rendent à Marienthal, église où il y a une image miraculeuse. Nous fûmes dans cette église, où il y a nombre d'ex voto en tout genre suspendus contre les murs ; mais les tableaux représentant tel ou tel miracle paroissent être peints par ceux mêmes dont la guérison s'étoit opérée après leur dévote et fervente confiance. Il y a près de cette église des auberges dont les maîtres et les mai-

tresses, avec leurs mines dévotement tristes, paroissoient vider les bourses des pèlerins avec autant de plaisir que ceux-ci vident leurs cruches de vin bien ou mal mesurées.

Cependant, comme rien de très-curieux ne restoità considérer à Haguenau, et que mes affaires utiles étant aussi terminées selon mes désirs, je pensois qu'il seroit urgent de quitter cette ville qui n'étoit pas le but de mon voyage. J'en parlois à mon ami, je lui observois qu'il étoit plus agréable d'arriver à Paris par les beaux jours d'été que de nous y rendre vers l'hiver. Il goûta mes raisons, prévint son maître et prit congé de lui avec politesse. Et, de suite, nos préparatifs pour le départ furent aussi prestement faits que bien imaginés. Chacun se chargeoit de son équipage, qui n'étoit pas assez gonflé pour lui froisser les reins par sa pesanteur. Il ne conlenoit qu'une chemise, trois cravates, un bonnet, deux mouchoirs et une paire de bas. Chaque paquet étoit enveloppé d'une toile gommée, et avoit la forme d'une bandoulière de bohémien. Nous sortîmes donc de la ville de Haguenau, équipés, chargés comme je viens de le dire, et nous nous retournâmes pour la saluer par plusieurs fois en reconnoissance des plaisirs et du bien-être dont nous avions joui près de deux mois dans son sein.

Enfin nous voilà sur le chemin qui mène à Strasbourg ; nous y étions aussi gaillards, aussi dispos que peuvent être des jeunes gens qui ne s'inquiètent ni du présent ni de l'avenir. Nous chantions par amusement des chansons de notre enfance et de notre patrie, lorsqu'un capucin, assis à l'ombre d'un buisson sur le bord du chemin, avec son bissac fort enflé à ses côtés, se leva modestement; nous le saluâmes, nos chapeaux à la main. Il nous ren-

dit le salut par des inclinations naturelles, et même nous témoigna le désir qu'il avoit de faire le voyage avec nous par la foret de Haguenau, réputée dangereuse. Nous consentîmes volontiers. Mais, comme ce pauvre homme étoit vieux et marchoit chargé de son double sac fort lentement, nous lui fîmes l'offre de porter son fardeau alternativement, pour le soulager, s'il vouloit nous le conlier. 11 le fit avec joye, et, se sentant même si touché de notre humanité, qu'il tira de son sac une boîte de fer-blanc, contenant une masse de fromage mou, en nous disant : « Mangez-en, messieurs, avec ma petite cuiller de bois de buis que voici. Cela vous rafraîchira, car la chaleur est grande. » Nous le remerciâmes sans accepter son fromage; mais je le priai de me permettre, à la première pose, de dessiner son profil dans un livret que je portois sur moi; il me le permit et se prêta de bon cœur : aussi le profil de ce religieux étoit-il d'une forme très-belle et bien prononcée; sa barbe, blanchie par les années, étoit large, longue et vénérable. G'étoit là le premier portrait que j'eusse jamais dessiné sur un grand chemin. Lorsque nous étions au milieu de la forêt, une bohémienne très-basanée, en cheveux flottant autour de sa tête, un enfant sur le dos, enveloppée d'une couverture tout en loques, se présenta et s'offrit de nous dire la bonne aventure pour peu d'argent; mais notre religieux, l'ayant regardée finement, tira du sac un cervelas qu'il lui donna, et, avec la bonté et la dignité d'un patriarche, la renvoya dans l'épaisseur du bois.

A peine étions-nous sortis de cette célèbre forêt, que notre respectable vieillard, qui, chemin faisant, nous avoit conté bien des historiettes incroyables, se rechargea de son bissac, nous remercia, nous bénit même de l'avoir soulagé, prit congé de nous, et enfila une autre route.

Nous le saluâmes encore de nos voix et cle nos gestes en nous éloignant également. En ce moment, rien n'égaloit notre joye; nous aperçûmes dans l'éloignement la fameuse cathédrale de Strasbourg, regardée comme un chef-d'œuvre d'architecture; quoique gothique, elle est élégante dans sa forme, étonnante par sa hauteur, par sa •légèreté, par sa hardiesse, et cependant par la solidité de sa construction. Il nous tardoit de considérer de près ce que la renommée nous en avoit appris; nous marchions en conséquence avec la promptitude de ceux qui ne craignent pas la fatigue quand il s'agit d'atteindre le but qui les intéresse le plus fortement.

Malgré la rapidité de notre marche, nous n'arrivâmes qu'assez tard à Strasbourg, où nous fûmes parfaitement logés. Le lendemain, ma première affaire fut de m' informer si ce que j'avois envoyé d'avance y étoit arrivé. Tout s'y trouvoit, j'en étois satisfait. Après cela, nous traversâmes une partie de la ville en nous rendant de suite à la cathédrale, objet de nos désirs. Nous considérâmes avec attention tout ce qu'il y avoit de curieux, soit en dedans, soit au dehors de cette célèbre église, dont les monuments en sculpture sont si nombreux et les inscriptions si multipliées et déjà fort connus, que je me dispensois d'en faire la description, et même par la raison que je n'étois qu'un jeune voyageur ambulant pourvu de peu d'expérience. Mais l'envie nous prit de monter sur cette superbe église pour y voir de là et la grandeur de la ville et ses environs. Aussitôt que nous y étions parvenus, nous y gravâmes nos noms sur la balustrade, parmi des milliers de noms qui s'y trouvoient déjà. Mais je n'étois pas encore satisfait, je désirois monter dans une des tourelles qui, extérieurement, accompagnent la flèche de l'église. Mon camarade s'opposoit, en me re-

présentant le danger tle l'entreprise; mais, sans l'écouter, je jette mon habit et mon épée sur la plate-forme, je m'élance, je monte lestement jusqu'au faite de la tourelle. C'étoit de là que je voyois avec admiration à une distance infinie une partie considérable de l'Alsace, province aussi peuplée, aussi fertile et agréable que la plus délicieuse contrée du monde. Finalement, il fallut descendre; je voyois un abîme devant moi, la tête me tournoit. La tourelle, par sa composition, étoit à jour partout jusqu'aux marches même où il falloit poser les pieds : précaution, dextérité, tout fut employé de ma part pour me garantir de quelques faux pas; enfin, je me retrouvai sain et sauf d'où j'étois parti, et aussitôt je criois vers mon ami : « Eh! quelle gloire pour moi! — Tant mieux pour vous, répondit-il, je n'en suis pas jaloux. »

Après cette inspection si satisfaisante, nous retournâmes à notre auberge, où nous trouvâmes que logeoit également G. -F. Schmidt \ jeune graveur de Berlin, qui aussi alloit se rendre à Paris. Il étoit déjà habile et devint par la suite très-célèbre par ses superbes gravures au burin, et parfait dans l'imitation du genre de Rembrandt, dont jamais artiste n'avoit aussi bien saisi la savante et pittoresque manière que lui. Schmidt, à notre première entrevue, devint mon ami, et l'amitié entre nous a été sincère et constante jusqu'à la fin de sa vie. Il avoil quatre ans de plus que moi. Nous fîmes notre voyage ensemble, notre but étoit le même. Il étoit accompagné d'un jeune peintre, aussi de Berlin ; mais, comme le coche de Strasbourg pour Paris devoit partir

' Schmidt devint plus tard, comme on va le voir, l'ami intime de Wille, et leur talent eut même uns certaine analogie.

au bout de vingt-quatre heures, j'arrangeai promptement ma petite valise et la fis porter à ce coche. J'exhortai en même temps mon camarade de se dépêcher à en faire autant; il hésita d'abord, ensuite me déclaroit qu'il étoit résolu d'aller en Suisse, d'y travailler quelque temps, ensuite de retourner dans notre patrie. Il alléguoit pour plus d'excuse qu'il ne snvoit un mot de françois; j'avois beau lui dire que j'en savois fort peu aussi, cependant je croyois en savoir assez pour nous tirer d'affaire, que quelque séjour à Paris lui seroit profitable et lui donneroit de la réputation, et s'il n'avoit pas assez d'argent pour faire le voyage, je pensois en avoir assez pour nous deux. Toutes mes raisons furent inutiles. 11 fallut donc nous séparer; j'étois fâché, et, dans un tel moment, il étoit convenable et loyal de faire préparer pour la dernière fois un bon et gentil déjeuner, pendant lequel, le verre à la main, nous ne finissions pas de nous entretenir de mille choses très-importantes, comme on doit le croire fort aisément. Je le chargeai, par exemple, de faire chez nous des compliments de ma part à tout le monde, connu ou ignoré, surtout de demander excuse aussi pour moi au juif Moïse, dit Barbe-Rousse, de Waldkirche, de ce qu'autrefois je m'étois donné le plaisir de le dessiner et de le représenter d'une forme ridicule sur une des portes de Kœnigsberg, et de l'assurer que, depuis que j'étois devenu philosophe, il n'avoit plus à craindre que je me moquasse de lui, dont il devoit être content. Enfin il étoit temps de nous séparer; ce fidèle camarade et moi nous nous embrassâmes cordialement en nous souhaitant réciproquement, selon l'usage simple de nos ancêtres, bon voyage et bonne santé! Après ces cérémonies, je devois cependant payer un cuisant supplément à mon écot.

Depuis longtemps le coche étoit parti de Strasbourg. Comment faire? Je ne voyois d'autre remède que de courir pour le rattraper. Il avoit plu, il pleuvoit encore de temps en temps; le pavé étoit glissant, et je n'avois d'autre appui que ma (bible épée. Depuis Strasbourg jusqu'à Saverne, il y a sept lieues. Je l'arpentois, ce chemin, autant que possible, sans nr arrêter, sans boire ni manger, et je ne joignis le coche que lorsqu'il enlroit dans la cour de l'auberge de Saverne, où il devoir passer la nuit. Pour moi, j'entrois harassé, et mouillé comme je l'étois, dans la grande salle de l'auberge, où je n'entrevoyois que beaucoup de monde qui y soupoit. Je m'y jette sur une chaise et je me trouve mal. Personne ne prit garde à moi, excepté quatre voituriers en blouse bleue, dont l'un vient vers moi, me frappant sur l'épaule, en me disant : « Est-ce que vous êtes malade, cher jeune homme? — Hélas! oui, réponclis-je. — Eh bien, quoique voituriers, nous sommes médecins, repartit-il; tenez, mangez-moi un morceau de fromage de Limbourg, qu'il tenoit sur une assiette; vous en serez guéri; ne vous gênez pas, nos voitures en sont chargées de cette marchandise médicinale. » Je le remerciai poliment de son offre. 11 insista, m'exhortoit d'en manger, même sans pain, et juroit sur son âme que j'en serois guéri. Enfin j'obéis, et n'ayant pas plutôt mangé une petite partie de ce fromage que je me sentis peu à peu si bien rétabli, que je me lis apporter un poulet rôti, une salade et une demi-bouteille de vin, dont je m'en régalai, car jamais je n'avois soupé avec autant d'appétit et de plaisir. Les voituriers, gens robustes, gros et gras, à faces très-colorées, finirent en ce moment leur souper, qui devoit avoir été copieux et bon, car ils s'occupoient encore à boire largement lorsque je m'approchois de ces bons hu-

mains; et, les remerciant des soins qu'ils avoient pris de moi avec tant de bonté, ils me répondirent : « Il n'y a pas de quoi. » Je me retirois alors et je me couchai tranquillement.

Le lendemain, je me trou vois aussi gai et aussi alerte que si je n'avois été ni fatigué ni incommodé le jour précédent. Schmidt, en me voyant, me lit amicalement la guerre sur ma négligence passée, et je la mérilois.

Tout étant prêt pour le départ du coche, qui se mit en route de bonne heure, et alloit, quoique attelé de huit chevaux, toujours lentement. Schmidt, comme son camarade, y avoient les meilleures places. Il y avoit, outre plusieurs voyageurs, un ingénieur qui avoit été au siège de Philipsbourg, s'étoit arrêté quelque temps à Strasbourg et retournoit à Paris, lieu de sa naissance. Il y connaissoit les principaux artistes, aimoit la gravure et s'y connoissoit parfaitement.

Il se nommoit M. Helle l. C'est avec plaisir que je fais mention de lui, car il devint mon ami et l'a été jusqu'à la lin de sa vie2.

1 Ce fut M. Helle qui, avec son ami Glomi , mit au jour le catalogue de l'œuvre de Rembrandt, qui fut si bien reçu des amateurs. Helle étoit célibataire. Il me contoit que Peter licite, son grand bisaïeul, bourgeois et horloger de Nuremberg, avoit été le premier qui avoit construit une petite horloge renfermée dans une boîte de la forme et de la grandeur d'un œuf, et que de cette invention curieuse étoient venues , de perfection en perfection , les montres telles qu'elles sont aujourd'hui. C'étoit aussi M, Helle qui fit entrer M. Schmidt chez M. Larmessin, non en qualité d'élève, mais pour lui aider dans une entreprise de gravure. Schmidt n'a resté que neuf mois chez ee maître. (Note de Wi lie.)

2 Nous trouvons à la suite du catalogue d'Hermand, à la Bibliothèque impériale de Paris, une curieuse notice manuscrite sur cet amateur et sur Helle, son protégé, que nous croyons bon de reproduire ici ; la voici in extenso : « Ce catalogue ne contient qu'une partie de tout ce qui composoit le cabinet de delfunt M. Itobert-Alcxandrc d'Hermand, ancien colonel d'infanterie, irigé-

Lorsque nous fûmes arrivés à Lunéville, où le coche s'arrêloit, je courus, accompagné de ïïelle et de Schmidt,

nieurdes camps et armées du roy, décédé, en 1739, aux galleries du Louvre, âgé de soixante et neuf ans.

« Avant la vente, Ton fit un choix pour le roy de tout ce qui pouvoit lui convenir. M. d'Anville, géographe, et delfunt M. Jaillot, aussi géographe, furent choisis pour faire la prisée de tout ce que Ton avait pris pour Sa Majesté.

« Tout ce qui fut mis à part consistoit particulièrement en plans et cartes manuscrits, dont la plus grande partie avoit été dessinée par M. d'IIcrmnnd dans l'espace de trente-cinq campagnes de service.

« Ces dessins furent estimés dix mille livres, et, par faveur, on en obtint quinze mille.

« L'on fit beaucoup d'argent des tableaux, médailles, bronzes, porcelaines, machines de mécanique, physique et autres, sans compter la vaisselle d'argent, qui étoit nombreuse, ainsi que les diamants, bijoux d'or et meubles précieux.

« L'on remit au roy quantité de choses qui avoient été faites pour son éducation, comme nombre de volumes contenant un détail très-circonstancié de tous les habillements des troupes, avec l'histoire de tous les régiments, très-proprement écrite à la main, dont une partie dessinée et coloriée, et l'autre enluminée sur des traits gravés d'après C. Parrocel, et même plusieurs gravés de lui ; quelques planches gravées d'escadrons, bataillons et campements, avec toutes les tentes.

« De plus, deux grands plans en relief, dont un avoit trente-six pieds de long sur dix-huit de large, représentant partie de la Flandre, sur lequel l'on faisoit voir les différentes évolutions des armées, comme elles marchent en colonnes, comme elles se mettent en bataille et comme elles font le blocus d'une place pour en faire ensuite le siège.

« Un autre plan, aussi en relief, d'environ six pieds de long, sur lequel on montroit différentes marches des armées, comme les colonnes se séparent, par rapport à l'irrégularité du terrain, et comme elles se rejoignent ensuite, se mettent en bataille et investissent une place afin d'en faire le siège.

« Outre toutes ces différentes choses, dont on vient de parler, étoient plusieurs machines pour faire voir des évolutions particulières, tant de cavalerie que d'infanterie.

« Une suite d'artillerie compîette, tant de canons que de mortiers, et tous les bagages et munitions qui y conviennent, le tout représenté en petit et fait avec toute la régularité possible.

« Il étoit dù une très-grosse somme sur tous ces différents effets lors du décès de M. d'Ilermand, qui a été payée par madame sa veuve.

« M. d'Hermand étoit né de très-bonne famille; il sortoit d'un père qui ftoit très-intéressé dans les affaires du roy et qui lu y avoit donné une éducation des plus distinguées, n'ayant même rien épargné pour cela; mais,

seuls curieux, pour y voir le château et les jardins. À mon retour, notre hôtesse me proposoit, par amitié pour

comme son inclination naturelle ne le portoit nullement à prendre le parti de l'a finance, que son père vouloit lui faire embrasser malgré lui, il ne put que faire voir, dès sa plus tendre jeunesse, son amour pour les arts et les sciences, et particulièrement pour l'art militaire; de sorte qu'à l'âge de seize à dix-sept ans, s'étant mis dans le service, en qualité de cadet, dans le régiment de Piémont, il se trouva, dans sa première campagne, à la bataille de Fleurus, dans laquelle ce régiment fut presque entièrement défait. C'est ce qui contribua beaucoup à son avancement, la façon dont il se comporta dans cette affaire et la blessure qu'il y reçut à la cuisse d'un coup de feu l'ayant fait monter à la place de capitaine en pied. Il étoit très-aimé de Louis XIV, qui récompensoit les personnes de mérite et à talents, et qui le gratifia du titre d'ingénieur géographe suivant la cour, d'une croix de Saint- Louis et de grosses pensions.

« M. le duc d'Orléans, régent du royaume, lit venir M. d'Hermand de Cambray, où il faisoit sa résidence en qualité d'ingénieur dans cette place, et il lui donna, aux galleries du Louvre, un logement qu'il rendit des plus agréables par le moyen d'une dépense très-considérable.

« Ce prince, qui savoit faire choix des personnes de mérite, lui confia les soins de l'éducation du roy et le chargea de faire voir à Sa Majesté toutes les différentes évolutions des armées, tant sur des plans considérables on relief que sur des cartes dessinées, ce qui le mit à portée d'augmenter sa fortune et de mériter de grosses pensions.

« M. d'Hermand avoit pris avec luy le sieur P. C. A. Ilelle, écuyer, son neveu, dans l'intention de lui donner une éducation qui pût le mettre à portée de faire son chemin en peu de temps et le faire profiter des grandes protections qu'il avoit ; il lui procura même l'honneur d'approcher de Sa Majesté pendant l'espace de sept années, ce qui donnoit heu audit sieur Ilelle d'espérer une très-grande fortune: mais, comme les choses du monde qui ont le plus d'apparence ne réussissent pas toujours, ces beaux commencements n'ont servi de rien audit sieur Ilelle. Ledit sieur d'Hermand eut alors un procès très-considérable avec sa famille, et ne manqua pas d'être fort irrité contre tous ses frères et sœurs ; son indignation s'étendit jusqu'à la mère du sieur Ilelle, sa sœur, quoiqu'elle n'eût aucune part à cette fâcheuse affaire. De sorte que le sieur Belle, abandonné de son oncle dans sa plus tendre jeunesse, a été obligé de se faire un état, tant pour s'occuper que pour subvenir à ses besoins, et il s'est adonné à montrer la géographie pendant plusieurs années à des personnes de la première distinction. C'est M. d'Anville, très-savant géographe, qui a bien voulu lui en donner des leçons. Comme cela l'avoit mis à portée d'être connu, il prit ensuite le parti de profiter de l'occasion de la guerre, en 1754, pour faire campagne; il suivit le siège de Phiîisbourg très-exactement et y fit la fonction d'ingénieur

5i MÉMOIRES

moi, comme elle s'exprimoit, de changer mon argent

d'Allemagne contre de la monnoie françoise, qui seule

volontaire; ruais, n'étant point soutenu de sa famille comme il convcnoit, il n'a pu suivre le métier des armes et a été obligé de revenir à Paris chercher de l'occupation pour se tirer d'affaire. Par bonheur pour lui, il avoit toujours beaucoup aimé les estampes et les dessins et il en avoit pris une connoissanec qui l'a mis à portée de se faire une réputation; ainsy plusieurs amateurs lui ont confié l'arrangement de leurs cabinets, ce qui lui a fait une occupation honnête et distinguée. Il a même fait plusieurs voyages en Hollande pour acquérir différents genres de curiosités, tant en dessins, tableaux, estampes, qu'en coquilles et autres choses de prix, pour compléter et embellir ces cabinets. 11 a fait aussi des catalogues raisonnés de ventes de beaux et riches cabinets de curiosité en tout genre, dont on luy avoit confié toutes les richesses pour eu tirer parti. Il continue toujours ces mêmes occultations et tâche de se distinguer, tant par ses talents que par une équité qu'on ose dire parfaitte, et il employé encore les connoissances qu'il a à faire des catalogues raisonnés d'estampes de tous les œuvres des maitres, par écoles, afin que les curieux puissent jouir de la science qu'il a acquise depuis nombre d'années.

« Le roy alloit souvent prendre ses leçons militaires chez M. d'Hermand. Cette maison a été tout le temps de sa vie une des plus brillantes de Paris par le concours de personnes de la première distinction qui y venoient. Il étoit généralement aimé et chéri des grands; mais il n'en étoit pas de même des personnes à talents, qui ne paroissoient pas en faire une si grande distinction, soit par jalousie pour sa prospérité, soit par celle que leur inspirait son mérite. La plus grande partie des artisans ne l'aimoient pas, parce qu'il étoit très-difficile à contenter, voulant que tous les ouvrages fussent portés au plus haut point de perfection.

« M. d'Hermand se maria par inclination, à Bruxelles, à une des plus belles personnes qu'on pût voir.

« Il n'a eu qu'une seule fille, qui a été mariée peu de temps après son décès à M. Duchiron, chef du bureau de la guerre, dont elle est présentement veuve sans enfants. Elle fait sa résidence à Versailles; elle y tient un état très-honnête, jouissant d'une fortune gracieuse, et son aimable caractère la fait estimer et aimer généralement de tout le monde.

« Après que Dieu eut disposé de M. d'Hermand, l'on conserva sa belle maison du Louvre à madame sa veuve, par une considération particulière, des logements en survivance n'étant plus donnés aux veuves depuis plusieurs années. On lui accorda en même temps une pension très-honnète, ainsi qu'à mademoiselle sa fille.

« Madame d'Hermand a joui pendant plusieurs années de tous ces avantages, après quoi elle est décédée en , âgée de ans.

« Madame et mademoiselle d'Hermand avoient permis à M. Huquier, qui

avoit cours dans le pays où j'allois. L'échange se fit; elle eut de mes florins et une petite partie de bons ducats; mais je gardois le reste en pensant que l'or étoit de l'or partout. Je voyois cependant, dans l'échange même de nos espèces, que cette aimable et officieuse hôtesse aimoit encore mieux son profit que ma personne, qui devoit lui être fort indifférente.

A Saint-Nicolas, ville de la Lorraine, on nous montra avec respect, dans l'église du même nom, de fortes chaînes de fer, suspendues à des piliers, dont les Turcs d'autrefois avoient inhumainement chargé d'excellents chrétiens, qui, malgré les tourments que ces barbares leur firent souffrir, restèrent absolument fermes dans la foy, dont aussi ils eurent la récompense, car ils furent miraculeusement transportés, chargés de leurs chaînes, et contre la vigilance des Turcs, dans la Lorraine leur patrie. On ajoutoit que les preuves de la vérité d'un fait si extraordinaire étoient manifestes en ce que ces mêmes chaînes, suspendues à ces piliers depuis des siècles, n'avoient jamais changé de place, comme aussi, depuis ces temps reculés, les pèlerinages en cette église de Saint- Nicolas n'avoient jamais cessé.

Arrivé à Nancy, où le coche passoit la nuit, à peine restoit-il assez de jour pour me rendre dans le quartier qu'on nomme la nouvelle ville, où je voyois de belles rues, de beaux bâtiments et une grande place, avec un palais magnifique.

Je regrettois alors d'être privé de considérer dans une église les tombeaux des anciens ducs de Lorraine, qu'on disoit être remarquables. Pendant ce voyage, un ébéniste

a fait le catalogue et conduit la vente des dessins et estampes de M. d'IIermand, de mettre en vente, pendant deux vacations, plusieurs paquets appartenant audit sieur Huquier, afin de l'obliger. »

d'Olmutz, en Moravie, qui suivoit la voiture, fit connoissancc avec moi. C'étoitun garçon farci d'urbanité. Il me contoit plaisamment les événements de ses nombreux voyages, et me prouva, après s'être assuré de ma confiance par un petit échantillon, qu'il connoissoit son monde et savoit vivre, car il m'emprunta de l'argent, qu'il promit de me rendre lorsqu'il en auroit gagné à Paris, où, en effet, il travailloit, en gagnoit, et, selon l'usage des bons emprunteurs, ne me rendit rien. Nous passâmes par Verdun, place forte et considérable. Lorsque nous étions dans un certain endroit, le coche fut obligé de faire un grand détour pour être visité dans un autre dont je ne me souviens pas du nom en ce moment. D'après cette connoissance, deux voyageurs abandonnèrent le coche, résolus d'aller à pied et directement à Châlons pour avoir le temps d'examiner ce qu'il y auroit de curieux en y attendant l'arrivée du coche dans cette ville. Cette résolution me plaisoit; je me joignis aux deux voyageurs, et notre Moravien vint également avec nous. On nous montra un chemin direct vers Châlons. Nous marchâmes avec promptitude; mais bientôt la chaleur nous accabloit; l'eau manquoit pour nous rafraîchir; nul arbre ne s'y trou voit pour nous donner de l'ombre. Enfin, vers le soir, à l'entrée d'un village, il y a voit une ferme, où nous demandions avec instance à être logés. On nous répondit : « Nous ne logeons personne. » Après une réponse aussi nette que brusque, nous désirions savoir s'il y avoit une auberge au village. « Non, disoit-on; mais il y a une pauvre femme qui héberge quelquefois des vagabonds et coureurs du pays; elle pourroit faire votre affaire. » Cette réponse n'éloit pas édifiante; mais nous cherchions à être logés; nous étions accablés de soif et de lassitude. Nous trouvâmes

cette femme, qui nous reçut; nous demandâmes de l'eau. « Il n'y en a point chez nous, disoî t-elle ; mais voici une cruche presque remplie de vin. » Ce vin étoit mauvais, cependant délicat dans notre situation, « Et le souper? — Hélas! je possède dix œufs, répondi t-elle; je les arrangerai avec de l'oseille, si vous voulez , et ça sera bien bon. » Et de suite elle cassoit et battoit pêle-mêle les œufs et les feuilles entières de l'oseille dans une marmite, qu'elle mit sur un peu de paille. Elle avoit oublié le sel, mais le poivre étoit en abondance. C'est ainsi que l'hôtesse nous produisit une marmelade qui, dans toute autre situation, nous auioit répugné ; mais la faim n'a pas le privilège d'être difficile. •{ Et comment coucherons-nous? — Voilà, messieurs, disoit cette bonne femme, une échelle; montez là, vous serez dans le grenier. Il y a du foin, couchez-vous dessus, vous vous y reposerez bien, je vous en réponds. » Nous y couchâmes, et, malgré la morsure des puces, chacun y dormoit jusqu'au jour. Nous n'avions point de toilette à faire; nous descendîmes 1 échelle, payâmes l'hôtesse, partîmes et arrivâmes à Châlons, bien avant midi, à l'auberge où le coche étoit attendu. C'est alors que nous fûmes rafraîchis, et alors aussi nous sentîmes la sottise de notre expédition; car les cloches que nous avions aux pieds étoient si cuisantes, que nous fûmes obligés de garder la chambre ; si bien que, quand, vers le soir, le coche arriva, nous étions encore assis à caresser et guérir nos pieds, de manière qu'aucun de nous ne vit la capitale de la Champagne ni en entier ni en partie.

Après notre départ de Châlons, nous passâmes par plusieurs villes et villages sans qu'il y eût moyen de voir ou d'observer commodément ce qu'il y auroit de curieux. Cela me désespéroit; mais nous approchions de Paris,

58 MÉMOIRES seul Lui de mon voyage, et cela me consoloit. Le temps étoit constamment beau, mais la chaleur si considérable, que presque tous les voyageurs quittèrent le gouffre du coche, surtout lorsque le soleil s'inclinoit vers le couchant, et marchèrent à l'ombre de la voiture, très-hautement chargée de marchandises. Notre dernière station étoit à Meaux. De là il n'y a que dix lieues jusqu'à Paris, où j'arrivai en bonne santé au mois de juillet 1756. Enfin le coche, étant arrivé même de bonne heure à Paris, y entroit de suite par le faubourg Saint-Martin, où, de coté et d'autre, je ne voyois que chaumières et cabanes si mal arrangées, que j'en fus fort étonné, et d'autant plus, qu'un tel aspect ne répondoit pas à l'idée que j'avois de la magnificence de Paris. Cependant, en avançant toujours, je remarquai non-seulement de bonnes, mais de jolies maisons, surtout près de la barrière. C'éloit alors, et en entrant par cette barrière, que le coche s'arrêtoit pour y être visité. Ma petite valise, ne contenant rien de suspect, fut pleinement acquittée. C'étoit aussi là que différentes cohortes d'aubergistes de la ville s'étoient avantageusement stationnées pour être à même d'engager, par de belles promesses, les nouveaux débarqués à venir loger chez eux. Un de tels enrôleurs-gargotiers, en veste luisante de graisse, se présenta à moi. Il porloit un ventre très-arrondi, couvert d'un tablier presque blanchi, mais en ce moment par-ci par-là un peu crevassé. Sa face, analogue à sa tête, étoit d'une largeur convenable, bourgeonnée et violette comme celle d'un ivrogne de profession. Il me juroit d'une voix enrouée, sur sa conscience et foy d'honnête homme, qu'on seroit mieux et à meilleur compte chez lui que chez aucun de ses confrères, qui n'étoient que des misérables sans honneur ni probité, qui ne cherchoient qu'à couper

DE JEAN -GEORGES WILLE. 59 la bourse aux étrangers trop confiants dans leur babil malicieux et doré. Réflexion faite, je n'avois rien à dire contre le physique de ce jureur, qui me prêtoit à rire; mais sa morale comme sa cuisine ne m'étoient pas encore connues. Il fallut observer l'une et faire l'essai de l'autre avant de prononcer. Ce brave homme trouva finalement le moyen de mettre sous sa bannière un de nos voyageurs, Lorrain de nation, le Moravien, qui ne me quiltoit pas, et moi comme de raison. Il s'empara d'abord de nos équipages, qu'il chargea sur le dos d'un crocheteur, et nous mena, par la porte Saint-Martin l, à travers de la ville, dans la rue de la Vannerie, rue étroite, sale et obscure, et nous logea dans une maison de travers, prête à tomber, et dont les escaliers étoient moitié pourris à l'intérieur, noirs de fumée depuis des siècles. Cependant notre logeur, qui, vraisemblablement, se piquoit de civilité, vint nous demander excuse d'avoir été obligé de nous loger si hautement; «car, messieurs, disoit-il, ma maison a tant de renommée, qu'il n'y reste pas un coin qui ne soit occupé par quelque beau monde. » Nous fûmes cependant bientôt informés qu'il nourrissoit et !ogeoit à huit sols par tète que des ouvriers sans ouvrage et des maçons de Limoges. Enfin le souper que nous servit notre gargotier célèbre, et dont il nous fit un éloge aussi sublime que risible, étoit bien médiocre. Le vin, qu'il qualifioit du titre de bourgogne, étoit, selon sa vertu et sa saveur, des coteaux froids de Montmartre. Le coucher ne valut pas mieux. Enfin, le lendemain, qui étoit un dimanche, je ne connoissois rien de plus pressé que de découvrir, au faubourg Saint-Germain, un jeune homme

1 Cette porte, ornée de bas-reliefs à la gloire de Louis XIV, me plut infiniment, quoiqu'on y passant avec promptitude.

(Note de Wille.)

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