‹ Mémoires et journal inedit;Chapitre 10 sur 48 · CHAPITRE Vlk · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vlk

négociations avec la hollande.

Congrès de Bréda.

Nos raisonneurs politiques n'ont qu'un cri pour dire : Les Hollandois nous amusent par leurs promesses illusoires de nous procurer la paix. On les hait par un ressentiment qui remonte à la guerre de 1652, on les méprise pour leur économie et pour le peu de brillant de leurs troupes mercenaires. Tout droit, toute raison d'État , cèdent à cette passion.

On ameute contre eux les plus viles passions du peuple , une prétendue aversion nationale contre ces mangeurs de fromage^ auxquels on devroit donner depuis longtemps un hon coup de peigne. Certes , ce n'est pas en ce cas que la voix du peuple est la voix de Dieu.

On ne veut pas voir que nous tirerions d'eux de grands services en opposant du sang -froid aux démarches forcées de cette république. C'est à nous à les sortir de l'erreur, s'il y en a chez eux à nous craindre. Nous devons leur tendre la main avec indulgence , ne point réaliser leur terreur, et distinguer le parti britannique, qui les tyrannise , des républicains , qui voudroient la liberté et la paix. La paix, obtenue par leur intermédiaire, nous les eût attachés à jamais. La république en auroit eu tout l'honneur, et nous

le profit. Je ne parle point de séparer les Hollandois de l'Angleterre , cela me paroît impossible ; mais ils eussent entraîné l'Angleterre à la paix.

Les commerçans de Hollande eussent commencé à voir que nous pouvons les protéger, autant que l'Angleterre les accable. Le parti guerrier, consterné et désœuvré , eût cessé ses manœuvres. Le stathoudre fût retourné en Frise; une grande tentative contre leur liberté eût échoué par notre influence.

Déjà pendant l'année 1745 le grand pensionnaire avoit député le colonel Larrey ' pour traiter de la paix avec moi seul ; mais le moment étoit mal choisi : la guerre d'Ecosse nous rendoit tout traité impossible avec l'Angleterre, à moins que d'abandonner lâchement le prince Edouard et ses partisans.

Le sieur Larrey parloit mal françois; mais il étoit ami particulier du grand pensionnaire Vanderheim.

Celui-ci m'avoit fait l'honneur de penser qu'il

I . Le colonel Larrey me fut présenté par l'ambassadeur hoUandois Van-hoey, qui ignoroit sa mission. Ce fut en se retirant que le colonel me glissa dans la main sa lettre de créance signée du grand pensionnaire Vanderheim. Il le fit si adroitement que M. Van-hoey ne put s'en apercevoir. J'envoyai sur-le-champ cette lettre au roi. Voici la réponse que me fit Sa Majesté :

« Ce 2 décembre 174$, au soir.

» J'approuve fort que vous m'écriviez, plutôt que de me » venir trouver dans des circonstances comme celle-ci. Cet » envoi mystérieux prouve leurs craintes : écoutons; mais » surtout ne répondons que quand nous aurons bien pesé » nos réponses. » [Note de l'auteur des Mémoires.)

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ne falloit conférer qu'avec moi seul. Je lui expliquai franchement la grande difficulté qui résultoit du débarquement du prince Edouard. Leur honneur, comme le nôtre , y étoit engagé. C'étoit un orage qu'il falloit laisser passer de manière ou d'autre, lui disois-je, et cela n'iroit peut-être pas à deux mois. Le sieur Larrey vint prendre congé de moi à Marly, et nous eûmes encore une longue conversation dans le jardin.

Dans un mémoire que je présentai au roi sur cette ambassade, j'exposai à Sa Majesté tout ce que nous pourrions attendre de l'intervention hollandoise : «Ce sont, disois-je, d'excellens et » zélés ambassadeurs d'Angleterre. S'ils promet- ))tent d'abandonner la guerre, c'est une pro- » messe illusoire ; mais ils peuvent la ralentir. Ils )» souffrent infiniment de sa durée, depuis qu'elle i> se rapproche d'eux; ils craignent une révolution dans leur propre gouvernement. Mais •> qu'on ne pense pas que le désir de la paix les » porte jamais à se séparer de leurs alliés, pour » une paix ou trêve particulière. »

La confiance que nous inspirèrent nos succès militaires en Flandre fit rejeter les propositions des Hollandois. Les généraux ne manquent pas de dépeindre la guerre défensive comme la plus fâcheuse de toutes. Il étoit cependant un point où nous eussions pu nous arrêter avec honneur dans nos conquêtes, pour conclure une paix solide ; mais quand la chance est une fois livrée aux conducteurs de la guerre, ils font taire la politique, et tout se ressent de leur violence. On persuada au roi que le zèle des Hollandois pour solliciter la paix seroit tout autre quand on auroit

emporté leur barrière , rasé leurs fortifications , mis leur riche pays à contribution ; quand on se seroit vengé de leur ingratitude , quand on auroit accompli les desseins que le feu roi vit échouer.

Ces idées plurent à un jeune monarque qui aime la gloire. Le peuple se livra de même à la haine et à la vengeance. La sagesse politique représentoit en vain qu'il est un terme où les plus foibles se fortifient , où les plus lents deviennent vifs , que la mesure de leur pesanteur ordinaire devient alors celle de leur rage. Les rois d'Espagne Philippe II et Philippe III l'ont assez éprouvé de la part de cette même nation hollandoise. La fin de la campagne de 1747 en donna une nouvelle preuve.

Au commencement de l'année 1746, après le retour de M. Larrey, on résolut à la Haye de nous envoyer une ambassade solennelle et publique pour proposer la paix. Le comte de Wassenaer de Thuyskel en fut chargé. Il avoit ordre de ne s'en ouvrir positivement qu'à moi seul , car c'étoit en moi que la république avoit particulièrement confiance ; cependant de voir également mes collègues, pour éviter les effets de leur jalousie.

Le comte de Wassenaer est homme d'esprit. Il a fait plusieurs voyages en PYance ', a lu tous nos bons livres françois, et parle avec assez d'éloquence, mais parle trop. Il suivit apparem-

I. C'est lui qui étoit venu dès 1744 proposer la paix au roi , qui se trouvoit alors à Arras. Les ouvertures qu'il fit ne parurent pas assez avantageuses, et il fut congédie avec beaucoup de hauteur. {Note de l'auteur des Mémoires.)

ment ses ordres en se répandant beaucoup dans le monde. Chacun se piqua de lui faire fête et de lui parier de la paix. On le regarda à la cour et à Paris comme un sauveur. Il causa d'affaires avec tout le monde , chacun se crut négociateur important, li se moqua de la nation. Il manda à sa cour que nous étions bien plus grands politiques qu'on ne croyoit en Europe, puisqu'il n'y avoit ici ni dame, ni éiêque, ni chat, qui ne lui parlât politique. Il dit partout qu'il apportoit la paix, telle que le roi ne la feroit pas meilleure à Amsterdam. Il vouloit se rendre agréable à tout le monde. On lui avoit dit que che/. nous la cour et la ville influoient sur les affaires, et dirigeoient les ministres ; il crut devoir nous traiter comme une republique , où l'on cherche à capter les suffrages de la multitude. Il s'est même laissé aller en plusieurs conversations jusqu'à dire que, si la cour de Londres se refusoit à toute proposition de paix , les États-Généraux la feroient bien tout seuls ; ce qui étoit faux, ainsi que l'événement Ta prouvé.

Cependant il causoit plus sérieusement avec moi en particulier. Comme il voyoit que , dans nos conférences, j'allois sérieusement au bien de la chose, et que je prévoyois ses objections mieux que lui-même, je l'entendis s'écrier plusieurs fois : vAh! Monsieur, que vous êtes un honnête homme ! » Depuis ma retraite, il m'a rappelé plusieurs fois cet enthousiasme comme venant du cœur. Lorsque les conférences de Bréda furent prêtes à se rompre , il chargea un courrier de confiance de son amitié et de son estime pour moi , ainsi que de ses regrets. Le maréchal

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de Noailles avoit concerté au conseil une proposition qu'il osa y faire , lorsque je commençois à entrer en conférence avec le comte de Thuyskel : c'étoit de tenir un comité continuel, où le ministre hollandois viendroit conférer. Je lui demandai comment il osoit proposer au roi de changer la constitution de l'État; j'ajoutai que la France ne deviendroit pas république par ses défiances, ni par son éloquence. Le roi rougit et fit changer de propos ' .

M. de Wassenaer, voyant que j'avançois vivement et de bonne foi les négociations , se trouva bientôt à court d'instructions. Il m'avoua qu'il avoit demandé un second , et que ce seroit un homme considérable. En effet, on lui envoya bientôt M . Gillis , greffier de l'État , ministre de la généralité, et qui fut fait grand pensionnaire à la fin de l'année où il vint ici.

Aussitôt après son arrivée , nous rédigeâmes ensemble (mai 1746) vingt-trois articles, dont vingt et un furent consentis entre nous. Ces articles étoient tous extrêmement avantageux à la France. Il est vrai que les deux qui restoient en débat étoient les plus capitaux, tel que Vétablissement de Don Philippe. Il étoit convenu qu'il lui en seroit donné un ; mais on disputoit sur la quotité. J'ai toutefois la certitude qu'on auroit pu tomber d'accord sur la Toscane avant les défaites qui nous firent évacuer l'Italie. MM. de Wassenaer et Gillis m'en avoient eux-mêmes fait

I. On trouve dans les mémoires de Noailles, même tels que les a publiés l'abbé Millot, la contrepartie de tout ce récit, et des plaintes amères contre l'abolition des comités obtenue par le marquis d'Argenson.

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la proposition, que je transmis au roi. Ils demandoient le secret, et le secret cette fois fut bien gardé ' . Après nos défaites d'Italie ils n'offrirent plus que Parme et Plaisance.

Cependant la reine d'Espagne avoit conçu quelque défiance de ces entrevues. La mésintelligence qu'avoit causée entre nous le traité de Turin existoit encore. Elle vouloit être instruite de toutes mes démarches ; mais je crus cette fois nécessaire de lui en faire mystère , ou même , quand elle insistoit trop , de ne lui transmettre que de fausses confidences. Quand on a affaire à des alliés aussi déraisonnables , la fraude pieuse devient excusable. Plût à Dieu que l'on ne pratiquât jamais d'autres réticences politiques !

Cependant on se plaignoit à la cour des lenteurs des négociateurs hollandois. On avoit mis dans la tête de notre monarque bien-aimé que de grands succès l'attendoient en Brabant, et que ron tireroit une paix plus avantageuse de la supériorité des armes que de nos pourparlers. Il n'y avoit qu'un cri en France sur la vengeance que nous devions tirer de la république de Hollande. Aussi commençai-je à ressentir bien de la hauteur et du dédain de la part du maître par rapport aux articles qui eussent pu donner la paix et éviter une nouvelle campagne. Rien ne se conclut', et l'on partit ^.

Les deux ministres hollandois me suivirent en

1 . M. d'Argenson, en écrivant ceci , ne se doutoit pas que tout ce qu'il disoit confidentiellement au roi se savoit aussitôt en Espagne par l'intermédiaire du maréchal de Noailles. ( Voy. Mémoires de Noailles, de l'abbé Milioi , et la Notice. )

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