‹ Mémoires et journal inedit;Chapitre 9 sur 48 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Affaires d'Ecosse.

Une nouvelle expédition en Angleterre fut projetée , malgré le peu de succès du premier embarquement de mars 1744. Si j'eusse hésité

à y adhérer au conseil , il s'élevoit contre moi des orages pareils à ceux de la mer. On n'entendoit que des seigneurs , des valets , des moines , des femmes , des aventuriers , à qui l'on avait promis de grosses sommes d'argent sur la conquête de l'Angleterre, et qui demandoient en attendant quelques louis à compte , comme Caritidès de la comédie.

Je voulois obtenir d'eux quelques signes de leur mission, quelques preuves du gros parti qu'ils promettoient en faveur des Stuarts. Ils ne purent jamais me désigner que lord Clancarty ; ou bien ils me présentoient une liste , mais sans signatures ni preuves. Quelques émissaires que nous envoyâmes secrètement ne rapportèrent rien de plus positif.

L'embarquement devoit être de onze mille hommes, avec un train d'artillerie considérable. M. de Richelieu, général en chef, avoit une suite magnifique, des déclarations toutes prêtes dans les deux langues. On mit l'embargo sur tous les bateaux marchands de nos ports de Picardie et de Normandie. On les garda longtemps, et cela coûta fort cher. On devoit partir dans la nuit de Noël ; mais rien ne se trouva prêt. Il vint une gelée qui arrêta les écluses de Bourbourg, et l'expédition était sue de tout le monde quand ces obstacles cessèrent.

Les Anglois, bien avertis, placèrent trente-cinq vaisseaux de guerre devant Calais et Boulogne. On auroit pu faire partir de Brest l'escadre de M. d'Anville, qui étoit toute prête et qui eût débarqué un bon corps de troupes en Ecosse ; mais M. de Maurepas se promettoit beaucoup de gloire

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de l'expédition d'Acadie , à laquelle cette flotte étoit destinée. Elle devoit procurer le bâton de maréchal à M. d'Anville son cousin ' ; au lieu de cela il y perdit la vie, et la majeure partie de son escadre fut prise , après 15 ou 16 millions de dépense. J'ai admiré avec quel art les ministres adroits font connoître au prince les mauvais succès arrivés par leur faute ; ils se réchauffent d'amitié pour les autres ministres qui pourroient dévoiler la vérité , rejettent tout sur le hasard , et se font applaudir sur la beauté du projet , si le sort n'y avoit pas été contraire.

L'expédition projetée contre l'Angleterre a coûté 5 millions de faux frais. Le roi envoya ensuite au prince Edouard un million, qui n'arriva qu'après la perte de l'affaire de Culloden.

M. de Richelieu revint à Paris, criant bien fort contre le ministère. On laissa longtemps des troupes sur le rivage , un état-major, et le duc d'York, qui devint plus dévot que jamais. C'étoit une des grandes peines de M. de Richelieu, de cacher cette dévotion italienne aux yeux des protestans de son parti qui étoient à Boulogne. Le duc d'York ne passoit jamais devant une croix ou un autel qu'il ne fit une génuflexion comme un sacristain. Ce prince demanda à servir durant la campagne suivante. On ne put l'obtenir du roi ; il eut seulement la permission de paroître au siège d'Anvers, sous les ordres de

I. Jean-Baptiste de la Rochefoucault , duc d'AnvilU, lieutenant général des armées navales, mourut en Amérique, le 28 septembre 1746. La mère de M. de Maurepas étoit Éiéonore-Christine di la Rochefoucault di Roye, tante du duc d'Anville.

Son Altesse le comte de Clerniont. Il y donna des preuves d'une valeur naturelle et héréditaire.

Le prince Charles Edouard , ayant appris que notre débarquement éloil manqué , se retira en Ecosse, et y fit des prodiges; mais la bataille de Cuïloden le perdit, et dissipa son parti. Ce ne furent ensuite que proscriptions et procès criminels. Il resta quelque temps en Ecosse, fugitif, caché tantôt dans quelques maisons , tantôt dans le creux des rochers; il s'y nourrit d'herbes et d'eaux croupies , habillé à la montagnarde. Il a l'àme et le corps d'un héros , pour soutenir les fatigues autant que pour les braver. Il y a du merveilleux dans la manière dont il échappa aux poursuites. Comment trouva-t-il assez de fidélité dans ses misérables partisans pour n'être point trahi ? Le secret de ses retraites étoit confié à bien des personnes ; on avoit des mots mystérieux pour se reconnoitre. Enfin le chevalier Warren le rencontra dans le creux d'un rocher, et l'amena à son bord. Leur traversée fut heureuse ; mais comme ils alloient aborder à Brest , ils essuyèrent un grain qui les rejeta fort loin. Le prince étoit tranquille au milieu de ce contretemps , et plaisantoit avec son conducteur; il assuroit que Dieu les conduisoit, et qu'ils reverroient bientôt la France. Il est certain que, s'ils eussent tenter aborder à Brest, ils eussent trouvé trois vaisseaux anglois qui croisoient à l'entrée du port. Ils abordèrent à un petit port au nord de la Bretagne , et de là jusqu'à Paris il y eut une affluence extraordinaire sur le passage de cet homme devenu si célèbre. Il vint de Paris à Fontainebleau, où son incognito fut une sorte

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de triomphe. On croyoit que le roi le logeroii dans une maison royale, et l'entretiendroit avec splendeur ; mais on prit une méthode toute contraire. Je n'eus aucune part à ce dernier conseil. On représenta au roi qu'il ne falloit pas choijuer r Angleterre, et que moins on feroit pour les Stuarts en France , moins seroit grande leur chute , lorsqu'à la paix générale nous les aban- ■ donnerions.

Le prince Edouard n'a point dissimulé son ressentiment. Il n'a voulu rien prendre de la pension que le roi lui accordoit , et qu'il trouvoit trop mcdique. Il a mené à Paris une vie presque aussi sauvage que dans les montagnes d'Ecosse. Il s'est brouillé avec son frère, et a logé séparément de lui. On assure que c'est par vengeance que le duc d*York est allé à Rome et a accepté le chapeau de cardinal, ce qui fait un tort infini à leur parti en Angleterre. Le prince Edouard fil, au printemps de 1747, un voyage en Espagne; il eut plusieurs entrevues particulières du roi Ferdinand, el obtint quelques secours pécuniaires.

Qui pourroit se refuser à prendre intérêt à cette famille malheureuse ? Je crois avoir mérité quelque reconnoissance de la part des trois princes Stnan. Les deux frères m'ont exprimé naïvement leurs sentimens , et mon fils fut fort bien reçu par le chevalier de Saint-Georges , lors de son séjour à Rome en 1746.

Enfin raisonnant un jour avec fJl.d'O'Bryen sur les moyens que peuvent avoir les Stuarts d'attendre patiemment des temps meilleurs, je lui dictai sur ce sujet un long mémoire. J'y recoin-

mandois surtout aux princes de cette famille de ne jamais remettre les pieds en Italie. Pour éviter tout soupçon de jésuitisme , je proposois aussi que la France et l'Espagne donnassent au prince Edouard le gouvernement perpétuel ou vicariat des deux Navarres , avec un revenu suffisant pour ne pas le mettre dans l'obligation de chercher un refuge à Rome. J'observois encore que, dans ce gouvernement, il auroit occasion de ménager les. religionnaires, qui y sont en grand nombre, et à portée d'y recevoir ses partisans d'Angleterre , ou de passer même subitement dans la Grande- Bretagne, si quelque occasion favorable se présentoit de nouveau.

Le baron de Scheffer et M. de Lanmarye, ambassadeur de France à Stockholm , nous avoient fait espérerun secours de huit cents Suédois, qui dévoient débarquer en Ecosse. Cette expédition ne sortit pas du port de Gothenbourg, et coûta beaucoup au roi de France. Les gelées , puis un incendie qui éclata dans la ville de Gothenbourg, les retinrent. Enfin , on incorpora les officiers de ce corps de troupes dans les régimens suédois à notre solde.

La proscription et les vengeances en Ecosse furent terribles, et sont à peine terminées aujourd'hui (septembre 1747).

Le duc d'York et M. d'O'Bryen me prièrent d'écrire à M. Van-Hoey , notre correspondant ordinaire avec le ministère britannique, pour qu'il représentât combien il seroit dangereux de faire de la guerre d'Ecosse une guerre de cruauté et de barbarie , et quelles représailles pourroient en résulter de la part de la France.

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Ma lettre , tournée avec politesse , avoiî produit un bon effet. Le bonhomme Van-Hoey, dans sa lettre d'accompagnement au duc de Ncwcastle, y ajouta une vraie paraphrase du Pater noster, disant qu'il falloit pardonner comme Dieu nous pardonnait. Ces démarches produisirent des effets tout opposés. A Paris , on les trouva trop humbles vis-à-vis de nos ennemis, et semblant implorer miséricorde. A Londres , il parut inouï que la France , en guerre avec l'Angleterre , se mêlât des affaires politiques de celle-ci , et demandât grâce pour ses rebelles. Nos menaces de représailles n'étoient pourtant pas vaines; nous avions occasion de nous venger. Cependant le ministère britannique affecta la plus grande colère; il demanda la révocation de M. Van-Hoey, aui en fut quitte pour une lettre d'excuses au roi 'Angleterre. On a prétendu que notre intervention occasionna plus de sévérité dans les procès criminels contre les Écossois. Il est vrai qu'on fit tomber beaucoup de têtes , après de longues instructions, pires par l'attente que la mort même ; mais sans doute que , sans les lettres que nous écrivîmes , il n'en eût été ni plus ni moins.

Nous cherchâmes pourtant à effectuer l'air de menaces que nous avions donné à nos représentations. Après avoir rejeté plusieurs propositions, on ne trouva rien de mieux que l'idée que je suggérai de faire arrêter en même temps tous les Anglois qui se trouvoient en France sans passe-ports. C'étoit faire une justice absolue, pour toute représaille à des cruautés. Les ordres furent donnés par tout le royaume. Nos prisons se remplirent; mais je me rendis facile à l'élargissement

des prisonniers , pourvu qu'ils sortissent prompîemenî du royaume. Cela nous délivra d'une foule d'espions et de frondeurs. Je soumettois la délivrance, ou le renouvellement de leurs passeports pour rester en France , à l'avis du prince Edouard, ce qui lui attira plusieurs nouveaux partisans.

L'arrestation de milord Mot ton et de sa femme fit beaucoup d'éclat. Ce qui lui arriva diminua la fougue du ministère anglois. Il étoit parent et ami d'un des secrétaires d'État. Depuis un an, il voyageoit en France pour sa santé. Il étoit allé visiter les bords de la Loire , que les Anglois aiment beaucoup. Il avoit passé quelques jours au port de Lorient, et justement pendant ce temps l'escadre angloise y fit une descente et faillit s'en emparer. Les jacobites haissoient beaucoup milord Morton, et prétendoient qu'on trouveroit chez lui des preuves d'espionnage et de trahison. Son passe-port étant expiré , je refusai de le renouveler. Il fut mis à la Bastille , et subit quelques interrogatoires ; mais n'ayant reconnu rien ae criminel dans sa conduite, nous primes le parti de l'indulgence. Il fut mis en liberté , et tous les prisonniers échangés sur la fin de l'année 1746-

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