‹ Mémoires et journal inedit;Chapitre 11 sur 48 · III · texte numérisé non relu

III

Hrabant ; ils arrivèrent à Bruxelles presque aussitôt que moi. Nous y rédigeâmes plusieurs articles difficiles. J'y laissai l'abbé de la Ville. Il ne leur convenoit pas de paraître dans un camp où nous pouvions d'un jour à l'autre en venir aux mains avec leurs troupes. Nous nous donnâmes des rendez-vous à moitié chemin du camp à Bruxelles ; ce fut au château de Conîik, et à Malines. Comme je ne pouvois disparoitre du quartier général sans que cela fût su , le bruit courut dans l'armée que j'étois allé signer le traité; cela donna lieu à mes envieux et aux ennemis de la paix de renouveler l'injuste accusation contre moi de me laisser amuser. Les sots de la cour, qui sont en grand nombre , faisoient chorus avec les méchans.

Ces motifs ayant ralenti la négociation , je crus devoir introduire un nouvel acteur sur la scène, pour seconder l'abbé de la Ville. M. de Puysieux, que je connois dès l'enfance et dont je suis allié , s'étoit donné pour mon partisan , et m'avoit fait assidûment sa cour depuis que j'étois en place. Il avoit été trois ans ambassadeur à Naples, et dans cette place de nulle importance avoit eu le talent de paroitre médiocre ; nulles vues élevées , des idées communes sous un extérieur de sagesse et de réserve :

Nourri dans le sérail , // en sait les détours !

C'est un homme fin de la cour ; il possède tout le patelinage des jésuites et la profondeur des bagatelles. Il aime à politiquer avec les ignorans , et à s'y faire passer pour habile homme.

Il me fit pitié en me contant ses malheurs, sa

prétendue ruine à Naples, son retour sans aucune sorte de récompense. Il vouloit, disoit-il. reprendre la carrière diplomatique, mais sous moi seul, à cause de l'estime particulière qu'il me portoit, et auroit refusé de servir sous tout autre ministre. Je lui crus assez de sagesse pour penser qu'il ne gàteroit rien à une ambassade aisée, qu'il y apporteroit même de la docilité.

Travaillant avec le roi à Anvers , je proposai d'envoyer quelqu'un à la Haye (pour quinze jours seulement) avec des lettres de créance, afin de réchauffer en notre faveur le zèle des principaux de la généralité. Ce ne fut pas sans peine que j'obtins du roi que cette mission fût confiée à M. de Puysieux. J'instruisis celui-ci à Anvers de ce qu'il avoit à faire , et je lui dois la justice qu'il s'acquitta bien de cette ambassade. A la Haye, il a peu parlé et s'est fait craindre par un ton composé et mystérieux. On crut que ce mystère couvroit de grands desseins. Du reste , ses manières affables et polies réparèrent les mauvaises impressions causées par la hauteur de l'abbé de la Ville. MM.de Wassenaeret Gillis furent piqués, ainsi qlie je le désirois , de cet envoi , qui sembloit un contrôle de leurs opérations, aussi agirent-ils plus vivement, mirent quelque chose de plus en avant , et pressèrent les Anglois de prendre un parti décisif.

Le roi revint à Versailles au commencement de juin, pour les couches de madame la Dauphine '. Les deux Hollandois m'y suivirent. Nous

I . La première Dauphine , morte en couches. Le roi itolt de retour le 1 4 juin.

conférâmes ensemble ; j'eus ordre de ne plus relâcher sur rien, à moins qu'ils ne voulussent signer sur-le-champ.

Chaque proposition passoit à la Haye, et de là à Londres. Souvent, pendant l'automne, le vent contraire retardoit de quinze jours les réponses. Voilà pourquoi l'on proposa de s'assembler en un lieu neutre , où il y auroit un plénipotentiaire anglois. On donna trois villes à choisir au roi, et celle de Bréda fut désignée.

Le grand pensionnaire Vanharem , qui mourut subitement peu de jours après, nous fit en cela une friponnerie , si toutefois on peut qualifier ainsi une réticence fondée sur un ardent désir de la paix et une crainte excessive de la manquer. Le ministère britannique lui avoit signifié, à ce qu'on assure , qu'il n'enverroil personne à Bréda , à moins qu'on n'y reçût aussi des ministres autrichiens et piémontois. Vanharem nous cacha cette condition , et se réserva de la faire éclater lorsque les ministres anglois et françois seroient arrivés. Lorsque cette condition nous fut annoncée, elle eut tout l'air d'une chicane, et l'on put croire qu'on vouloit par finesse engager un congrès, en ne parlant que de simples conférences pour des préliminaires.

Peut-être étoit-ce une autre faute, d'admettre aux négociations de Bréda l'intervention d'un ministre anglois. Les seuls Hollandois y alloient mieux et de bonne foi ; leur intérêt à la paix générale étoit plus vif et plus pressant. Mais l'impatience d'avancer un ouvrage si salutaire fit considérer cette invitation du bon côté; on crut éviter une perte de temps.

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U. de Puysieux devoit naturellement être désigné pour les conférences de Bréda, étant déjà au courant des négociations avec la Hollande. Je trouvai le roi beaucoup mieux disposé en sa faveur que précédemment. A son retour de la Haye , M. de Puysieux avoit confié toutes ses démarches aux frères Paris, qui l'a voient établi le conseil et l'ami de madame de Pompadour; ils le firent même bientôt passer pour un grand homme , à l'aide de quelques discours frivoles.

Les Hollandois nous firent part, au nom de l'Angleterre , du choix de milord Sandwich pour plénipotentiaire anglois. C'est un jeune homme d'assez d'esprit et de connoissances ; nulle expérience , mais de bonnes intentions , qui guident mieux que la science des rubriques et des détours , et certainement sa gloire eût été de réussir à la paix.

Cependant lord Sandwich débuta par une protestation de ne traiter d'aucune affaire si l'on n'admettoit aux conférences des ministres autrichiens et piéniontois, que l'Angleterre avoit, disoit-il, déjà invités. Nous ne nous attendions aucunement à cette déclaration , et il y avoit certainement de la mauvaise foi à ne nous en pas avoir prévenus plus tôt. Ces ministres autrichiens et piémontois n'étoient encore ni arrivés, ni même désignés. Aussi nous refusâmes-nous longtemps à reconnoitre cette condition nouvelle qu'on vouloit nous imposer. Ma résistance sur ce point fut couronnée par le succès , et la première conférence alloit se tenir sur le pied de la non-admission, lorsque M. de Puysieux partit, le 9 janvier 1747, pour venir me succéder. Il dit, en par-

tant, qu'il seroit de retour dans quinze jours. Son départ parut fort extraordinaire , et donna lieu , ainsi que la suite des événemens, de faire publier en Europe que nous ne voulions pas la paix.

Le sieur Duîheil fut désigné pour succéder à M. de Piiysieux près du congrès de Bréda. Ce choix a paru fort inconvenant , en ce que le sieur Dutheil, bien qu'il fût gentilhomme, avoit fait toute sa vie le métier de commis. C'étoit un personnage bien peu qualifié, pour siéger à côté du comte de Sandwich, du comte de Wassenaer et de M. Gillis , qui venoit d'être nommé grand pensionnaire de Hollande. Cependant Duîheil fut a^réé, après trois semaines d'hésitation; mais il mit beaucoup de lenteur à son départ , et c'étoit ce que désiroient les ennemis de la paix. En attendant , l'Espagne s'étoit ravisée ; elle avoit aussi eu la prétention d'envoyer un plénipotentiaire au congrès. Ce fut M. de Macanas , et voici comment il débuta :

Lorsqu'eut lieu la première séance du congrès, à peine s'étoit-il dit quelques paroles qu'on entendit frapper à la porte. C'étoit le secrétaire àe M. de Macanas, envoyé d'Espagne, qui jeta sur la table une longue protestation contre tout acte du congrès conclu sans la participation de ce ministre.

Tout en est resté là , et voilà quels furent les fruits de mes efforts multipliés pour la conclusion de la paix générale. L'issue en fut la même que celle du traité de Turin, dont on fit manquer les résultats pour la nation , bien plus que pour moi-même.

Rien de plus ridicule que cette protestation

d'Espagne, et rien de si facile à empêcher. Depuis le traité de Vienne, en 1725, conclu par Riperda , il n'a paru que cette dissension publique entre les deux couronnes de la maison de France. Et dans quelles circonstances a-t-elle eu lieu ? Quand nous devions paroitre ne continuer la guerre que pour l'Espagne seule.

Certainement c'étoit le cas de nous séparer d'intérêts avec éclat , ou d'obtenir de sa cour la punition du sieur de Macanas. Au lieu de cela , nous avons rampé plus que jamais dans la honte de nos chaînes ; nous avons marqué notre crainte de nous en affranchir. On obtint que Macanas feroit une sorte de contre-protestaiion , obscure, inexplicable, qui ne réiractoit rien; on assun» qu'il seroit puni. Il alla de Dresde à Liège, et il a eu une grosse pension avec la permission de retourner en Espagne, d'où l'inquisition l'avoit. fait bannir depuis plus de trente ans.

Enfin , pendant la campagne de 1747, il parut convenable à nos généraux de mettre le siège devant Bréda. On fit donner au roi une déclaralion qui déduisoit nos griefs sur l'inactivité des conférences; on les déclara rompues; on rappela Dutheil , sauf à rassembler un congrès général à Aix-la-Chapelle , quand les parties belligérantes le jugeroient à propos. Far là nous nous sommes donnés , même sans prétexte apparent , pour auteurs de la rupture et continuateurs de la guerre.

M. de Puysieux eut une tout autre conduite à Bréda qu'il n'avoit eu à la Haye. Il se montra plein d'une suffisance atrabilaire; il faisoit des remontrances sur tout ce que je lui prescrivois.

J 'attribuois cette obstination à sa mauvaise santé ; véritablement il tomba malade en arrivant à Paris , il fut frappé d'une fièvre horrible le jour même de son serment de secrétaire d'État. On le crut mort quelques jours après , et il a été trois mois sans travailler. M. de Maurepas fut chargé de ses fonctions. M. de Paysieux, dès son départ pour Bréda , avoit conçu la prochaine espérance de me succéder. On admiroit ses dépêches au conseil ; il s'y vantoit toujours d'avoir fait des réponses hautaines aux plénipotentiaires étrangers : /'/ avoit juré Dieu, ou // leur avoit ri au nez. Je lui avois, au contraire, recommandé d'éviter la hauteur, et de ne rompre les conférences à quelque prix que ce fût, à moins qu'on ne nous fit des demandes offensantes ; ce qui n'arriva pas.

Je regrettai alors (non assurément pour ma fortune , mais pour celle de l'État) de n'avoir pas proposé le marquis de Fénelon au lieu de M. ^e Puysieux. Avec plus d'expérience, d'esprit et de droiture, il eût mieux embrassé l'objet et les moyens que nous devions nous proposer. Mes regrets en augmentèrent encore lorsque j'appris que M. de Fénelon avoit été tué à la bataille de Raucoux. Huit jours avant sa mort il m'avoit écrit pour obtenir permission de faire un tour à la Haye, où il vouloit recueillir des papiers, surtout des manuscrits de l'archevêque de Cambrai, son oncle, il croyoit alors qu'il n'y avoit plus rien à faire du reste de la campagne; mais je savois que nous allions attaquer les ennemis : ainsi, pour son honneur et pour la désolation de sa famille , cette permission lui fut refusée.

Avant de terminer cet article, je reviens à

examiner si réellement les Hollandois n'ont cherché qu'à nous amuser et à nous tromper, ou s'ils ont agi de bonne foi. Je m'arrête à cette dernière idée , et voici sur quoi je me fonde :

1 ° Ils ont proposé d'eux-mêmes de donner pour étabHssement à Don Philippe la Toscane, et, s'ils n'ont offert depuis que Parme et Plaisance, c'est que l'état de nos affaires avoit fort changé en Italie par nos défaites.

2° Ils nous ont toujours dit que , si nous entrions en Hollande , cela ne seroit bon qu'à causer une révolution dans leur république, que, le stathoudérat une fois rétabli , les républicains pacifiques ne seroient plus les maîtres , que l'État passeroit entièrement au pouvoir de l'Angleterre. On a cru cette menace illusoire ou éloignée. On a vu cependant avec quelle promptitude le stathoudérat a été proclamé à la première attaque de la Flandre hollandoise. Qu'on ne s'y trompe pas, le nouveau stathoudre sera plus dangereux, homme de cabinet comme il l'est, que s'il s'annonçoit pour homme de guerre , ainsi que le duc de Cumberland , qui visoit , dit-on , à cette dignité. Le stathoudre pourvoit à tout , anime et ameute à la Haye pour la défense de l'État , dispose des biens et des bourses des Hollandois. On connoît , par l'histoire de leur insurrection , la constance de ces peuples, doux, mais courageux.

}° L'intérêt dirige leurs démarches. Il est évident que les Hollandois perdent par la guerre, et doivent désirer la paix. Les Anglois, au contraire, prétendent anéantir notre commerce, achever la destruction de notre navigation , en-

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vahir nos colonies. Il n'en est pas de même des Provinces-Unies. Notre commerce protège le leur. Elles eussent déjà recouru à nous , si nous ne les eussions aliénées par nos menaces, par notre indiscret ressentiment, par toutes les fautes de notre politique. La Hollande se ruine , et accroît l'autorité du stathoudre tant que la guerre dure. Si nous eussions mieux cultivé les dispositions des Hollandois pour la paix , ils l'eussent enfin emporté sur les Anglois; non à la vérité par une défection flétrissante, comme nous le prétendions , mais par la supériorité que donne un poids médiocre à un équilibre flottant. La guerre n'étoit pas aussi aigrie qu'elle l'a été depuis. L'attaque des places hollandoises, et la rupture du congrès de Bréda , ont achevé de tout réunir contre nous.

4° Si leur dessein étoit de nous amuser, je demande ce qu'a produit de mal notre prétendue illusion. Quelle chance a perdue la guerre pendant la durée de la négociation ? A-t-on retardé d'un jour l'ouverture d'une campagne, et l'a-t-on finie plus tôt? N 'a-t-on pas pris Bruxelles pendant l'hiver, et fait prisonniers dix-neuf bataillons hollandois ? Le roi n'a-t-il pas pris Anvers de bonne heure.-* N'a-t-on pas procédé à la démolition des places de barrière , autant que la raison de guerre le permettoit en prévoyant le cas d'adversité , où nous eussions eu besoin de ces places pour retraite? L'armée du roi n'a-t-elle pas , en dépit de toute négociation , poursuivi l'ennemi jusque devant Bréda en 1746 ?

Je lis dans ma retraite des brochures politiques qui paroissent coup sur coup, sans doute avec

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l'autorisation du gouvernement. Elles ne contiennent que griefs, menaces, et mépris contre les Hollandois. On croit avoir tout dit en proclamant que le jour des vengeances est venu , qu'il faut écraser les Hollandois, et les contraindre à la paix.

La vengeance ne devroit jamais entrer dans l'exercice de la politique ; c'est une passion indigne des grands princes , que l'on doit laisser aux particuliers. Croira-t-on toujours, au conseil des ministres, n'obtenir la paix de nos ennemis qu'en les accablant d'injures ? Nous devrions nous radoucir sur les malheureuses liaisons d'Angleterre et de Hollande, au lieu de nous en irriter.

Nous les eussions ramenés. par la patience, par l'ancienne amitié, surtout par le fond de leur intérêt, qui est pour nous. Au lieu de cela, nous avons accru leur terreur et leur prétendu besoin de nos rivaux et des destructeurs de leur commerce. Tant il est vrai que le gouvernement françois sera toujours plus grand par ce qu'il ne fera pas, que par ce qu'il fera.

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