‹ Mémoires et journal inedit;Chapitre 12 sur 48 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Conduite que la France a tenue avec le ROI DE Prusse depuis la paix de Dresde

ENTRE CE PRINCE ET l'AUTRICHE,

La fin de l'année 1745 changea la position du roi de Prusse. Ce prince légitima par la paix sa conquête de la Silésie. Depuis il a pris toutes

les mesures pour se consolider et perpétuer ce traité. Je pensai que la position où il se trouvoit et les liaisons que nous conserverions avec lui pouvoient devenir plus utiles à nous et à la liberté germanique que ne l'avoit été l'alliance de Gustave Adolphe et de ceux qui avoient le plus réprimé la tyrannie autrichienne. Le roi de Prusse étoit réellement lelégislateur de l'Allemagne, par l'extrême influence qu'il y possédoit et pouvoit nous procurer à la paix générale les mêmes avantages que nous avons retirés du traité de Westphalie.

M'étant arrivé au conseil, une fois, de dire quelque chose de ce plan , mes ennemis n'en retinrent que le second tome du traité de Westphalie, disant que je voulois donc qu'il fût précédé de la guerre de trente ans. Nos cruels courtisans, qui voudroient éterniser la guerre pour pêcher en eau trouble , sont toujours alertes à accuser de leurs propres crimes ceux qui veulent les arrêter.

Les gazetiers du parti autrichien dirent que nous avions pris la défection du roi de Prusse en philosophes chrétiens; et certes il n'eût pas tenu aux ministres du conseil que nous ne lui eussions marqué le mécontentement le plus vif, même en tournant nos armes contre lui. J'ai bien montré , par la conduite de nos aiïaires en Allemagne , laissée à ma seule disposition durant toute l'année 1746, combien le calme et la justice peuvent conduire à la pacification générale. J'aimois beaucoup mieux le roi de Prusse en paix qu'en guerre. En guerre, il nous faisoit trembler à chaque instant : il pouvoit succomber ; il pouvoit être mis au ban de l'empire ; il

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pcuvoit tourner forcément les armes contre nous. Et certes il n'a pas tenu à messieurs du conseil qu'il n'ait pris depuis longtemps ce dernier parti.

Mais le roi voulut bien s'en reposer sur moi du soin de regagner l'amitié du roi de Prusse. Ce prince , même en paix , avoit encore à essuyer la jalousie et la haine de la reine de Hongrie. Celle-ci le faisoit dénommer dans ses écrits publics le dictateur d'Allemagne, Vami des François. Elle lui refusoit la garantie de l'empire pour la Silésie, quoiqu'elle la lui eût promise clairement par le traité de Dresde. Elle a éludé cette promesse par des subterfuges de chicane dont on auroit honte dans les tribunaux de Basse- Normandie. Le roi de Prusse essuyoit ces refus avec patience , et même avec timidité ; il avoit réellement plus de peur au sein de la gloire qu'au milieu des plus grands dangers.

Il m'arriva quelquefois de le harceler sur l'excès de sa circonspection envers le ministère autrichien. J'ai dit à M. Chambrier que son maître n'étoit plus le même depuis un an ; que la paix engourdissoit ses résolutions ; qu'il couroit après une vaine garantie fort inutile ; que sa meilleure sûreté étoit la réputation de ses armes; qu'enfin il tro^uoit toute sa gloire pour des torchée...

Mais en réalité la conduite de ce prince fut constante et efficace. Il n'y aura jamais de monarque qui , avec tant de feu , montre plus de retour et d'amendement pour l'examen de ses fautes; et cette correction le rend capable des plus grandes choses. Après la retraite de Bohême, il écrivit au roi qu'il n'avoit pas fait la guerre en règle; qu'il avoit fait une pointe, et

qu'il n'en feroit plus ; qu'il s'en tiendroit à une bonne guerre défensive qui occuperoit l'ennemi. Rien ne l'a pu détourner de cette résolution , et l'on sait l'honneur et la sûreté qu'il en a retirés. C'est avec la même fermeté qu'il s'est soutenu dans son plan à notre égard. Il ne s'est pas ému de nos reproches; il a été droit au but; il nous a évité une déclaration de guerre de la part de l'empire , danger que nous avions le plus à redouter. Il nous a servis dans les diètes , nonseulement de sa voix, mais de celles de ses beaux-^frères et des princes de sa famille.

On sait que dès sa jeunesse le roi de Prusse a dit que la France est trop puissante; ce qui signifie qu'il recherchoit dès ce temps l'amitié des puissances maritimes. La Prusse est à la tète du parti protestant d'Allemagne, depuis que l'électeur de Saxe s'est fait catholique ' . Aussi Frédéric se trouvera-t-il toujours lié par la cause de la religion avec l'Angleterre.

Il faut remarquer que les cours de Londres et de Vienne se conduisent d'après des motifs fondamentaux et invariables. Elles n'en dévient jamais ; elles les poursuivent avec brutalité , et non avec cette légèreté que nous mettons dans nos démarches. Le cardinal de Fleury s'est montré pénétré de tendresse et de cordialité pour la maison d'Autriche jusqu'à la mort de l'empereur Charles VI; quelques mois après nous avons employé toutes nos forces à dépouiller son héritière de ses États d'Europe. Le cardinal de Richelieu travailloit utilement à abaisser celte puis-

sance. Si le maréchal de Noaiiles gouvernoit en chef, il assisteroit la reine de Hongrie pour reprendre la Silésie. J'ai vu, de mon temps, que c'étoit une grande accusation d'être Autrichien; j'ai vu ensuite que c'étoit un éloge. Nous avons établi la maison de Bragance en Portugal, nous l'abandonnâmes aux Pyrénées; nous l'avons reprise pour faire diversion à l'Espagne, nous nous sommes brouillés de nouveau avec elle depuis le commencement du siècle, La république de Hollande, créée par nous, a été abandonnée à la tyrannie et aux mauvais conseils ; nous avons voulu l'humilier et l'anéantir, au lieu de la ramener par la douceur et la sincérité.

Le roi de Prusse redoute les mêmes tergiversations de notre part, il les a même éprouvées depuis sept ans : nous sommes tour à tour envers lui caressans et indifférens. Nous sommes cet homme du moment qu'on a joué depuis peu sur notre théâtre , et notre politique se ressent du caractère petit maître de nos jeunes courtisans.

Le roi de Prusse a donc besoin d'appuis plus solides que le nôtre ; il veut avoir, comme on dit, deux cordes à son arc. Il ne trouvera cette solidité que dans une alliance fondamentale avec les puissances maritimes. Il tirera d'elles d'abondans subsides, et leur fournira pour leur argent d'excellens soldats. Voilà ce que nous avons à redouter du roi de Prusse , si nous cessons d'agir envers lui avec franchise et loyauté.

Je m'en suis ouvert plus d'une fois au sieur Chambrier, et ne lui ai déguisé aucune vérité ,

môme fâcheuse pour le roi son maître. Rien ne m'a plus attiré l'amitié et l'estime du roi de Prusse que mes reproches ménagés et fondés ; il m'en a donné des preuves en toute occasion. Mon fils, étant allé à Dresde avec M. de Richelieu pour le mariage de madame la Dauphine, passa ensuite à Berlin. Ce fut là qu'il apprit ma disgrâce, de la bouche même du roi de Prusse. Ce roi parla de moi , au milieu de sa cour, dans les termes les plus flatteurs; il traita mon fils avec des égards et des privautés dont on avoit vu peu d'exemples. Véritablement, le Jeune homme réus sit assez bien à s'y faire goûter par lui-même. Depuis ma retraite, Sa Majesté Prussienne m'a fait faire ses complimens par tous ceux qu'elle a vus passer pour retourner en France. Le maréchal Schwerin est venu chez moi depuis peu (septembre 1747) pour le même objet.

Ma plus grande application avoit été de répa^ rer par l'affection extérieure ce que la mauvaise humeur du conseil donnoit de dégoûts dans notre alliance au roi de Prusse. J'ai vu des temps où l'on poussoit l'indifférence jusqu'au mépris, et cela s'est tourné depuis en bassesse, quand on a senti le besoin de son assistance. C'est avec cette grossièreté que l'on fait agir la couronne de France sous ce règne-ci. Je paroissois importuner quand je demandois qu'on fit réponse aux lettres du roi de Prusse, que l'on fit droit à des mémoires que Chambrier remettoit de sa part. Je prenois sur moi tout ce que je pouvois prendre ; mais comme cela dépendoit de différens départemens , ces divers souverains de la finance , de la marine ou de la guerre, qui régissent notre royaume, me trai-

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toient en solliciteur importun, ou craignoient que l'on ne m'eût obligation des grâces qu'ils accordoient.

L'intrigue fait tout aujourd'hui , et ses moins sinistres effets sont quand il n'en coûte que l'argent du roi. Nos finances cependant s'altèrent sensiblement; je les ménageois avec passion. Au traité conclu avec la Saxe, on porta nos subsides au double de la somme que j'avois proposée. Ceux qui stipulèrent cette somme prétendoient s'acquérir ainsi l'amitié du maréchal de Saxe.

Le renouvellement de notre alliance avec la Suède, qui n'étoit point encore conclu lors de ma sortie du ministère, va nous coûter i ,800,000 livres de notre monnoie par chacun an , que nous nous engageons à payer durant trois ans. El dans quel but.'' Uniquement pour engager, diton, la Suède, à conclure avec le roi de Prusse un traité d'alliance , qui se seroit tout aussi bien fait sans notre intervention. J'ai fait de vains efforts pour m'opposer à cette prodigalité. Qu'en est-il résulté ? Le baron de Scheffer a intrigué merveilleusement à Versailles; il s'est déclaré mon ennemi ; il a fourni des mémoires contre moi au prince de Conti, à MM. de Saint-Séverin , de Noailles , deMaurepas, etc., et l'on en a conclu que , jusqu'aux étrangers, tout se plaignoit de mon ministère.

Qu'avois-je fait , sinon de défendre nos finances , de montrer avec franchise la vanité des promesses et des menaces de la Suède ? En lisant l'histoire du cardinal de Richelieu, j'ai trouvé que j'avois cela de commun avec ce grand homme, qui démèloit continuellement l'illusion et l'avidité m. 7

suédoises dans la continuation de notre alliance depuis la mort de Gustave-Adolphe. Les ministres suédois eussent donné gros pour faire tomber en disgrâce le cardinal , et pour avoir affaire à un ministre moins clairvoyant et moins zélé.

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