‹ Mémoires et journal inedit;Chapitre 13 sur 48 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Affaires de Bavière, depuis le traité de

FUESSEN jusqu'en JANVIER I747.

L'État de Bavière tombe de jour en jour par l'incapacité de ses princes. Le luxe et la débauche ruinent les finances , et endettent cet État plus encore que la guerre. L'électeur actuel, Maximilien-Joseph, ajoute à la malhabileté de son père et de son aïeul , un manque de générosité et de foi , une avidité d'argent pour l'employer mal , de la pédanterie , des caresses feintes , un cœur faux, une âme molle et basse, qui le rendent le plus petit prince de la terre. Aussi incapable de gouverner que de l'être, il se fie à une multitude de conseillers fourbes et gagés par l'Autriche. Il se défie des bons et anciens serviteurs de sa maison, surtout des amis de son père ; il méprise les conseils de sa mère ; il joue même son confesseur, en l'admettant dans ses conseils. On l'a cru amoureux de sa cousine la princesse Clémence; mais dès qu'elle voulut lui parler raison et bonne foi , les conversations particulières lui furent interdites. Il est continent jusqu'à présent. Sa physionomie annonce la sottise. Il est

DU MARQUIS D'ArGENSON. 99

devenu méprisable à ses sujets. Quelques secrets de tyrannie, tour à tour hypocrite et exigeante, ont maintenu son autorité. Il a tiré par négociation, de ses sujets, des subsides extraordinaires, que les États lui avoient d'abord refusés.

Avec si peu de stabilité, il auroit désiré de nous de gros subsides, ne montrant d'autre habileté que celle de demander aux deux partis à la fois, se servant des offres de l'un pour agacer l'autre. On a bientôt vu qu'il n'avoit d'autre plan que de tirer de l'argent de toutes parts, sans s'exposer lui-même à aucun danger. Nous ne voulions pas plus que lui qu'il se jetât dans les mêmes périls dont il venoit de sortir avec tant de honte ; nous désirions seulement qu'il ne se livrât pas à la cour de Vienne : car c'est la misère qui rend les souverains allemands esclaves de l'Autriche , et ils sont d'autant plus zélés pour les droits du corps germanique qu'ils sont forts et puissans. La France a déjà donné en pure perte des sommes si énormes à la Bavière , depuis le commencement de la guerre , que nous avions bien des raisons pour nous défier des promesses du nouvel électeur.

Chavigny trouvoittoutadmirable. Il vantoit dans ses dépêches le bon naturel du jeune prince ; il le disoit tout dévoué au roi , de cœur, (quoique obsédé par les émissaires de nos ennemis. L'impératrice sa mère, princesse si vertueuse, si pieuse, le retenoit en des principes de dignité. Le comte de Terring, quoique chassé du conseil, devoit revenir à la tête des affaires. Il ne falloit que de l'argent pour tout cela , et MM. Paris ne demandoient pas mieux que défaire des remises. Pour

échapper au piège que l'on vouloit nous tendre, je rappelai Chavigny, qui n'étoit à Munich que comme une mie qui gâte son enfant. Celui que j'envoyai à sa place avoit un tout autre caractère. C'étoit le sieur Renaud, commissaire des guerres, employé depuis quelques années près de l'électeur de Trêves. Je ne l'ai jamais vu , mais il paroît assez brusque, et prend le ton qu'il faut pour annoncer à un petit prince les ordres d'un grand roi. J'eus cent avis que ce ministre déplaisoit; il n'y étoit pas pour autre chose. Je fis voir clairement au conseil combien nous devions peu compter sur cette cour, et à quoi nous eût servi de continuer une illusion dont nous eussions été dupes. Je m'assurai par là que, si l'on donnoit de l'argent, ce ne seroitqu'à bonnes enseignes.

Cependant Renaud fut toujours traité , et l'est encore, comme s'il eût été aimable, parce qu'on voit encore en lui des espérances d'argent. L'événement a prouvé combien j'avois eu raison de refuser des subsides à l'électeur de Bavière. Lui payer des troupes, c'eût été mettre des armes entre les mains d'un furieux; et cependant, si l'on eût suivi les conseils du grand politique Chavigny ' , nous eussions entretenu à nos frais dixhuit à vingt mille soldats bavarois qui se fussent tournés aussitôt contre nous. En effet, le peu de troupes que conserva l'électeur est passé au service de nos ennemis. Il a pris le ridicule prétexte de dire qu'il les vendoit aux HoUandois,

I . Théodore de Chavigny ( ou Chavignard ) , l'un des diplomates les plus actifs du dix-huitième siècle , ne fut cependant jamais ministre des affaires étrangères. Il est mort en 177 1. Le ministre Vergennes étoit son neveu.

DU MARQUIS d'ARGENSON. IOI

avec lesquels nous n'étions pas en guerre déclarée. Ainsi la Bavière, pour qui nous avons entrepris la guerre , dont les soldats avoient combattu cinq ans sous nos drapeaux , vit bientôt croiser ses baïonnettes contre les nôtres. Il est vrai que, comme par une punition divine de cette trahison, les Bavarois se trouvèrent dès leur arrivée à la bataille de Raucoux, où la plus grande partie fut tuée ou noyée dans la Meuse. Ils eurent affaire a M. de Saint-Germain , lieutenant-général bavarois, passé depuis cette campagne au service du roi ' . Ces malheureux lui demandèrent quartier, comme à leur ancien capitaine ; mais il n'en fut que plus impitoyable.

Un double mariage vient de se conclure entre Saxe et Bavière , peu après le mariage du Dauphin avec la seconde princesse de Saxe. A cette occasion , l'électeur de Bavière fit une course amoureuse et précipitée à la cour de Dresde, pour voir sa prétendue, sœur ainée de notre dauphine. Le mariage ne s'est fait que le printemps suivant. L'électeur y donna de lui une idée fort ridicule. Il n'avoit pas le sou. Il fut à charge à son futur beau-père jusque-là qu'allant voir la belle manufacture de porcelaines, on avoit donné ordre de ne point prendre de son argent. S'en étant aperçu , lui et les gens de sa suite emportèrent pour 100.000 écus de vases précieux, qu'ils se dispensèrent de payer.

L'économie dont "n cette occasion et en plusieurs autres je crus devoir user pour les finances du roi m'attira les reproches d'une avarice ou-

Page 1