CHAPITRE X
Cologne, Liège, Wirtemberg.
J'eus soin de cultiver l'amitié que l'archevêque de Cologne nous montroit depuis quelque temps. Il avoit été l'ennemi acharné de son frère, l'empereur bavarois ; mais il se faisoit un devoir de réparer ses torts envers nous , depuis la mort de celui-ci. L'abbé Aunillon fit merveille , et employa tout pour gagner sa tendresse. Il se conduisit décemment avec les maîtresses de ce prélat, et travailla heureusement contre ceux de ses ministres qui nous étoient contraires. Il fut de toutes les parties de l'électeur, ne le quitta point , inventa des fêtes , composa même quelques ballets , et devint cher à ce prince. Le roi envoya à l'électeur les portraits de M. et madame la Dauphine, que celui-ci vouloit avoir pour sa maison de campagne. L'électeur tomba malade
avec danger. 11 a un fonds de sang acre que le libertinage a corrompu , et qui se porte aux hémorrhoides. La chasse y est contraire ; on ne sauroit lui persuader la modération dans cet exercice. Il fut très-mal pendant l'été de 1746. Le roi lui envoya un très-bon chirurgien , et se chargea de la récompense. On a craint cependant de le perdre , et le prince de Liège songeoit fort à succéder à son électorat. L'électeur avoit déjà conçu de l'aversion pour le prince de Liège ; il fut jaloux de la réception que celui-ci reçut du roi de France , lorsqu'il vint diner avec Sa Majesté au camp près de Malines. Il soupçonna aussi quelque chose de son dessein de lui succéder. Il s'ensuivit une scène ridicule : l'électeur de Cologne donnoit des fêtes magnifiques pour la consécration d'une nouvelle chapelle; c'étoit un mélange de saluts, de grand'messes, de bals , de carrousels. Le prince de Liège voulut y avoir part. L'électeur le promit, puis se rétracta. Le prince devint furieux. Il n'est pas de mauvais ménages comme ceux de ces princes.
L'électeur de Cologne reçoit toujours un subside d'Angleterre. Il s'engage ainsi à défendre le Hanovre en cas d'invasion. A peine l'a-t-il reçu qu'il le dissipe en fêtes ou en bàtimens. Le dernier quartier que toucha l'électeur par son agent de Londres ne sortit point de cette ville : on lui acheta une garniture de boutons de diamans. En même temps , l'électeur de Cologne recevoit de nous un autre subside ; c'étoit pour nous assurer la neutralité de l'Empire.
Ainsi cet électeur est devenu le prince le plus habile de i Allemagne. Notre subside n'est que de
25 mille florins pour quatre mois, c'est-à-dire 190 mille livres par an. Il promet de persévérer dans la neutralité , et de faire tout ce qui dépendra de lui pour la conserver pendant la durée de cette guerre, de ne prescrire à ses ministres à la diète générale , à l'assemblée directoriale de Francfort et dans les cercles particuliers , que ce qui convient au service du roi , et de suivre en tout les conseils de son cousin et notre ami VéUcteur palatin. Je me contentai pour tout traité à ce sujet d'une lettre écrite par l'électeur de Cologne à l'électeur palatin : un traité formel ne s'observe pas mieux qu'une parole d'honneur; la force de ces engagemens consiste dans la solution de l'argent comptant. Quand l'époque du payement approche, ces princes stipendiaires sont plus près d'enchérir sur leur exécution que de s'en écarter. Nous ménageâmes par là le secret de l'honneur extérieur de l'électeur; il ne reçut rien que par l'entremise du palatin, il ne promit rien qu'à lui.
Le prince évêque de Liège a obligation au roi de ce qu'il est. Il en marque sa reconnoissance autant qu'il le peut ; mais il ne seroit pas embarrassé de l'accroissement de cette reconnoissance, si la France lui en procuroit de nouveaux sujets, soit par quelque électoral , soit par de bons bénéfices en France. Il aimeroit assez à passer ses hivers à Paris, et , si nos églises lui en fournissoient les moyens , il s'y divertiroit mieux qu'à Liège. Je disois un jour à M. d'Orion , son premier ministre , que le saint Père ne vouloit lui donner un bref d'éligibilité à un nouvel évêché ou à aucun électoral d'Allemagne qu'il n'eût remis
DU MARQUIS d'ARGENSON. lOJ
quelques-unes des églises qu'il possédoit. On me parut faire peu de cas, à Liège, de cette régularité romaine ; en effet , le pape s'y prend \\n peu tard pour éteindre la pluralité des évêchés en Allemagne.
L'électeur de Trêves est fort vieux , mange et chasse beaucoup, et souffre de la pierre. On s'attend sans cesse à le perdre par les violentes attaques néphrétiques qu'il éprouve. On seroit tout préparé à Rome à donner le bref d'éligibilité à i'évêque de Liège ; mais celui-ci ne me paroît pas résolu à le rechercher, à cause de son peu de revenu ; il préféreroit l'électorat de Cologne.
Le théâtre de la guerre s'est beaucoup approché du pays de Liège, quand les ennemis se retirèrent de devant Anvers, et que le prince Charles rassembla son armée sur la Meuse pour protéger Namur. Nous avons tiré de ce pays tous les secours que peuvent fournir l'obéissance à la force, et la bonne volonté des Liégeois. Le comte d'Orion et M. Van Eck se sont souvent adressés à moi pour des plaintes de non-payement et d'abus de la part du département de la guerre. On me répondit de ce côté là le proverbe ordinaire, que guerre et pitié s'accordent mal ensemble. La ville de Liège essuya de grands dommages à la bataille de Raucoux , qui se donna dans un de ses faubourgs. Nos ennemis affectèrent de maltraiter les Liégeois à cause de leur amitié pour la France. Les États imprimèrent un gros cahier de leurs griefs et des violences autrichiennes, l'envoyèrent à la diète et par tout l'Empire. J'aurois voulu que le roi de Prusse les eût appuyés; mais la prudence le lui a défendu.
— Le procès au sujet des neuf seigneuries de Montbéliard, qui intéresse le duc de Wirtemberg, reste encore à juger au conseil du roi. Je n'entrerai pas dans tous les détails de cette grande affaire. Il suffit de savoir que le feu duc de Montbéliard vivoit dans une grande incontinence ; il a laissé beaucoup d'enfans , mais pas un légitime. Deux branches cependant issues de lui , et fort prolifiques par elles-mêmes , se sont présentées pour hériter des neuf seigneuries seulement. Elles n'ont rien prétendu à la comté de Montbéliard , dont le duc de Wirtemberg est tranquille possesseur. Ces deux branches se distinguent par la dénomination de Sponeck et de l'Espérance. Le duc de Wirtemberg leur dispute également leur état. M. le duc d'Orléans, alors régent , les renvoya avant faire droit au conseil aulique, sur la question personnelle seulement, le jugement à rendre ici devant fonder la question réelle de l'héritage situé en France. Le conseil aulique les déclara tous deux bâtards. Ces deux contendans avoient épousé deux dames qui se trouvèrent beaucoup de talens pour l'intrigue; elles remuèrent la cour, s'y firent des amis , et mirent leurs charmes à profit. Bientôt la politique se trouva fort intéressée à retenir l'affaire en France, tant pour la question d'état que pour celle des seigneuries. On assura que la question réelle devoit attirer la personnelle , quoique les plaideurs fussent Allemands.
Le ministère commença par désavouer le garde des sceaux d'Armenonviîle , comme on désavoue son procureur. On attribua au parlement la question d'état. On instruisit l'affaire ; l'avocat gêné-
rai y avoit employé ses veilles ; on l'arrêta , on évoqua au conseil privé : autres traits de sublime politique qui lui ont fermé la bouche deux ou trois fois. Pendant ce temps , les sollicitations et l'attendrissement sur les malheurs de ces belles dames ont rendu notre ministère libéral du bien d'autrui. On leur a donné des provisions sur le séquestre des terres, et ces provisions excèdent bientôt le revenu. Mais la cadette, dont le crédit est ici plus ancien que celui de l'aînée, a reçu plus de provisions que l'autre. J'ai essuyé des menaces indécentes pour ne m'ètre pas rendu à ses raisons.
On prétend retenir en échec perpétuel le duc de Wirtemberg par la crainte de perdre ce procès et par l'espoir de le gagner. Voilà de ces finesses basses et mdignes de la souveraineté, qui représente Dieu sur la terre. J'en ai toujours dit mon avis avec une sorte de transport, dont je ne pouvois être maître. Ah! que la finesse est bien un reste de barbarie parmi les hommes! J'ai obtenu deux ou trois fois l'aide du roi pour faire juger définitivement par les commissaires; mais le conseil a toujours fait changer cette décision , et depuis ma retraite on a redoublé d'inventions pour faire accroire au duc de Wirtemberg qu'on alloit enfin le juger, tout en ne le jugeant pas.
Plus on avance dans ce dédale que l'on s'est formé , plus les difficultés augmentent. Si le duc perd , il haïra la France ; s'il gagne , il ne dépendra plus, et, loin de nous avoir obligation, il détestera notre injustice et notre lenteur. Dans ces perplexités, la vérité et la justice eussent mieux servi. On a fait ce qu'on devoit, et il en arrive ce qui peut.
J'ai fait révoquer par le duc de Wirîemberg le baron de Fesch , son envoyé à Paris. Il s'étoit toujours montré violent Autrichien, et nous parloit d'un ton de menace qu'on ne doit pas supporter longtemps. Il effrayoit les juges du procès, au lieu de les solliciter. On lui a substitué le baron de Keller, qui a désavoué son prédécesseur, et protesté contre la compétence de nos tribunaux pour juger les personnes.
Ainsi c'est la seule crainte de perdre son procès qui retient le duc de Wirtemberg dans notre parti , sentiment que l'opprimé se reproche perpétuellement, et qui l'anime à la haine et à la vengeance. Voilà la conduite avec nos voisins que ron conseilloit au roi de mon temps, et qui a allégé le chagrin de ma disgrâce, puisque je n' avais pas le talent d'en dissuader.