CHAPITRE XI
Neutralité de l'Empire.
près avoir fait un empereur, la France venoit de voir élire à sa place le seul prince qui pût lui être contraire. La dignité impériale retomboit dans la maison d'Autriche; la reine de Hongrie devoit commander par toute l'Allemagne, au nom de son époux; elle triomphoit des obstacles que nous avions mis à sa grandeur. On jugeoit par là même que la nouvelle
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maison d'Autriche en seroit plus puissante ; elle en étoit certainement plus irritée.
Personne ne doutoii que l'empire ne nous déclarât la guerre; à peine croyoit-on qu'en reconnoissanl le grand duc comme empereur, nous eussions pu nous en garantir. Nous allions, disoit-on, avoir sur les bras une guerre d'empire.
J'entendois M. le prince i£ Conti calculer, des soirées entières , combien chaque cercle alloit armer de bataillons , de compagnies; ce qu'il en manqueroit, ce qui resteroit sous les drapeaux, ce qui déserteroit. Il haussoit les épaules à la moindre objection , et prétendoit que toutes ces forces seroient prêtes à marcher contre nous au mois de juin. On le citoit au conseil comme un oracle sur les affaires d'Allemagne. Le roi m'envoya deux ou trois fois le consulter. Quand on sut enfin que ces prédictions ne s'étoient pas vérifiées, et que, malgré ses avis, mes mesures pour maintenir la neutralité avoient réussi , le prince répondit que c^étoit un pur hasard.
Le prince de Conti étoil inconsolable des vingt mille hommes qu'on lui avoit enlevés l'année précédente pour renforcer l'armée de Flandre. Il lui falloit une grande armée sur le Rhin , pour pouvoir y faire des sièges, exploits qui conviennent le mieux à nos généraux princes. On avoit déjà conclu pour son armée d'Allemagne de gros marchés que j'ai fait rompre. Tout étoit en mouvement pour le généralat de M. le prince de Conti ; on ne pouvoit trop le récompenser du service essentiel rendu par Madame sa mère en présentant à la cour madame de Pompadour. Le père de La Tour, ancien préfet du prince et
jésuite, s'occupoit déjà à composer son étatmajor.
J'osai donc seul m'opposera ces mesures, et proposer des mojens fort simples pour éviter ces grands préparatifs. Je crois avoir bien mérité de ma patrie en cette occasion ; mais cela me mit toute la cour à dos.
Voici quelles idées je m'étois formées dès l'année 1733, que je présentai à ce sujet un mémoire à M. Chauvelin, lorsqu'il fut question de passer le Rhin et d'assiéger Philipsbourg. Les républiques d'Europe ne nous attaqueroient jamais, si nous ne les attaquions les premiers. Elles laisseroient les monarchies se démêler avec nous de nos guerres d'ambition et d'équilibre, sans y prendre part. Peut-être nous menaceroient-eîles , mais sans jamais agir. Dans cette même guerre de 1733, il fallut que nous missions le siège devant Philipsbourg et Kehl, places de l'empire, pour faire sortir le corps germanique de son inaction.
Aussi mon système de ménager la Confédération Germanique, de ne l'offenser en rien, de rétracter au lieu de cela toutes les offenses précédentes, fit-il tout l'effet que j'avois prévu.
Telle fut la conduite que je fis adopter peu à peu, quoiqu'avec beaucoup de peine. On est convenu que tout ce que j'avois annoncé est arrivé avec justesse. Mais ce qui contribua le plus à faire réussir ma proposition , ce fut la sûreté et la gloire de la campagne de Flandre, où Sa Majesté alloit commander en personne. Le roi fut aise d'y pouvoir réunir cinquante mille hommes de plus , ce qui porta l'armée à cent
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vingt mille hommes effectifs. Pour celle d'Italie, oui avait plus encore besoin d'accroissement, depuis la surprise û'Asîi et l'augmentation des forces autrichiennes, on se garda bien d'y envoyer un seul régiment.
Par la neutralité que j'obtins en Allemagne, nous gardâmes l'Alsace cette année avec sept bataillons, et l'année suivante, 1747, on n'en a eu que trois, avec quelques nouvelles milices. Quelques houssards autrichiens passèrent le Rhin et pillèrent des villages; mais nous portâmes à la diète de Francfort nos plaintes sur cette infraction non provoquée, et nous obtînmes justice.
Le roi de Prusse et l'électeur palatin avoient d'abord protesté contre l'élection de l'empereur. Le roi de Prusse le reconnut à la paix de Dresde, et le palatin imita cet exemple. Ainsi la France et l'Espagne sont demeurées les seules puissances d'Europe qui l'aient méconnu. Le marquis de Stainville m'apporta des lettres de participation à l'élection; j'eus ordre de les renvoyer sans les ouvrir, et sans motiver le refus. Le roi y a persisté jusqu'à présent. Cet article fut le seul qui pût offenser l'empire; mais ce ne pouvoit être un motif de guerre contre nous, le roi ne possédant rien qui le rende réellement membre de l'empire.
Ce ne fut pas sans beaucoup d'efforts et de représentations réitérées que j'obtins que la neutralité s'étendit au Brisgau, possession autrichienne. Mais las des contradictions que j'éprouvois , je demandai au roi de me laisser faire tout ce que je jugerois convenable pour entretei\ir la neutraJité d'Allemagne. Sa Majesté, voyant
le bon état où j'avois mis cette affaire , m'autorisa à la conduire seul , et fut satisfait de la manière dont je m'en acquittai. Il n'en coûta presque aucun argent à nos imances.
La vérité est que le roi de Prusse nous seconda efficacement. Sa conduite a été fort déliée et circonspecte , ses démarches mystérieuses. Certainement je rendis un grand service à ma patrie en nous conservant cette liaison intime , et en évitant les embûches que nous tendoit l'Autriche pour nous mettre mal avec ce prince. La reine de Hongrie reprochoit au roi de Prusse de jouer le rôle de dictateur d'Allemagne. Le fait est que ce prince égoïste s'inquiète plus de son propre agrandissement que de sa patrie allemande, qui lui est fort indifférente. Il ne désire que la discorde entre ses voisins , qui augmente ses richesses , parce qu'il demeure seul riche , tandis que les autres se ruinent.
Le cercle de Franconie parut s'ébranler. Il leva quelques mauvaises troupes, qui campèrent à Neckers-Ulm pendant l'été de 1746. Mais je vis que, quand il s'agissoit de voter de l'argent pour les dépenses de guerre, les délibérations se ralentissoient. L'évèque de Wurtzbourg et Bamberg vint à mourir, à force de boire. Nous perdîmes en lui un ennemi malin et dangereux, qui travailloit vivement contre nous. Ses deux évêchés furent partagés ; on élut à sa place deux bons chanoines , qui ne songeoient qu'à boire et n'entendoient rien à la politique.
Parmi les princes allemands, ceux qui nous
furent le plus utiles, après le roi de Prusse, furent
•l'électeur palatin , le duc de Wirtemberg, et les
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deux margraves de Bareith et à'Anspacfi. Les affaires d'Allemagne me donnèrent un travail auquel je fournissois avec effort. Comme je les menois seul, j'en répondois, et la sollicitude supposoit encore la peine des détails et des écritures. J'avoue qu'en entrant au ministère j'étois fort peu au fait du droit public d'Allemagne; mais Dieu m'a préservé d'y faire aucune faute , ni aucune démarche à rétracter.
Ainsi c'est par des moyens tout opposés à ceux du conseil, et je puis dire nouveaux en politique, par la seule sincérité, la douceur et l'absence de toutes menaces , que je parvins à nous assurer cette importante neutralité, dont, avant moi , l'on désespéroit totalement. Que l'on considère cependant d'où je suis parti pour y parvenir : ce fut après avoir consommé inutilement des sommes incroyables pour l'élection d'un empereur qui ne joua jamais que le rôle d'un prince détrôné , après que nos armées eurent été chassées honteusement d'Allemagne, après avoir vu notre ennemi élevé à la couronne impériale , après avoir offensé l'empire par des quartiers d'hiver exigés contre tous principes du droit des gens, après l'abandon du roi de Prusse, qui avoit signé la paix sans nous , et nous avoit renvoyé toutes les forces autrichiennes qu'il occupoit par sa diversion. J'ajouterai encore que les subsides et présens que je répandis en Allemagne ne s'élevèrent pas à 850 mille livres de notre monnoie , somme infiniment modique en comparaison de celles distribuées précédemment pour nous y faire détester et y ruiner notre crédit. L'Union fédérale de Francfort, chef-d'œuvre prétendu III. ' 8
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de ChcLvigny, coûtoit annuellement 28 millions à la France , et l'on sait qu'elle n'aboutit qu'à la perte de nos plus belles armées , et à la défection de la Bavière par le traité de Fuessen.