CHAPITRE XII
Russie.
La czarine a vécu cette année ci (1746) de plus en plus retirée de la cour, et en solitude avec son moine blanc, l'archimandrite de Tubelskoy. Elle abandonne totalement le timon des affaires à son premier ministre, le comte de Bestucheff, sous la seule condition qu'il ne fera la guerre à personne. Il faut croire que l'autorité impériale est tellement affermie en Russie , qu'un premier ministre ne sauroit l'usurper, et que le souverain seroit toujours à temps de le punir, s'il devenoit rebelle. Bestucheff, qui seul mérite d'être nommé dans la politique russe , a renouvelé le traité d'alliance avec la cour de Vienne ; mais il n'est pas encore question d'assistance dans cette guerre-ci.
Depuis ma retraite du ministère , il vient de conclure un nouveau traité d'alliance avec les puissances maritimes , et l'on assure que ce sera le plus dangereux et le plus effectif de tous. Elles donneront à la Russie un subside considérable, pour entretenir trente mille hommes prêts à partir à la première réquisition. Mais quelles som-
mes incroyables ne faudroit-il pas pour mettre ces troupes en activité, et les faire parvenir Jusqu'à notre frontière ? Il est à croire que ce n'est qu'une démonstration , destinée à donner à la Russie une influence d'opinion dans les affaires générales d'Europe ' . Cette supériorité par la menace disparoit dès qu'on la brave ouvertement. J'ai travaillé utilement à faire cesser le crédit si redouté des Moscovites aux diètes de Pologne , et , si l'on suit mes principes , on réussira à secouer entièrement ce joug. Nous sommes parvenus à déjouer de même les rodomontades des Moscovites à la diète de Suède , et les deux traités conclus tout récemment par cette dernière puissance avec les cours de Versailles et de Berlin prouvent qu'elle ne redoute guère les forfanteries de Besîucheff. En vain celui-ci prépare-t-il un armement de 4,000 hommes contre la Finlande ; la nation suédoise n'en paroît nullement intimidée.